AZ.0Î8B
Un malheur est si vite arrivé, le diable esi si friand des bons catholiques!
Les barons oublièrent l'outrage dont ils s'étaient vivement indignés le matin; l'un après l'autre ils ébranlèrent la porte. Vaine tentative ! ils n'obtinrent pas de réponse, quoiqu'ils fussent bien certains que le comte vivait, l'ayant entendu marcher à grands pas et frapper vivement la terre de son pied.
L'abbé de Saint-Evroud vint à son tour; il l'appela à plusieurs reprises, pria, supplia; même silence.
Pour obéir aux désirs de l'abbé , Wilfrid se présenta. A sa voix, que le comte aimait, le bruit cessa dans l'intérieur de la chambre ; il fut même facile d'apercevoir que le comte s approchait, pour l'entendre plus distinctement sans doule. Wilfrid le pressa d'un grand nombre de raisons que la logique serrée d'Aristote n'eût pas désavouées. Le comte se rendait : mais à la fin d'une période , le nom de Guiscard fulprononcé;etcemot, tombé comme utieétincelle électrique, bouleversa tout, détruisit l'ouvrage heureusement commencé; un cri terrible y répondit, les murs de la chambre retentiiciit des coups que le comte y portait, sa
l'SZOBQISMX. 47
bouche écumait, ses yeux sortaient de leur orbite. — Véritable figure de possédé.
Grande et générale fut la consternation. On n'osait briser la porte, parce qu'on redoutait l'explosion de sa colère, et cependant, s'il restait enfermé plus long-temps, ne courait-il pas le risque de mourir de faim?
Le bruit de cette aventure se répandit dans toutle monastère. Aussitôt, en dépit des règles de la discipline, les salles furent évacuées, et les frères arrivèrent, pressés les uns contre les autres comme des nuages que l'ouragan éperonne. Moines, lanciers, barons, abbé, secrétaire, voire même Vitellius et son bataillon, se trouvèrent là péle-mèie, confondus, car il ne s'agissait de rien moins que d'envisager le diable et de le combattre.
Il y avait parmi les babitans du cloître des frères qui jouissaient d'une grande réputation de sainteté, gens qui passaient i>our voir Dieu face à faci;, et à cause tie cela capables de miracle. La rumeur publi(pje les tiésigiia. Deux de ces prévilégiés de la grAce sortirent de lu foule et se préparèrent à la Itille conlrc l'archange tléchu, — coupable^ eu cette circons-
48 AIOiSE.
tance, comme en beaucoup d'autres, de se cacher dans le corps d'un pur chrétien.
Les deux frères se mirent à genoux l'un visà-vis de l'autre. S'étant d'abord signés avec une symétrie parfaite, ils se donnèrent la main gauche, tandis que de la main droite ils se frappèrent réciproquement sur l'épaule, qu'ils avaient nue, en criant de toute leur force : Procul Satanas^ procull Lorsque, harassés de fatigue, la sueur leur ruisselant sur le visage , ils furent obligés de s'arrêter, alors, sans se quitter les mains, ils se baissèrent , et leur bouche baisa Igi terre plusieurs fois, passionnément, pendant quelques minutes. — Ils se levèrent, ensuite, et touchant presque la porte de leurs lèvres, avec une voix affaiblie, m^'is affectueuse ils dirent: Fili^fili^ Satan jam non cst^ venu
Les élus du monastère avaient compté, dans leur saint orgueil, que la porte allait s'ouvrir à cet appel infaillible; mais quand l'orage éclate il ne vibre pas plus fort que cette porte sous le pied du possédé; les élus en reculèrent, tremblans, comme la porte; les assislans tremblèrent comme les élus.
Le dernier espoir semblait perdu. Beaucoup, comme il est d'usage, manifestaient une
x.'Ezoaoz8Mn. 49
douleur qu'ils ne ressentaient pas : les barons, parce que l'orgueil du ccmte était accablant ; l'abbé , parce que le comte en usait trop familièrement avec son abbaye; les lanciers, parce que la sévérité du comte était quelquefois
cruelle Mais il existait un homme dont les
larmes étaient sincères: — Vitellius ! jamais, pour lui j meilleur juge, plus ardent admirateur que le comte Roger, il entreprit de le sauver , fût-il obligé de se prendre corps à corps avec le diable.
Or, ce qu'il imagina, le voici : il ouvrit aux cent chiens de l'abbé, la trappe de leur chenil, donna la liberté à im jeune chevreuil qu'il voulait civiliser^ et lança les chiens sur le chevreuil. La chasse commença dans la cour; elle devint furieuse ; la voix des chiens couvrit celle des frères. Vitellius, voyant cela, tiradcsa poitrine le cri fatal : Courre Guillaume '
La porte s'ouvre ; le comte , les cheveux droits sur la tète, les lèvres déchirées, sort armé de son poignard , brise la foule qu'il rencontre, et se piécipite à la poursuite du chevreuil que les chii-ns n'ont encore pu atteindre.
Pendant quelques instans le léger animal lui échappe, franchissant le triple rang des chiens, II, 4
BO^ ALoïse.
qui s'apprêtent à le dévorer; mais bientôt, cerné de toutes parts, il tombe sous la main du comte, le poignard lui traverse la poilrine. Élevé pour l'esclavage, il meurt de la mort des braves, sans pousser un soupir.
Le comte retire son poignard tout sanglant, l'élève au-dessus de sa tète , chante lui-même sa victoire, et vient se mêler à la foule étonnée.
Le diable était parti.
Cf6 prcparatitô.
La joie excitée par cet heureux dénouement ne fut pas longue. Le son de la trompe, le bruit de la grande porte du monastère , qui s'ouvrait , détournèrent l'attention , et firent perdre à Vitellius mille fort jolies choses que chacun se disposait à lui dire.
On vit accourir une vingtaine de lanciers dont l'air effrayé n'était pas d'un heureux présage. Le comte Roger alla au-devant d'eux , arrêtant , par la bride , le cheval , du premier qu'il rencontra.
— Quelles nouvelles nous apportes-tu ?
82 AtOïSB.
— Guiliaume Guillaume!....
— Tu apportes Guillaume attaché à la queue de ton cheval ?
— Il tourne le hois de Nodec avec son armée. Nous avons reçu leurs flèches j trois des nôtres sont restés sur la place.
— Et vous avez fui , lâches! poltrons!...
- — Il fallait bien qu'on vous en donnât la nouvelle , seigneur
— C'est là tout ?
— Les troupes ^u roi de France et des barons s'avancent du côté opposé.
— C'est bien.. .. Il est probable qu'elles vont camj)cr cette nuit en présence Tune de l'autre. Demain, ou après demain, les bâtards seront anéantis, — et bien des offenses vengées , ajouta-t-il) en serrant les de;its.
Un conseil se foima; on y discuta les mesures qu'il convenait de prendre. A l'unanimité il fut décidé que le cloître serait occupé militairement ; il allait prendre l'aspect d'une place de guerre. C'était une mesure inutile sans doute, mais il ne fallait rien laisser à la fortune et savoir considérer un revers possible.
Le comte réunit donc autour de lui les habitans du cloître. U les dépassait de la léle, 11 leur
LBS rairARATxrs. 83
adressa ce petit discours : « Mes frères , il en «est parmi vous qui ont été soldats... répondez?
— Oui , oui ! dirent un grand nombre de voix.
— « Quand une fois on a manié la lance ou n le sabre , c'est unecbose qui ne s'oublie pas: » on est toujours disposé à les manier de nou- M veau si Toccassion s'en présente. L'occasion, D la voici. Que ceux qui ont servi se séparent » lies autres et se placent sur deux rangs. »
Il les compta.
— Trois cents ! dit-il , c'est trop ; assez de la moitié pour garnison du cli)ître ; l'autre moitié veut-elle me suivre ?
— Oui , oui !
Il en fit deux lots, et s'adjugea celui qu'il préférait.
— Vous aurez des armes et des habits de .soldats. Jusqu'à nouvel ordre vous n'éles plus moines. Mon frère , votre chef temporel et spirituel vous commandera , ce n'est pas sa première campagne. (^)u;nit à vous, qui n'avez jatnais porté l'épée , dit-il en s'adressant à ceux (pli , l'air un jxmi confus, s'étaient reconnus poiu* ne pas être des braves ; quant à vous, mes frères , vous prierez pour nous , et
S4 AX.OÏSE.
ferez abstinence, afin que Dieu bénisse nos coups.
Les rôles ainsi distribués , le comte s'occupa promptement de l'organisation du bataillon monacal; dans une heure il fut armé et équipé. Sans s'amuser à contempler philosophiquement cette métamorphose subite , il les passa en revue , leur ordonna diverses manœuvres, qui furent exécutées comme si le froc n'avait jamais remplacé la cuirasse. Les clairons sonnèrent ; ils y répondirent par des chansons de guerre qu'ils avaient chantées autrefois, oubliant que leur bouche de moine ne devait plus chanter que les psaumes du grand roi.
Et dites donc encore que l'habit ne fait pas le moine!
L'enthousiasme était grand parmi les volontaires , mais seulement parmi les volontaires. Les âmes timorées , il y en a partout ; les saints , on en pouvait compter quekjues-uns, auraient mieux aimé qu'on ne combattît qu'avec la prière et la mortification. On en murnuirait tout bas , il est vrai , mais on en murmurait. Les frères encuirasscs étaient un scandale pour les pieux , un sujet do honte pour les timides.
188 rRÉPARATZrS. SS
Pour son compte, l'abbé de Saint-Évroiid maudissait la fatalité qui le plaçait en quelque sorte sous les ordres de son frère , le forçait à subir les hasards du champ de b.itaille , lui qui connaissait si bien les douceurs de la vie privée à qui l'amour pouvait donner tant de bonheur. Ce n'était pas la mort qu'il craignait : dans mainte occasion il avait prouvé son courage. Avant qu'il se fût Ca'it moine, sa réputation effaçait la réputation du comte Roger,... Mais ne plus jamais la revoir ! — Son frère abusait de l'hospitalité! et eux donc, qui s'étaient séparés de l'épée pour toujours , avoir la folie de la reprendre ! Vous regretterez la robe noire que vous venez de quitter. — Toi , mon noble frère , tu ne tiens pas la victoire! Le jeune Guillaume sait se battre ; son armée lui est d'un dévouement à toute épreuve. Crimptes-tu donc sur l'alliance de Henri de France? et les autres barons te laisseront-ils faire? Trioinphans, vous vous dispulerez bientôt la victoire , et mon abbaye servira de théâtre à ces débals. O guerre ! triste guerre ! qui t'appelle , s'en repentira ! tu viens vite: — Dieu seul sait (piand tu pars.
Mais toute celte humeur, tout cemccoiiton-
56 ALOiBE.
tement , il es renfermait dans son cœur , n'osant en rien faire paraître devant le frère dont la présence lui était si gênante.
Le bien-aimé secrétaire ne combattait pas ces idées : lui aussi était loin de sourire aux événemens qui se préparaient; qu'il prît ou non les armes , il voyait dans cette guerre une possibilité de perdre Etheired. Vainqueur, Guiscard venait à main armée réclamer sa fiancée; vaincu, c'était l'abbé de Saint-Evroud dont l'orgueil , et l'audace étaient alors sans mesure....
îtîais si d'un coup de lance il pouvait faire mordre la poussière à Guiscard, il reviendrait dire à la comtesse qu'elle est libre, et... Non, elle a juré qu'elle ne recevra pas la main rougie du sang de Guiscard... Et peut-il se battre contre Guillaume?... S'il tombait sur le champ de bataille, et que le lendemain, en visitant les morts, on reconnût son visage, le jeune duc n'aurait-il pas le droit de le déclarer IraîU'e et parjure?...
O Éthelrcii! quels orages tu fais naître dans son cœur! Tu parais derrière chacune de ses pensées, les doiniDant de toulela j)uissancc de tes charmes, lui donuaul lorl ou raison, sui-
tas paiiPABATirs* 57
vant que Tamoiir en est nîécontent ou satisfait. Ainsi , autrefois , Hélène l'infidèle retenait Paris brave guerrier pourtant, Paris qui rougissait de ses chaînes de roses et n'osait les briser.
Plus jeune , Wilfrid fut renommé pour ses exploits; mais il est devehu moine, littérateur et amant, il a analysé ce que vaut un coup de lance et la somme de félicité que procure un bain de sang. — Cependant le doux regard d'une femme, cet élan du cœur, ces transports , cet enthousiasme , toute cette atmosphère de volupté qu'on respire auprès d'elle , cette main qu'elle vous prête et vous retire, ses lèvres que les vôtres ont presque touchées.... et le chevalier Guiscard et l'abbé de Saint- Évroud viendraient l'enlever!... pour se battre avec ses rivaux, la raison et l'amour se trouvent d'accord; il S" battradonc, c'est son dernier mot, mais il attendra que sa cause soit désespérée.
La circonstance présente agissait aussi sur l'esprit d'Klhclred. Orpheline, vivant sur la foi d'un mystère dont on avait déjà soulevé la moitié , le seul homme qui eût fait preuve de dévouement pour elle était près de son dernier jour peut-être; car elle ne l'ignorait pas, le
S8 AX.OÎSE.
courage du chevalier était grand , et son écusson brillait au plus chaud de la bataille. Guiscard mort, que lui restait-il au monde?.... Wilfrid son ami, son camarade... Oui , lui aussi était chevalier : il avait un château , des vassaux,... etla comtesse s'abandonnant au charme de ces idées , se laissa aller à ses rêves d'amour; elle songea les promenades au clair de lune, et ces brillantes chimères dont Wilfrid lui présentait le tableau.... Mais tout à coup la scène a changé : les portes du cloître sont enfoncées, ses murs retentissent des cris de mort et de victoire ; un chevalier précède les vainqueurs, la tête découverte; son front rayonne d'orgueil, les moines sont prosternés à ses pieds , les cheveux dans la poussière ; il en est un qu'il cherche des yeux, Éthelred. Il l'a appelé. « Voilà un beau jour pour accomplir tes promesses , comtesse du Sapp! fiancée de Guiscard, quitte la robe des moines. » — Une voix menaçante a répondu, et Wilfrid s'est élancé sur le chevalier. Quel moment! Kthelied frissonne, détourne la tête, et dans son effroi elle invoque Anguerrand... Le bonheur cjne donnait l'imagination, l'imagination l'a détruit; elle a fait le tour du cercle.
LBS FmtvAaATirs. 59
Devant la réalité la comtesse répète avec l'abbé : Guerre, guerre, tu viens vite. — Dieu seul sait les maux que tu prépares et le jour où tu t'en iras !
Puisque nous interrogeons nos amis sur ce mot — Guerre! — mot que les Polonais ont rendu sublime , que vingt ans nous avons proclamé la tète haute et \\a main sur l'épée , mot déshonoré aujourd'hui dans la non intervention.... écoutons Anguerrand , il a voix au chapitre.
Il est entré dans la cuisine; il se tient debout sous le manteau de la vaste cheminée , en présence d'un bœuf qui rôtit. Yitellius est à côté de lui , car depuis le jour de leur combat mémorable une étroite intimité les unit. Après s'être éprouvés par le fer, on s'aime toujours mieux. Oreste et Pylade, si fameux dans l'ancien monde, avaient commencé par un tluclà mort leur amitié si constante.
— Comment, cela est vrai! tu restes parmi les are m us quand les trompettes vont sonner la charge?
— (jui , — répond laconiquement et de mauvaise grâce, le soldat moine.
— Eh bien, d'Iionneui-, quand je te vis m'at-
CO AX.o!sa.
taquer avec mon bon coutelas , je pensais , et j'ai toujours pensé depuis que tu avais été soldat.
— Vrai, mon père Vitellius?
— Vrai.
— Eh bien ! je ne dis pas non.
— Tu as été soldat et tu n'en as rien dit ?
— Et qui te parle que j'aie été soldat? je te dis que cela est possible.
— Ah!., reprit Vitellius étonné delà réponse sans trouver autre chose à y ajouter.
— J'ai été ou je n'ai pas été soldat, continua Anguerrand, cela ne regarde personne; suis-je venu au monastère pour me battre?
— Non, mon frère, non^, pas même pour battre Vitellius, et pourtant...
— Motus là-dessus, mon vieux, motus, et comment penses-tu que cela va se terminer?
— Guillaume sera pendu et ses barons noyés.
Anguerrand se gratta les tempes, et en branlant la tète il répondit: Cela ne me ])araît pas clair; car, vois-tu, Guillaume est un brave duc et un fin matois! il a de fameux chevaliers à son service !
Z.BS raÉPAAATirs. 61
— Oui, mais c'est un bâtard.
— Qu'est-^ce que ça fait qu'il soit un bâtard?
— Cela fait tout... un bâtard, c'est un voleur.
— Luij s'écria Anguerrand indigné; c'est le véritable fils du duc Robert : le duché est à lui, il faut qu'il ait son duché. Les voleurs sont ceux qui veulent le prendre; mais ils ne le prendront pas, de par dieu! le jeune duc coupera les oreilles à tous les Toni , il les pendra tous.
Anguerrand oubliait le bourgeois de Falaise. Il allait venger son général en soldat offensé, tout dire et se perdre, heureusement il s'en aperçut à temps.
— Ce que j'en dis, ce n'est pas que je veuille du mal à la maison où j'ai été nourri et logé , mais c'est parce que je le crains, ontends-tu , mon frère? Sais-tu bien qu'ils n'ont point encore battu Guillaume, tandis qu'il a toujours vu la queue de leurs chevaux ?
— Le comte Roger no s'en doute pas; cependant le bruit en court. Par exemple, je gagerais bien que c'est le diable ([ui Ta fait courir. A voir le comte Roger... Il est vrai que
^i A sol s'a.
j'avais entendu des lanciers qui parlaient du
Bâtard d'une manière.... d'une manière
~ De quelle manière? demanda Anguerrand avec intérêt.
— Mais à peu près comme toi , qu'il était le pur sang du duc Robert, qu'il lui ressemblait, qu'il était bon et juste avec tous ses soldats.
— Ah ! ils disaient cela !
— - Oui , tout cela.
— Maintenant je gagerais que le comte, les barons et le roi de France perdront la partie.
— Dieu en ordonnera ; mais je me laisserais mettre à la place de ce bœuf qui rôtit, plutôt que de servir le Bâtard et les siens.
Sur ces entrefaites arriva le frère Audibert Plectran. Il était pâle, défait; il avait la figure toute contristée.
— Oh mon frère Anguerrand ! s'écria-t-il en s'avançant vers celui-ci, mon pauvre frère! c'est donc enfin décidé. La guerre, la guerre à notre porte , chez nous. Que j'aimais pourtant à vivre tranquille , moi qui n'ai cherché noise à personne. Et mon vin ! mes bonnes barriques de vin, ils les boiront! Anguerrand,
mon frère Anguerrand , veux-tu accompagner
ton frère Aiidibert Plectran ? Nous nous efforcerons de diminuer le butin qu'ils se préparent. Buvons ensemble, buvons bien. Le vin est une consolation dans le malheur présent; il donne de la force pour attendre le malheur à venir.
fa îrcrnirrc f fntatinf.
* Déjà les deux armées avaient pris leurs positions ; elles étaient campées sur les rochers qui s'élevaient en face du monastère , séparées par une vallée large et profonde. Des murs du jardin on voyait Içs oriflammes et la toile grise (les tentes qui s'ap[)uyaient siu- les aibres : le nombre des soklats, la disposition des diflérens corps, la physionomie des chefs, tout cela échappait aux regards; mais de temps en temps on apercevait des cavaliers galoper, des groupes d'hommes se former et disparaître; II. 5
66 ALOÏBB.
le vent même apportait quelquefois le son mourant des clairons et des cors.
Les frères vinrent à l'envi assister à ce spectacle ; les jardins furent envahis. Ils se questionnaient; mais, ne pouvant contenter leur mutuelle curiosité, ils continuaient à regarder, sans bien comprendre cette scène pour eux si pleine d'intérêt. Du corps d'armée campé sur les rochers situés à leur droite, ils virent se détacher et descendre plusieurs milliers d'hommes, s'arrétant les uns près des autres, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le monastère. C'est, je crois, ce qu'on appelle étendre sa ligne. Ce mouvement naturel , et que la prudence commandait à l'armée des insurgés , causa aux frères uçe grande frayeur; ils quittèrent les murs, péle-méle, en désordre, et se précipitèrent dans les portiques, dans les cellules, dans les salles des copistes, partout où ils crurent trouver un asile contre la lance et l'épée...
Cette terreur panique aurait pu devenir fatale, si elle eut été motivée, car elle gagna ceux qui avaient les armes à la main: l'autorité menaçante (\\\ comte Roger eut peine à les faire rentrer dans le devoir.
Pendant (juc le comte Roger leur rendait le
LA DEairiÈBi: tektativb. g 7
courage à coups de bois de lance, arrivèrent quelques chefs de l'armée ; ils venaient annoncer qu'ils avaient opéré la Jonction de tous les corps respectifs....
— ÎNIaintenant le corps principal communique avec le monastère: en ca«de malheur cette retraite est à nous : c'est demain qu'on se battra, dirent-ils au comte, tu seras des nôtres.
— Ce soir nous entrons dans vos lisnes... Ma présence est encore nécessaire ici pendant quelques heures. Je veille aux préparatifs de défense. Barons, regardez ce bataillon de moines, anciens soldats; j'ai voulu voir s'ils se ressouvenaient du métier. Ils valent les jeunes.
Le comte les conduisit dans tout le monastère, ayant soin de leur faire observer avec quelle prévoyance il avait placé les difféiens postes , la bonne tenue des lanciers , prophétisant tout ce qu'annonçait leur courage. — Il ne dit pas un mot de la terreur panique.
Cette revue dura jusqu'au dnier, qui fut brillant, mais ou l'on observa mieux les règles de la tempérance qu'à celui cpii l'avait précédé; on oublia d'y faire l'éloge des bell^îs et du vin. — Chacun, levant la tète, pouvai^oir l'épée suspendue prête à tomber : cela fournis-
sait matière aux réflexions sérieuses. Bientôt la trompette se fit entendre; elle annonçait que tons les lanciers étaient sons les armes et préparés : les physionomies devinrent graves , les fronts sévères. On rit souvent quand la bataille est engagée f en est-on encore éloigné de quelques heures , on garde un religieux silence; la nature est immobile et se tait avant que l'orage éclate; les premiers coups de tonnerre en ont plus de majesté.
Le comte de Toni s'approche des soldats. Cette fois il leur parle avec douceur ; le seigneur orgueilleux a fait place au chef militaire , et celui-ci a besoin que les soldats se montrent oublieux ; les injures passées pourraient si facilement obtenir vengeance ! Il donne la main à plusieurs d'entre eux; il rappelle leurs services, les victoires qu'ils ont remportées ensemble; il proteste de sou amour , de sa sollicitude : et des acclamations répondent à ses paroles. Il a regagné ja faveur des siens, jusqu'au jour où, lui devenant moins nécessaires, le seigneur se remontrera dur et hautain, accaparant force hainef et malédictions. — Ainsi vont les choses. Un député est-il élu, un prince a-t-il été
LA DEaNZBRB TES7ATIVE. 69
salué roi, le premier jour les promesses sont belles.
Le comte de Toni disait tout haut le nom de quelques soldats aux barons qui le suivaient , il disait aux soldats le nom des barons. — N'allaient-ils pas tous partager le sort du champ de bataille ? n'étaient-ils pas tous égaux devant la mort? Ensuite il demandait aux soldats s'ils n'avaient point a se plaindre de leurs officiers; il voulait qu'on lui exposât les griefs.
Et de ces griefs il prenait note , quoiqu'ils ne dussent jamais valoir une réparation.
N'avaient-ils pas été conlens de l'hospitalité que son frère leur avait accordée? à leurs besoins tout était prodigué ; le viu coulait à flots, et ils s'étaient repus de bons plats de venaison. Après la bataille, ou plutôt après la victoire, ils viendraient se reposer dans ces mêmes murs où la vie leur avait été si douce. Quant aux frères qui s'étaient armés, ils obtiendraient indidgence plénière, quinze jours de liberté , quinze jours où leurs vœux de célibat seraient rompus.
Tous les soldats brandirent alors leurs ar-
mes, les cris de vive le comte Roger! furent répétés par tous les échos du monastère.
L'heure du départ était presque arrivée. On attendait l'abbé de Saint-Evroud ; il ne paraissait pas encore. Où était-il? personne ne le savait. Un peu mieux instruit, son historien vous je dira. —
De la galerie, qui s'ouvrait sur le jardin par un octogoîie, il avait vu tous ses moines s'enfuir en tremblant : comme il devina la cause de cette terreur , il s'en étonna peu.
Un seul moine était demeuré, laissant ses frères courir à toutes jambes sans s'émouvoir; puis, quand ils eurent disparu, il se retourna vers les rochers et continua d'y jeter les yeux. Au premier aspect l'abbé l'avait reconnu. Il eut l'intention d'aller le rejoindre, mais le comte Roger l'appelait ailleurs, et, maudissant pour la vingtième fois la présence de ce frère, il obéit à l'appel. Le devoir terminé, l'abbé revint dans la galerie ; le moine frappa encore ses regards, il était au même lieu et dans la même position. En dépit du son des trompettes et des clairons dos soldats, il n'hésita phis cette fois, il chemina vers le moine. En route le cœur lui battait violemment: la scène de la
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forêt, la scène de nuit dans le corridor, cette scène qu'il ne s'était pas encore expliquée, l'incertitude , la crainte, l'espérance le troublaient au dernier point. Il essayait de préparer des paroles : aucunes ne convenaient à son cœur, et, tout en approchant d'Elhelred, il eut désiré peut-être s'en trouver éloigné;- car ne savaitelle pas les projets qu'il avait formés lorsqu'il était tombé auprès de la cellule? comment ajouterait-elle foi à la sincérité de son amour? Sous le poids de cette pensée, l'abbé était déjà auprès d'Éthelred ; elle ne détourna pas la tête , sa marche avait été si légère qu'elle ne l'avait pas entendue. Pour l'avertir de sa présence , il lui toucha doucement l'épaule, et il recula de quelques pas, comme s'il eût été étonné do sa hardiesse. Surprise , effrayée , la comtesse tomba presque h genoux et tendit des bras supplians vers l'abbé. Elle ne l'avait pas reconnu.
Ce n'était plus ce dignilairo < cclésiastiquc revêtu de ses insignes sacerdotaux , tout plein de cette majesté imposante qui lui valait respects et hommages, plus ce sourire dédaigneux qui effleurait ses lèvres , dont la malignité se trouvait tempérée par la douceur du regard ,
plus cette tête un peu penchée vers la terre , que l'orgueil relevait de temps en temps , mais qui d'habitude s'abaissait sous le faux semblant; de l'humilité chrétienne , plus de ceinture, de chapelets, de robe noire, — mais un chevalier sous une riche armure, avec cuirasse brillante quilui pressait les reins, une blanche tunique , un casque doré qui soutient des plumes noires, d'où s'échappent de longs crins qui se jouent sur ses épaules, les bras à moitié nus, le brodequin du chef militaire, une noble épée suspendue à un baudrier de cuir rouge, sur lequel sont marquées deux petites croix d'argent.
Il s'empresse de relever la comtesse au moment où elle allait se jeter à ses pieds.
— Tu m'as donc pris pour un ennemi, Éthelred? lui dit le nouveau chevalier.
Au son de cette voix Éthelred retira vivement sa main , malgré les efforts qu'il faisait pour la retenir; elle s'éloigna, et se mit à le considérer avec un de ces airs de reproches qui semblent faire un appel à la conscience et lui demander de prononcer; étonné d'abord, le chevalier chercha vainement à cacher son trouble, mais il se remit, et, se rapprochant de la
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comtesse, malgré elle, il reprit dans la sienne cette main qu'elle voulait lui refuser.
— Éthelred , au nom du ciel, que t'ai-je fait ?
— O mon père, vous le demandez ! que voulez-vous de moi?
— Ce que je veux!... et son regard parcourait les beaux traits d'Ethelred ; ce que je veux!., il lui serra la main avec plus de force; je veux ton amour! — Oh! si tu m'avais aimé, ajoutat-ii après avoir vainement attendu sa réponse, si tu m'avais aimé, avec quelle joie d'amant je me serais aujourd'hui présenté à tes yeux sous ce déguisement!.. L'abbédeSaint-Evroud , devenu chevalier, en eîit été plus cher à ton cœur : l'amour va mieux au guerrier, n'est-ce pas? Tes paroles flatteuses , tes caresses auraient augmenté son courage. Au moment du départ , te saluant, pour dernier adieu , d'un dernier baiser, il eut emporté jusque dans la mêlée le parfum de ta bouche, le frisson que donnent tes regards; soutenu par tant de bonheur, invincible par le souvenir de son ivresse, tout sérail tombé sous ses cou})s; il fût revenu trionqihant déposer sa gloire à tes pieds et en
recevoir le prix ; mais tu ne m'aimes pas, continua-t-il en portant la main sur son front attristé , tu ne m'aimes pas !
— Mon père, répondit-elle avec plus de bonté qu'elle n'en avait mis jusqu'alors dans ses discours , vous m'aimez donc d'un amour bien vrai ?
— Éthelred, s'écria l'abbé, auquel cette réponse avait rendu toutes ses espérances, tu ne le croyais donc pas?
— Mon père, je ne devais pas le croire.
— Ethelred, quelles preuves en demandes-tu? faut-il quitter avec toi ces lieux où je commande, passer la mer, habiter quelque île déserte où je serai heureux de ta seule présence? Parle! frères, dignité, puissance, j'abandonne tout à l'instant! Ton dme est-elle orgueilleuse? aimerais-tu à être obéie , à donner des ordres à un peuple de muets tout tremblant autour de toi? tes désirs seront exaucés. Veux-tu porter le nom de comtesse de Toni? nous irons ensemble à Rome; le pape nous relèvera de nos vœux; tu auras un château et de nombreux vassaux ; tu seras entre toutes les femmes, puissante et respectée. Ah ! dis-moi , dismoi !...
ZiA DEHirZÉRr TB«TATIVE. 7K
— Mon père , répondit-elle, en Tinterrompant, détournant la tète, toute tremblante, car les paroles qu'elle avait à dire lui coûtaient à prononcer, mon père, je... ne vous aime pas... je ne vous aimerai jamais î
— Tu ne m'aimes pas, Éthelred! dit-il d'une voix étouffée; ton cœur est doncglacé comme une statuede marbre ?... Mais non, ajouta-t-il, cela n'est pas naturel, tu ne m'aimes pas, moi, tu en aimes un autre. Dieu ne suffit pas aux besoins de ton âme, et tant d'amour aurait fini par le toucher. Tu en aimes un autre, Ethelred?
Elle ne répondit pas d'abord; mais , après avoir un instant réfléchi, elle dit si bas, qu'il était difficile de l'entendre: — Oui, mon père. L'abbé se frappa la poitrine. — O malédiction sur moi qui l'ai reçue dans cette maison ! Quand je découvris son secret, mon cœur bondit de joie aux tourmens que je me préparais. Éthelred, l'amour n'obéit pas à la volonté; il vient et il part à sa seule fantaisie. Dans ton âme il n'est pas venu pour moi; dans la mienne il demeurera, quoi que j'ordonne. C'est un fer delancequi doitrcsterdans la plaie .on
ne rnrra< l!(M]u'avcc la vie. Éthelred... adieu...
Demain le sang coulera; je demande au ciel
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que le mien ne soit pas épargné... Bénî soit l'acier qui me rafraîchira la poitrine, car elle brûle d'un feu qui me dévore. Élhelred, tu ne reverras jamais l'abbé de Saint -Évroud.... Adieu... quoi qu'il arrive, son dernier soupir sera pour toi.
Il la quittait ; elle le rappela les larmes aux yeux, et de cette fois ce fut elle qui lui présenta la main. Une femme ne reste pas entièrement insensible à la passion qu'elle a fait naître : en vain, par ses paroles , elle repousse un amour qu'elle ne peut partager, il y a dans ses yeux une expression de bonté tendre et affectueuse qu'il ne lui est pas permis de dissimuler; c est un appât perfide pour l'amant malheureux; ces regards enivrent son âme et la bercent d'une espérance trompeuse, pourtant ils correspondent à un sentiment dont la femme ne se rend pas compte. Elle n'aime pas, mais elle est heureuse d'être aimée ; l'orgueil est là qui jouit de sa conquête, et l'orgueil, plaidaut auprès du cœur, en obtient, sinon gain de cause, au moins compassion et bienveillance, et quelque chose que je ne puis dire , mais quelque chose de phis doux que l'amitié: c'est à ce quelque chose que la comtesse avait cédé.
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— Mon père , dit-elle , je ne puis vous aimer ; mais n'allez pas courir le danger de la mort avec de si tristes pensées. Hélas ! nos vœux dans ce monde ne sont-ils pas toujours traversés? Vous avez levé les yeux sur une femme qui devait être sacrée pour vous; un amour qu'elle ne peut partager vous en a puni. Aimer et savoir que cet amour n'aura jamais son prix, c'est un tourment d'enfer, je le sais, mon père, je le sais, hélas! — Elle soupira. — Je l'aime bien, et pourtant lui aussi ne recevra jamais d'Ethelred que le nom d'ami.
— Tues donc malheureuse comme moi? répondit l'abbé.
— Non, mon père; je mets ma confiance en Dieu, et Dieu me donnera la force dont j'ai l)">oin.
On entendit une seconde fois les trompettes et le nom de l'abbé de Saint-Kvropd répété par un grand nombre de voix.
— C'est l'ordre du départ. — Adieu, mon frère....
Il lui baisa le front, et en la quittant il répéta ces paroles : Nous ne nous reverrons plus.
Elle le regarda s'éloigner en soupirant. C'est
un étrange mystère que le cœur d'une femme.
Il retourna plus d'une fois la tête, saluant Eîhelred avec un geste de désespoir. Au moment où il entrait dans la galerie, un pigeon tomba à ses pieds , percé d'une flèche. L'abbé , qui avait répudié les idées religieuses et qui s'était fait en quelque sorte incrédule^ comme tous les esprits forts dominés par une imagination vive, était enclin à la superstition. Il vit dans cet oiseau, qu'un archer venait d'abattre, un présage funeste. Le ramier si tendre , si fidèle , c'était lui , lui abbé de Saint-Évroud. Le même sort l'attendait : déjà l'arc était tendu dont la flèche devait aussi déchirer son cœur. Mais que lui im porte? la mort... il la désire. Il présentera luimême sa poitrine au fer homicide, il aimera à voir couler son sang. Qu'Ethelred donne seulement une larme à son trépas, qu'elle pleure sur sa to<ft>e , l'ombre de l'abbé de Saint- Évroud sera consolée.
Lorsqu'il traversa sa chambi'e, qu'il arrêta ses regards siu' les meubles divers que l'habitude lui avait rendu familiers, sur ces écrits lus et relus dans ses momens de loisirs et de douces rêveries, sur ces .stalues, ces tableaux,
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son fauteuil d'ivoire à bras d'argent , toutes choses inanimées auxquelles sa présence avait donné la vie, lorsqu'il se rappela que c'était dans cette chambre, pour la première fois, que le premier regard d'Éthelred descendit dans son âme: alors sa poitrine se brisa, et il faillit s'affaisser sous le poids de la douleur.
Mais la porte s'ouvre, il est rappelé à lui par la voix du comte Roger.
— Mon frère, on t'attend ; tu tardes bien à venir.
— Les momens ne me sont pas comptés , mon frère , je ne me souviens pas d'avoii- engagé ma liberté.
— Mon honneur à moi est engagé à ce que tu n'aies pas fait de vaines promesses, mon honneur est engagé à ce qu'on ne dise pas autour de moi : l'abbé de Saint-Evroud a peur d'un coup de lance.
— Ton honneur tient à peu de chose, lui répondit tristement l'abbé.
— • A peu de chose ! s'écria le comte. Viens donc déclarer 5 tous les braves seigneurs que tu os un lâche. Ce sera encore faire preuve de