‹ Aloïse (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · AI.OÏ6E · texte numérisé non relu

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courage que de t'en vanter. A mon tour j'aurai celui de te renier pour mon sang.

— Mon frère, attends le lendemain de la bataille; tu te prononceras mieux alors. Tu auras peut-être appris comment meurt un abbé de Saint-Évroud. Ne faut-il pas se remettre de ses fatigues la veille d'un jour où l'on aura besoin de tant de force. Viens , partons et pardonnemoi.

Le ton singulier de résignation avec lequel l'abbé dit ces paroles , étonna le comte Roger. Il ne reconnaissait plus son frère. Ce frère autrefois bouillant, emporté, qui semblait plus fait pour le tumulte des camps que pour !e silence du cloître. Il l'interrogea vainement. A chaque question , l'abbé répondit : Partons, mon frère; et son front pâle, ses yeux fixes ne donnèrent aucun signe d'émotion extérieure. En s'avan<;ant dans la cour vers les barons , l'abbé fut entouré, sollicité, il demeura insensible à toutes les prières , sa figure ne changea pas un instant d'expression.

Cependant tout était prêt, les chevaux hennissaient d'impatience, les oriflammes étaient déployés AU vent, les moines qui, en devenant

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soldats, avaient mission de défendre le raonas tère, étaient sur deux rangs dans la cour, avec Wilfrid à leur téîe.

Le comte Roger, enlevant sa hache, donna le signal du départ; mais au même instant l'abbé était accouru auprès de Wilfrid et l'avait tiré à l'écart.

— Wilfrid , lui dit-il , tu es mon enfant ; je te demande un dernier service , charse-toi de ma sépulture; je veux que mes cendres reposent dans un lieu ignoi'é; tu y conduiras une fois Ethelred , et tu lui diras que là est tout ce qui reste de l'abbé de Saint-Évroud.

— Mais, mon père...

L'abbé l'interrompit :

— Je te demande de m'eu faire la promesse.

— Mais... pourquoi...

— Me refuserais-tu ?

— Le puis-je , mon p^ère ?

— Tu me promets d( me?

— Oui , mais j'espèr e....

— Adieu, Wilfrid : s'il est un autre monde, nous nous y revenons ;.

Kt, sans donner le tenipsà Wilfrid d'ajouter II. 0

j^ ALOiai.

une parole , il partit au galop reprendre sa place, et l'on entendit la grand© porte du cloître avec un bruit qui semblait présager malheur.

j^f nri prmif r , îlot îre Svamc.

Ils arrivèrent bientôt au quartier- général des alliés. On murmurait déjà de leur absence, et Henri, qui avait une grande aversion pour le comte Roger, laissait à dessein tomber quelques paroles où sa fidélité était indirectement attaquée. Cela, toutefois, n'empêcha pas qu'il ne le reçût avec toutes les marques de distinction alors en usage dans le cérémonial de la cour de France ; il traita presque son vassal sur le piod de régalité.

Ce Henri, dont les historiens disent si peu de chose, était cependant un roi qui méritait

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mieux que leur silence. Il ne brilla ni par les conquêtes ni par ces qualités séduisantes qui captivent l'admiration des hommes, qui font une réputation contemporaine à qui dépasse au moins le dernier rang des courtisans. Il ne tirait d'illustration ni des guerres, ni de l'amour, mais il savait régner, la première science du monarque , les autres étant ou dangereuses ou inutiles. Il avait reçu de la nature un peu de cet esprit dont elle doua si fortement, cinquante ans plus tard, le fils de l'infortuné Charles VIII. Comme lui dissimulé, comme lui tenant avant tout à ce que sa couronne fut solide, il ne négligeait rien de ce qui pouvait la maintenir sur sa tête; il rompait ses sermens ou y demeurait fidèle , plutôt en consultant la conscience du roi que celle de l'homme ou du chrétien. On le vit tour à tour favoriser Guillaume et combattre contre lui , quoiqu'il eût autrefois trouvé asile chez le duc Robert. Dans l'un et l'autre cas, ne songeant point à ce que la reconnaissance demandait, mais cédant aux exigences de son intérêt. Comme cet intérêt voulait qu'il y eût guerre entre les seigneurs normands, peu lui importait qui gngnât la victoire, pourvu que le vainqueur fût épuisé par

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cette victoire. D'ailleurs, pour prix de son secours, les places fortes qui ouvraient le chemin de Paris devaient être rasées ou occupées par ses troupes, et quand il les aurait une fois entre les mains il ne s'en démettrait pas facilement.

Parmi les barons et seigneurs qu'il se proposait de jouer ainsi, il s'en trouvait un dont la pénétration le gênait; c'était le comte de Toni: ne flattant jamais le roi de France, il discutait tous ses avis avec un orgueil que rien ne pouvait vaincre , à peine lui cédait-il la prééminence dans le conseil. Les yeux toujours fixés sur le monarque, il épiait dnns ses paroles ou dans ses gestes quelque chose qui décelât ses secrètes intentions; mais il avait affaire à forte partie, et tous deux étaient réduits à se faire une guerre d'observation.

Lorsque le comte de Toni et l'abbé se présentèrent au conseil , on discutait sur le lieu où devrait commencer l'attaque. Henri avait déjà presque rangé toutes les opinions à la sienne; le comte recommença la discussion et fit changer ce qu'on avait décidé. Henri, blessé profondément et lui gardant rancimc, ne laissa rien voir de ce ({u'il éprouvait: au

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contraire , lorsque l'assemblée se sépara , il lui dit avec un sourire plein de bienveillance : •— C'est vraiment heureux , comte Roger, que tu sois arrivé assez lôtpour nous donner ton avis; on est forcé d'en reconnaître la sagesse. — Votre Majesté est bien indulgente, répondit le comte; d'avance nous étions sûrs de son désintéressement.

Et , se tournant le dos tous deux , ils haussèrent les épaules.

Oô nrmffg.

L'armée des alliés était campée sur une colline hérissée de rochers; elle s'étendait , à droite, jusqu'aux murs du monastère; à gauche, elle s'appuyait sur un petit bois, et elle dominait tout le pays qu'elle avait derrière elle. Une partie de son centre et son aile î^auclie étaient presque inattaquables de front, car il eût falhi monter à l'assaut pour aborder.

Cette disposition, on la devait au coinfe de Toni. Il n'avait pas voulu que la ligne se rétrécît , pour fournir plus de combatfans là on on en viendrait d'abord aux mains, parce que,

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maîtres du pays par la position qu'ils occupaient sur les rochers , il importait que cette position ne fût pas exposée aux chances du combat. D'après son plan , la moitié de l'armée prendrait seule part au combat, taudis que 1 autre moitié, l'arme au bras, réglerait ses niouvemens sur les mouvemeus de l'ennemi. Ce plan était sage : l'armée que Guillaume avait à leur opposer comptait deux fois moins fie combaîtans et ne pouvait être envelop- [)ée.

Avant la nuit, les différens corps avaient pris leurs positions respectives; les chefs parcouraient les rangs pour exhorter le soldat, mais ils rencontraient peu d'enthousiasme. Cette armée, composée d'élémens opposés, manquait de l'unité nécessaire à la victoire.

A son aile gauche se trouvaient les grands vassaux de la couronne de France : parmi eux se distinguait un sire de Joinville dont le nom est depuis devenu fameux; on ne connaissait pas de plus habile jouteur dans les tOL'rnois, jamais chevalier n'avait manié la lance avec plus de grâce et d'adresse. Il commandait huit cents cavaliers, anciens compagnons deson enfance, solda tsquiraimaicntassez

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pour mourir avec lui s'il venait à succomber : c'était un ennemi personnel du comte Roger. Quoiqu'il n'approuvât point cette guerre injuste, il ne s'était pas senti la force de résister aux pressantes sollicitations du roi de France. Immédiatement après le sire de Joinville venait la troupe sous les ordres d'Eginhard, le descendant de ces Eginhard que l'histoire réclame aujourd'hui et dont le nom remplit toutes les chroniques d'alors; on dit qu'il avait épousé secrètement la fille de Charlemagne; vrai ou faux, ce bruit existait, et le baron Eginhard, son petit-fils, s'enorgueillissait d'avoir dans les veines un si noble sang. Ses soldats le suivaient avec confiance, les yeux fixés sur la crinière de sou casque. Souvent, dans 1.1 mêlée, il lui arrivait de tourner la tètô de leur côté, pour leur adresser de ces courtes harangues si puissamment éloquentes, prononcées au milieu des cadavres palpitans, accompagnées par le cliquetis des armes. — Enfaiis d'Eginhard, vos pères sont tombés sur le corps des Saxons vaincus par eux; ils se lèvent de leuis tombeaux s.mglans pour vous contempler; serez-vous moins grands que vos pères?... Les soldats répondaient: — Les ombres

de nos pères diront : Gloire à nos fils! — Et le baron Eginhard les conduisait à la victoire. — Cependant, son front, toujours radieux la veille d'une bataille, était maintenant triste et obscurci. Il voyait aussi avec peine la guerre qu'on faisait au jeune duc; il avait été reçu autrefois chez Robert, il se souvenait de la bienveillance de son hospitalité. D'ailleurs , Eginhard, nouveau marié, se rappelait lesadieux touchans de sa jeune épouse; il croyait sentir ses larmes tomber sur ses joues, il entendait ses plaintes, il songeait à ses ennuis, il la voyait errer dans le château, abandonnée, repoussant les consolations que les femmes lui offraient, regardant la route où elle avait reçu ses derniers adieux. Un pressentiment dont Eginhard ne pouvait se défendre lui disait que sa jeune épouse attendrait vainement son retour, et cette pensée... La mort n'est rien potir le guerrier; mais condamner ses beaux yeux à des pleurs si cruels, la plonger dans le deuil du veuvage, quand la veille à peine elle était fiancée....

Il y avait encore à l'aile gnuche un grand nombre de soigneurs dont les Mémoires du temps citent les noms, mais qui sont aujourd'hui tombés en oubli. Au centre, quatre chefs

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rivaux se disputaient l'honneur d'avoir donné la victoire, alors que la victoire était encore si incertaine; tous quatre ils venaient de la première race des rois francs; ils avaient conservé la longue chevelure , marque distinctive de leur origine ; dix mille guerriers les suivaient, tous parfaitement armés, n'en étant pas à l'apprentissage de la guerre. Souvent on les avait vus combattre les uns contre les autres pour soutenir les rivalités et les prétentions de leurs chefs réciproques; car, entre les grands vassaux de la couronne , les différends se réglaient par la force des armes. Réunis en ce moment par l'ordre de Henri, auquel, en sa qualité de seigneur suzerain, ils devaient secours d'hommes, foi et hommage, ils n'en étaient pas moins disposés à en venir aux mains pour le plus léger prétexte ; l'autorité de Henri aurait été impuissante à les arrêter. Courageux, intrépides, mais fiers, vains, indomptables, ils pouvaient gagner une bataille par l'impétuosité de l'attaque, ils pouvaient la compromettre par leur imprudente présomption. Henri n'approchnit d'eux qu'avec \un' c( rlaino méliance , connue on approche do ces dogues indomptés , toujours

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prêts à se ruer sur vous si vous n'avez rien à jeter à leur faim dévorante , ou si un geste , que vous croyez inoffensif, a provoqué leur farouche colère. — Il essaya cependant de calmer la querelle, qui devenait sérieuse; mais les Mérovingiens, regardant avec mépris le royal médiateur, paraissaient plus disposés à lui enlever sa couronne qu'à écouter ses ])aroles de paix.

— Qu'ils se dévorent donc ! dit Henri ; à coup sûr si nous avions encore dix mille hommes de pareilles troupes, Guillaume pourrait nous vaincre sans combattre.

Toujours au centre, Tair contristé, ressemblant à une armée de vaincus, se tenaient appuyés sur leurs lances les soldats de certains seigneurs normands entraînés malgré eux dans la révolte. La plupart avaient combattu sous le père du jeune duc ; parmi eux sa mémoire était chère et vénérée. Ils allaient donc tirer l'épée contre d'anciens compagnons d'armes ! Vainqueurs ou vaincus, le champ de bataille ne pouvait sourire à leur courage dans cette triste circonstance. Et pour quel motif? quel honnciu', quel avantage en retireraient-ils? Ils étaient trahis, sacrifiés à l'aiidjition coupable

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du comte Roger, le plus fier, le plus méchant de tous les chefs. Sans doute il était brave lui , mais ses flatteurs ne méritaient-ils pas tout le mépris des hommes de cœur? Le duc d'Argentan avait déjà fui dix fois; et le chevalier de Gui, et le seigneur de Gacé! il suffirait de l'ombre du feu duc pour les renverser sur la poussière. Quelle différence ! Guillaume , à peine âgé de dix-huit ans, annonçait déjà la valeur et les talens de son père; enfant, les plus heureux présages avaient entouré son berceau , le ciel bénit sa naissance. L'ermite du bois de Gouffern , dont on connaissait la sagesse, avait prédit que ses exploits étonneraient le monde : c'était donc làl'ennemi qu'on allait combattre, un fils qu'on voulait dépouiller de l'héritage de son père! La honte et l'infamie seraient la récompense de cette injuste agression.

Les soldats exprimaient ainsi leur mécontentement : toutefois ils se taisaient en présence de leurs chefs; mais leurs regaids , leur silence étaient assez éloquen-, et se faisaient entendre d'eux-mêmes.

C'était surtout le voisinage du comte de Toni tpii élouflail leurs Muuir.tues : place a l'ailegauchc de l'année, (pul av.iit ei.tièrement

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composée de ses hommes d'armes, ce farouche guerrier en faisait la véritable force. Ses soldats, quoique parfois irrités de sa sévérité , n'en étaient pas moins dévoués à sa cause ; il pouvait compter sur eux tous, car ils partageaient sa haine contre Guillaume , et chaque cavalier enfoncerait joyeusement ses éperons dans le ventre de son cheval pour courir sur lui et se mesurer avec l'armée du Bâtard. Aussi le comte de Toni faisait bonne contenance. Prenant la victoire comme gagnée , il songeait d'avance à entretenir rivalité entre sa troupe et celles des autres seigneurs, parce qu'il savait qu'il les aurait à combattre.

Le comte Roger , qui descendait d'un oncle du duc Raoul nommé Huldrich, pouvait-il souffrir qu'un bâtard osât prétendre à la couronne ducale , tandis que lui, parent légitime des Rollond et des Richard, serait , malgré sa puissance et ses richesses, oublié dans son château. Il avait autrefois fait la guerre en Espagne et combattu les Maures : l'or dont ses services furent payés et dont sa fortune s'était grossie lui avait permis de soudoyer une armée assez considérable outre ses vassaux. C'était sur cette armée qu'il con)ptaitdans son orgueil-

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