‹ Aloïse (volume 2)Chapitre 3 sur 23 · LE VOL · texte numérisé non relu

LE VOL

mes caresses, par la sincérité de mon amour, je t'eusse fait oublier cette baronne que tu avais tant aimée ; ensemble nous aurions lu les vers de Tibulle , et dans notre cœur nous aurions trouvé la science du poète. Habitant la campagne, prenant plaisir à ses travaux, le soir, en nous promenant tous deux, quand nous aurions vu sur le penchant delà colline les moutons suspendus à son flanc , légers et mouvans comme les flocons de neige chassés de coteau en coteau par le vent du nord, alors relisant les Géorgiques oh! Wilfrid non,

n'y pensons plus loin, loin ces idées d'un

bonheur qui n'est pas fait pour nous! — moines... Wilfrid... frères... voilà tout... c'est là la réahté, le reste n'était qu'un songe... l'heure du réveil est venue.

Mais il était arrivé à Éthelred une chose commune à toutes les femmes qui ont de l'amour dans le cœur : pour repousser un nmant qui lui est cher, elle a employé le langage de la passion; le principe d'où elle est partie est rationnel. — lin route elle s'est égarée; — imprudente, elle lui demande de fuir, et elle a présenté, sous les images les plus séduisantes, le bonheur de la posséder! — Le sacrifice n'est- II. i

S4 ALOiSE.

il pas devenu plus difficile à la générosité de l'amant ? est-ce nature ou coquetterie? L'une et l'autre. — Coquetterie est nature de femme; — une femme sans coquetterie est un homme sans virilité.

En prononçant les dernières paroles que je viens de rapporter, Ethelred avait la main droite appuyée sur l'épaule de Wilfrid ; elle le regardait, les paupières baissées, non de ce regard qui met les sens en feu , mais avec cette expression moitié mélancolique, moitié heureuse, qui vous caresse comme une brise de mer sous le soleil ardent des tropiques. — Wilfrid levait la tête sans oser l'approcher d'Éthelred, dans la crainte que leurs lèvres ne vinssent à se rencontrer.

— Ethelred , répondit Wilfrid , oh î ne me dis pas que je dois perdre toute espérance. Si tu l'arrachais de mon caur, j'irais.... Il ne dépend pas de toi de me l'oter.

— Le chevalier Guiscard a reçûtes sermens... t'aimot-il ?

— Oui, Wilfrid; oui, il m'aime.

— Il te Ta dit j)eut-étre?

— Il me l'a prouvé.

— lin brisant (piclques lances pour toi?

lE VOL. W

— Le dernier des chevaliers en eût fait autant...

— C'est vrai , comtesse du Sapp , vous avez raison; il a plus fait pour vous que le moine Wilfrid.

Wiifrid s'éloignait.

— Reste donc , Wilfrid , reste donc ; ne peuxtu souffrir que je rende justice à qui la mérite? Si un homme qui a risqué son honneur pour moi, un homme à qui je dois le mien peutêtre, un homme qui a été l'ami de mon père et de toute ma famille, si cet homme n'était pas défendu par moi quand on l'attaque, à quel prix devrais-tu m'estimer? Il avait une fiancée qui aurait été honne épouse, lui apportant im cœur qu'il eût possédé sans partage, eh bien! ce cœur, tu le lui as ravi; à cause de toi, cette épouse maudira sa couche nuptiale; à cause de toi, elle n'aura pas de sourire pour répondre;* sos caresses; à cause de toi... Wilfrid, un chevalier est généreux.... le moine Wilfrid consentirait-il

— Tu Taimes, Ethelred? lu aimes le chevalier Ciuiscard?

— Oiii , jeroinjr. Pourcpioi n'est-il pasaujourd'iiui le moine Williicl, et le moine Willritl le

S8 ALOÏSS.

chevalier Guiscard? je n'aurais rien à demander au ciel, et je suis sûre que mon ancien ami ne me ferait pas un crime de la reconnaissance.

— Éthelred, il faudra qu'il meure ou moi. —Au poignard, à la lance, nous combattrons jusqu'au dernier soupir. Je vivrais pour te savoir sa compagne! Un jour pourrait venir où je te verrais près de moi passer avec lui , esclave soumise à ses volontés! où je le verrais , lui , me montrer de la main celle que j'aimais tant, et dont il serait seul le maître!... Du sang, Éthelred , tout son sang ou le mien !... Je jure...

— Ne jure rien, dit-elle en l'interrompant ; à mon tour je prends I^ieu à témoin que je n'accepterai jamais la main teinte du sang de mon fiancé.

Ce serment, le ton surtout dont il fut prononcé, effrayèrent Wilfrid; il lui prit la main, qu'il baisa avec une grande démonstration de respect, et il demanda pardon de son emportement.

Les éclairs se succédaient rapidement : quel* ques gouttes d'eau, les premières d'une pluie d'orage, tombaient lourdement de seconde en

Page 1