‹ AloïseChapitre 13 sur 24 · LA FRISON · texte numérisé non relu

LA FRISON

Parmi ces fous il n'en était pas un dont Éthelred pût demander la grâce. —Il n'y avait pas de coupables.

Ils quittèrent donc ces malheureux pour les prisonniers qui avaient encouru la disgrâce ou plutôt la juste sévérité de l'abbé.

Le premier devant lequel ils s'arrêtèrent était grand , nerveux. Son âge ? à peu près quarante ans. Épaules saillantes, mais voûtées; son cou, long et gros, supportait une tète couverte de cheveux noirs épais et plats ; son front s'avançait, et sous un sourcil prononcé fortement brillait un œil vif et cruel d'où jaillissait un feu rouge de sang , œil de panthère qui s'apprête à dévorer sa proie.

Debout, les mains jointes, dans l'attitude de la prière , quoique son regard contrastât singulièrement avec cette position du corps, il semblait hitter contre une force invincible , espèce de joug de fer qui lui pesait sur la poitrine.

En face de lui était un squelette entièrement articulé, le bras levé , tenant un poignard dans sa main dioile, toute prèle à frapper.

tthelred interrogea Willrid sur le prisonnier;

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celui-ci ne donna pas le temps de répondre au bien-aimé secrétaire.

— Moine aux yeux bleus et à figure de jeune fille, dit-il, écoute, si tu peux sans fi'émir, mon histoire, puisque tu désires la connaître.

« Je suis venu au cloître à ton âge, avant qu'un seul poil de ma barbe eut paru. Un enfant comme moi, que j'y trouvai, devint mon ami. Toutes mes pensées, il les connaissait, et je recevais les siennes en échange. Le bonheur pour l'un était toujours du bonheur pour l'autre.

« Mais lii-bas, derrière le monastère, au bout d'une allée déserte de la forêt, pendant que je me promenais avec lui, respirant Tair frais du soir, une femme m'ajiparut, belle, moine aux yeux bleus , plus belle que la mère du genre humain quand Dieu la présenta lui-même à l'homme qu'il avait créé. Tiens, moineaux yeux bleus, elle avait un regard aussi doux que le tien ; sa bouche était rose comme ta bouche; son front, ses joues... Je la revis souvent au même lieu ; le feu qui me brûlait le sang circula aussi dans ses veines, et j'appris

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d'elle quelle est la somme de bonheur dont il a été permis à l'homme de jouir.

« Seul mon ami était dépositaire du secret, et pour tantl'abbé deSaint-Évroud, un matin que la cloche venait de sonner le réveil... Frère du comte de Toni , tu ne l'as pas oublié ce jour terrible! ton regard n'avait rien de menaçant, ta parole était grave, mais nullement sévère; et quand tu me vis pâlir au moment où ta bouche me révélait que j'étais trahi, tu me soutins dans tes bras et me dis avec une bonté paternelle : — ■ Dieu est miséricordieux; les hommes peuvent aussi pardonner.

" M<;i je ne pardonnai pas à mon ami.

« La nuit, — oh quelle nuitl mon père! L'orage grondait , Uis murs du cloître étaient ébranlés par la tempête. Traversant les corridors avec ma lampe dont la lumière, agitée par le vent, manqua plus d'une fois de s'éteindre , mes cheveux s'étaient dressés sur ma tète comme une flèche qui s'enfonce sur un bouclier; le feu de mes yeux ressemblait aux éclairs qui brûlaient le ciel. Ouvrant la porte avec précaution, j'entrai sans bruit dans la cellule d'Uslin. — Je tremblais. — Ku appro-

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chant de lui, je voulus détourner les yeux; des paroles entrecoupées qui sortaient de sa bouche, mon nom qu'il murmurait, et à ce nom un autre nom bien cher qui) mêlait... Je le regardai , mais sans colère ; son air était riant , quelque songe heureux lui rendait le sommeil doux et léger. — Le poignard s'échappait de ma main; j'allais presser mon ami contre mon cœur. — Génie malfaisant qui présidas à ma naissance, démon assis sur la couche de ma mère quand elle me conçut, toi, oui, toi seul conduisis mon bras, car je frappai lorsque mon âme, émue au souvenir d'une ancienne amitié, oubliait le crime d'un jour et le pardonnait!

«Il gémit douloureusement; un violent coup de tonnerre étouffa sa voix mourante; ma lampe s'éteignit. — Je m'affaissai auprès du lit de ma victime, sans mouvement et presque anéanti. Je ne pouvais parler; mes yeux se fermaient, mon cœur cessait de battre, et pourtant je sentis le sang que je venais de verser tomber sur moi goutte à goutte et me dévorer les entrailles — long-temps, bien longtemps! et puis tout disparut. — 3'étais mort sans doute.

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«Là, dans ce cachot, je me réveillai; il y faisait nuit, nuit noire. Étais-je enchaîné? je l'ignore. Couché à terre, je ne pus me lever pour quitter une position douloureuse; je détournai la tête ; devant moi ce squelette se dressa, brillant d'un éclat terrible et faisant craquer ses os avec un bruit épouvantable. Je visétinceler son poignard, le sang le rougissait; une goutte qui tomba sur moi me rappela la douleur que j'avais endurée; ensuite, se baissant, le squelette prit ma [main, ^^et mes doigts se brisèrent entre ses côtes. Reconnaissant la place, je poussai un cri d'horreur. — Il me sembla alors que je m'endormais comme il m'arrivait quelquefois lorsque , réveillé en sm-saut par un songe effravant, je changeais de côté et retrouvais un sommeil plus paisible. — Non, c'était mon supplice qui commençait.

« Le squelette avait repris la chair qui le couvrait quand il était homme; sans doute que l'âme lui était revenue. — Je revis mon ami, je lui souriais, je l'appelais de son nom d'enfant, je lui parlais de la jeune femme de la forêt, j'épanchais mon kmc. dans son âme ; mais comme je m'avançais 'pour l'embrasser il me montra son poignard et me déchira le sein

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avec un air de bonté et de tendresse, Je tournant dans la plaie, et me torturant en me disant de douces choses. Bientôt son front, ses yeux, sa bouche, tout se ternissait, les os paraissaient à travers la peau déchirée. Je me retrouvais avec le squelette appuyé contre le mur, riant d'un rire infernal , et brandissant le fer qui m'avait traversé la poitrine.

« Voilà donc la punition du sang répandu ! Chaque nuit mon supplice se renouvelle; la plaie se ferme le matin pour se r'ouvrir quand je dors. »

Il fit voir aux quatre moines cette plaie livide et encore saignante.

Il s'écria : — Abbé de Saint-Évroud , ordonne qu'on apprête l'instrument de ma mort ; invente des tortui-es nouvelles, mais que j'y laisse mon dernier soupir. Faut-il donc que je vive éternellement pour subir sa vengeance ! Oh! commande ma mort!. ..Mes frères, qu'un de vous me frappe; je le bénirai.

11 se tut un instant, et reprit avec désespoir :

— Si je pouvais arracher le poignard tle sa raain î ah ! il y tient comme le rocher tient au

rocher ma force est impuissante, elle s'y

brise.

Alors il se lança sur le squelette et lutta avec lui. Sa bouche écumait, ses yeux sortaient de leur orbite. A'^aincu , il tomba inanimé au pied de ce squelette impitoyable.

Ethelred pleurait. Anguerrand, ému, dit tout haut: — Pourquoinepaspendre ce malheureux?

son repentir mérite bien qu'on lui fasse la grâce de le tuer.

— Il demande la mort, répondit Wilfrid, il doit la recevoir de celui qu'il a assassiné. Quand le jour sera venu, la blessure qu'il a au sein s'ouvrira pour ne plus se fermer; mais il a besoin de passer ici de longs jours dans cette terrible pénitence, afin de trouver grâce devant Dieu. Il est des crimes, mon frère, que le remords d'un instant et ime bonne confession r}e peuvent absoudre; le sang répandu fume long-temps; les larmes du coupable doivent le laver pour qu'il disparaisse.

On laissa donc l'assassin. Quatre cachots vides se trouvaient à la suite du sien ; une lampe y brillait, quoiqu'ils ne fussent pas habités.

Dans le cinquième était un homme dont lu physionomie contrastait singulièrement avec la «hysionoinie du malheureux qu'ils venaient de

quitter. Une grosse et ronde figure bien fraîche, des yeux perçans et malins, une lèvre supérieure comprimée par un rire sardonique, un menton à fossettes , im embonpoint parfait, enfin une apparence complète de bonheur.

Il était là pour avoir volé; car il y a des voleurs partout, comme le fit observer très-judicieusement Anguerrand.On lui pardonna quatre fois, dit Wilfrid , mais il avait un goût tellement prononcé pour le bien d'autrui, qu'un jour certain honnête et charitable frère lui ayant offert ime croix en argent, il la refusa, et profita ensuite du sommeil de ce frère pour enlever cette même croix qu'il n'avait pas voulu recevoir en don : c'était un incurable.

Dans le cachot à côté,-— un moine ivrogne. Il buvait tout le jour, et ne dormait pas la nuit pour boire encore. Il prétendait que sa mèreravaittrempé,àsanaissance,dansunecuve remplie de vin, et que le prêtre qui le baptisa se fit donner une grappe de raisin , qu'il pressa entre ses doigts pour que le jus lui en tombât sur la tête.

Hélas ! il eut le malheur de mettre le feu au cloître en deux circonstances. Vingt fois on l'avait trouvé dans les caves > étendu auprès

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d'un tonneau dont le vin sortait à s^rands flots le révérend frère ayant oublié de fermer l'ouverture pratiquée. — Encore un incurable , dit Wilfrid! — Passons donc, répondit Éthelred.

Maintenant le spectacle change. Dix cellules Tides; l'espace qui sépare la cellule du buveur de celle-ci marque la distance qui existe entre les deux prisonniers. Ce dernier... maison nous écoute

Il était beau, grand, bien fait, son regard avait de la noblesse; d'avance on pensait qu'il ne devait pas rougir de ses fers.

La physionomie de l'abbé changea. 11 baissa les yeux comme s'il eût craint de rencontrer ceux du prisonnier. Les traits de Wilfrid s'animèrent, et il serra la main d'Éthelred avec une intention bien marquée d'en être compris.

Voilà l'histoire du prisonnier : — Dans une discussion sur la meilleure manière d'expliquer le mystère de la Sainte-Trinité, il avait osé prétendre qu'il était inexplicable, que la raison et ce divin mystère se trouvaient en état d'hostilité, que le tirer de son obscurité c'était l'anéantir , qn'il fallait le voir de loin , ce divin mystère ressemblant aux tableaux

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dont parle Horace : Te capiet magis , — Si longius abstes.

Tous les honnêtes gens du monastère avaient alors jeté les hauts cris d'une manière plus discordante que les cent millions d'ouvriers employés à la construction de la tour de Babel.

On le bannit , on le maudit , on l'anathématisa , on l'appela yM^/", pajen , hérétique , trois qualités qu'il réunit aussi facilement que la Trinité réunit ses trois personnes.

Pour le dérober à cette sainte fureur, l'abbé de Saint-Évroud l'avait mis au cachot, et depuis deux ans ce philosophe par anticipation , ce d'Alembert du onzième siècle, réfléchissait surl'avantage inappréciable qu'il eût retiréd'une religion plus éclairée dans ses dogmes, moins intolérante dans ses disciples.

Il salua les quatre moines avec décence et une certaine bonté fière qui lui allait bien dans la circonstance.

Comment lui parler? — Et lui, qu'avait-il à dire? embarras des deux côtés, gêne, silence.

— Mon père! s'écria Éthelred en se jetant aux pieds de l'abbé, je vous demande sa grâce !

L'abbé , faisant un effort pom^ cacher son trouble, mais d'une voix étouffée : — Mon

fils, ta as ma promesse, je te l'accorde. L'abbé de Saint-Evroud n'a jamais été infidèle à la parole qu'il a donnée.... Wilfrid, ouvre la grille.

Le prisonnier sortit du cachot , non comme un coupable à qui l'on pardonne, mais comme un innocent à qui l'on rend justice.

Il s'approcha de l'abbé et lui dit avec un noble respect : — Mon père, je vous remercie.

— Donne-moi la main, lui répondit l'abbé. Puis , l'entraînant à quelques pas des autres acteurs de la scène: — Julien, dit-il, crois qu'il en a coûté à mon cœur pour punir un homme comme toi, dont j'honoïc lo caractère et les talens. Mais en voulant te sauver, je me perdais, et je me perdais avec toi. Lcoiito ce conseil. Quand notre raison se refuse à la croyance de tout un peuple, quand sa religion est pour nous un mensonge, il nous est permis, sans doute, de mépriser l'imposture, mais en public rendons-lui encore loi et hommage. Il est imprudent et criminel ])eut-étre d'insulter à l'autel où sacrifient tous nos frères.

— Je l'avais pensé il y a long-temps, mon père, mais un jour la prudence m'abandonna.

— Elle ne t'abandonnera plus I:!h bien !

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nous dirons que , touché de ton repentir, nous avons voulu nous montrer miséricordieux.

Éthelred demanda encore la grâce d'un vieillard qui, devant tous les moines, avait osé reprocher à l'abbé de Saint-Evroud son indifférence pour les choses religieuses. Evoquant l'ombre de ses prédécesseurs , il prédisait que du couvent il ne resterait pas pierre sur pierre, si les vases du Seigneur ne se purifiaient.

Ce vieillard avait beaucoup perdu de son zèle dans les ennuis de sa prison , il baisa trèshumblement les pieds de l'abbé lorsqu'il lui donna la liberté à la prière d'Ethelred.

La visite était terminée.

'— Allons, mon fils, dit l'abbé au vieux soldat, nous te déclarons en cas d'urgence. Tu peux rendre visite à notre digne portier Audibert Plectran.

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