LE VOL
sentier. Il arriva auprès des deux interlocuteurs dont j'ai transcrit les paroles sans qu'il en eût été aperçu ; il en était tout au plus à deux pas lorscpie le comte de Toni, poursuivant le cours des idées du baron, lui répondit :
— Il faudrait que la vie lui fiit bien pesante ou qu'il eût la peau plus dure que ma cuirasse pour se mettre ainsi dans la gueule du loup; je n'en crois rien. N'importe , je veux te prouver le cas que je fais de tes avis; demain je regarderai tous mes lanciers entre les deux yeux, et si parmi eux il en est un qui se nomme Guiscard ou qui porte sa figure... Deux minutes de confession, par respect pour la maison de mon frère, et si mon bras n'est pas gelé, ou bien mon épée fondue dans ma main comme la neige au soleil...
Il n'eut pas le temps d'achever; Guiscard s'était élancé sur eux. D'un coup de gantelet le baron avait été précipité à terre, et au même instant l'épée du comte, arrachée violemment de son fourreau, brillait menaçante dans les mains du chevalier.
— Comte de Toni, s'écria-t-il , je ne veux pas te luer; je laisse à des braves comme toi la gloire d'un assassinat! Si tu désires avoir ton
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épée, tu viendras la chercher sur le chaiîip de bataille ; le chevalier Guiscard t'y donne rendez-vous.
11 s'enfuit au pas de course. — Le comte Roger , surpris , anéanti par cette brusque apparition , ne trouva pas une seule parole à dire. Affaissé sous un coup si rude , il ne put faire un mouvement. Mais à cet instant de surprise , à cette espèce de mort succéda une explosion terrible. Sa voix retentit dans les jardins : — Tuez, tuez ! à moi, lanciers!
A la voix de leur chef , les soldats accoururent. Le tonnerre commençait à gronder sérieusement : il amena des flots de pluie ; les lampes s'éteignirent tout-à-coup ; une obscurité profonde remplaça l'éclat des lumières.
Comment ô'fc l)ttppa U i*l)f ualif i* (buiôcaiîr.
Guiscard n'avait pas oublié l'escalier secret (le la terrasse, qii'Éthelred lui avait désigné. Les ténèbres succédant aux mille feux de la fête, le bruit du tonnerre, la confusion, les cris, tout le protéfi;oait; il n'était pas besoin d'un miracle pour qu'il échappât. Il traversa l'étang en toute sûreté , pendant que du haut des murs les exclamations de la colère parvenaient jusqu'à lui. Suivant un chemin (ju'il avait souvent parcouru , il retourna sain et sauf au quartier-général de l'armée de Guillaume, ou il montra avec orgueil l'épée dont il venait de s'emparer par un coup si hardi.
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Au monastère, toute la nuit se passa en recherches; les visières des lanciers furent levées , les visages inspectés l'un après l'autre à la lueur des torches. Lorsque, le matin, au lever du soleil , le comte Roger se fut convaincu qu'il n'était pas en son pouvoir d'obtenir vengeance, il pleura de rage devant ses amis. ïoutà-coup , regardant avec désespoir la gaîne où n'était plus son épée , il la prit tlans ses mains, la brisa, et en jeta les morceaux à la tête des barons , qui le contemplaient, les bras croisés; dix poignards furent tirés pour lui percer le cœur; mais, se lançant au milieu d'eux comme un sanglier entouré de chasseurs se précipite tête baissée dans leurs rangs, il laissa les barons stupéfaits de l'outrage , se demandant si réparation devait en être exigée sans différer. L'avis de la majorité fut pour la temporisation, eu égard à l'accident qui était arrivé au comte ; lequel accident avait dérangé ses facultés mentales , le démon s'étant probablement intEoduit dans son corps jusqu'à nouvel ordre. Ils rabandonnèrent aux soins de son frère l'abbé. Pour eux , se tâtant les paupières , ils prirent le sage parti de — dormir. —
CÊjrorfiômc.
La jourhée était presque terminée, cl l'on n'avait pas vu paraître le comte Roger. Renfermé dans une chambre qu'il habitait seul , sa porte formée à tout le monde, il y dévorait son affront, méditant vengeance sans distraction. Cette retraite n'avait surpris qui que ce fût; elle étaitdans les usages et dans les mœurs: cependant vint une heure où l'on s'interrogea à ce sujet. C:'étail un jeûne, une pénitence trop loni;-tcnips proloui^'és. Qui savait où la coKre, la honte et le désespoir pouvaient le conduire?