XV
Ca dontùmct.
C'était la coutume, au monastère, de se coucher une heure après que le soleil avait éclairé de ses pâles rayons les derniers arbres de la foret : ainsi l'heure n'était pas la même du commencement de l'année à la fin.
La cloche du beffroi tintait lentement le signal de la prière, les moines se rendaient silencieusement sur deux files à la chapelle; adoraient Dieu on commun, et terminaient Toraison par un chant grave et monotone qu'un poète écossais exit comparé peut-être à
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un lai de mort , car le sommeil ^ n est-ce pas la mort? dit le poète écossais.
Ils allaient ensuite, les bras croisés, les yeux attachés à la terre, dans leurs cellules respectives:
Tels étaient l'ordre et la règle.
Tous les frères y obéissaient-ils par amour de Dieu et du devoir? je l'ignore, mais ils obéissaient ; ils savaient que l'abbé était inflexible à l'égard des réfractaires , et on le craignait lui, si ce n'était le ciel.
La police d'ailleurs se faisait merveilleusement ; la délation n'avait pas besoin d'y être encouragée. Les fautes qui n'avaient pas de témoins étaient les seules qui demeurassent inconnues.
L'abbé avait confié depuis deux ans l'honorable mission de tout voir, de tout entendre à un jeune seigneur engagé dans l'ordre monastique, et celui-ci (au moins telle était l'opinion de l'abbé, opinion sujette à erreur, celle du Pape étant seule infaillible) répondait parfaitement au jugement qu'il avait porté sur ses taîens : ce jeuneseigneur.... c'était WillVid...
Chaque soir, lorsque tous les yeux devaient être fei'mvf>, le bien-aimé secrétaire descendait
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avec précaution, le grand escalier qui conduisait à rappartement de l'abbé , et venait répondre aux questions qui lui étaient adressées.
Ce soir là, après avoir frappé plusieurs fois à la porte sans obtenir ces mots accoutumés : «Entre, mon fils!» il entra, mais il entra inaperçu, l'abbé ne jetant pas les yeux sur lui.
Assis sur un fauteuil d'ivoire à bras d'argent, la tête appuyée dans une de ses mains, il méditait profondément. Devant lui, sur une table en ébène enrichie de dorures, étaient rangés en ordre un grand nombre de manuscrits; travail habituel de ses moines, il le relisait souvent, pour corriger s'il y avait lieu, et distribuer avec connaissance de cause la louange et le blâme.
Mais lorsque Wilfrid entra, ces manuscrits, il ne les voyait pas; il ne voyait ni les éclairs qui se brisaient sur les vitreaux peinturés de ses gothiques fenêtres, ni une belle statue enlevée à Rome, debout et nue en face d'un grand tableau du Christ, ni son jeune moine. — Il ne voyait rien. —
Différence essentielle entre les deux acteurs de la scène.
Wilfrid, les bras pendans, le pied avancé, contemplait avec un sentiment indéfinissable de curiosité le lieu où il se trouvait; vous eussiez dit qu'il était là pour la première fois.
Il faut en convenir, la scène n'était pas sans intérêt. Cette vaste salle éclairée par une lampe unique, le feu du ciel ajoutant par intervalle un éclat menaçant à sa faible lumière, la forme des chapiteaux, les peintures brillantes qui semblaient tressaillir sur les vitreaux à chaque coup de tonnerre, et par-dessus tout cela l'expression singulière de la physionomie de l'abbé, espèce de mort conservant l'apparence de la vie... il y avait , certes , choses à considérer! mais pourtant il s'y lassa le jeune moine, et, appuyant le pied avec force sur le pavé de là salle: — Seigneur, dit-il....
L'abbé se réveilla comme si la trompette de l'ange exterminateur eût sonné à ses oreilles le boute-selle qui doit convier les trépassés aux états-généraux de l'univers dans la fameuse vallée de Josaphat.
— Wilfrid, es-tu là depuis long-temps?
— Depuis une demi-heure.
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— Depuis une demi - heure ? tu es donc entré bien doucement?
— J'ai heurté la porte avec violence.
— Eh bien ! je n'ai rien entendu, et cependant je ne dormais pas ; — non, je ne dormais pas.
Un soupir et puis un instant de silence. Il reprit : — Qu'as-tu à nous dire ce soir?
— Le grand Dumbar est toujours en conférence avec le frère Xavier.
— Oui, la sublime conspiration contre moi; il faut les laisser... — Parle, Wilfrid, je ne les crains pas.
— Le chef des copistes murmure et prétend qu'il faudrait que le soleil s'arrêtât pour éclairer l'ouvrage que vous donnez.
— Je le punirai, Wilfrid; le travail sera doublé. Les imbécilles ! c'est le seul titre peutêtre qu'ils auront à la reconnaissance de la postérité, et ils le répudient!
— Au repas du soir deux frères étaient pris de vin.
— Y a-t-il eu scandale?
— Non.
— Je ne le saurai pas demain. Punir l'ivresse trop sévèrement serait un tort; elle est
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utile pour le chef qui veut connaître l'esprit de ses subordonnés.
— Ce soir, à la prière, dix frères ont bâillé. -— Ces exercices sont bien fatigans et bien
ennuyeux , Wilfrid ; mais qui n'a pas d'empire sur soi mérite surveillance. Tu me donneras leurs noms.
— Les pères de service, cetle nuit, dans la chapelle, ont caché du vin sous la première marche de l'autel ; je les ai vus. Je crois qu'ils ont commencé par dormir.
— Qu'ils dorment, qu'ils dorment en paix, Wilfrid , et même qu'ils boivent au réveil : les plaisirs dans ces tristes murs sont rares et fugitifs pour eux. Et de l'avenir de la tombe, que connaissons-nous? vers et pourriture. — Ah! qu'ils dorment; je n'irai pas les surprendre, car je suis inflexible quand je sais les fautes , et je punirais celles-là ; je ne veux pas encore les savoir. >
Aussitôt, changeant de ton et de visage :
— Mais dans les cellules, dans les cellules... chacun a-t-il gardé la sienne? dis-njoi. •
Ils parlèrent tout bas pendant quelques minutes; l'abbé continua ensuite avec feu :
— Tu n';;s rien vu, Wilfiid; tu n'as rien vu.
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li s'arrêta, le regardant d'un air presque inquisiteur. — Il se leva brusquement, et, lui serrant la main : — Non, tu n'as rien vu.
— Eh bien! quoi donc, mon père?
— Quoi ? — Écoute, enfant, écoute, toi que j'aime plus qu'un frère, plus qu'un fils, écoute, car je peux parler devant toi; tes lèvres ne se desserreront jamais pour me trahir, ^u sais, ce jeune moine qui depuis huit jours a terminé son noviciat : as-tu vu quelle fraîcheur éclatait sur ses joues, comme sa main était blanche, combien était petit son pied que les sandales ne peuvent comprimer... et ses yeux plus doux que le sourire d'un enfant, et ses cheveux blonds étonnés d'être tombés sous le ciseau! Entouré des autres moines, c'était une rose au n}ilieu des arbres noirs de la foret. — Non, Wilfrid , non, laisse-le-moi croire; j'aime à penser que d'autres yeux que les miens n'ont vu en lui qu'un jeime moine- Ce soir, lorsfjuc les voix qui chantent
l'hymne du sommeil ne se faisaient plus entendre, j'ai suivi tous les moines dans l'obscurité de IciU'S corridors ; — ils sont tous entrés dans leurs cellules. Etheired, qui était le dernier, est aussi entré le dernier dans la sienne, mais
avec précaution et timidité , se barricadant , comme s'il eût craint que l'on vînt troubler son sommeil.
Je me suis approché, j'ai prêté l'oreille. Alors une voix d'ange a prié le ciel avec des paroles presque inintelligibles pour moi. Mais qu'elle était mélodieuse cette voix, qu'elle avait d'expre§sion! jamais musique ne fut plus belle. La prière achevée, un rayon de lumière pénétra à travers la porte; je m'y plaçai. J'ai vu
Tu ne voudrais pas le croire: demain tu verras avec moi.
Pas de regards scrutateurs sur le novice. Pour lui les plus grands égards : qu'on le serve, qu'on l'honore, qu'on le respecte. Entends-tu, Wilfrid?
Wilfrid écoutait attentivement ces recommandations : les écoutait-il avec plaisir ?
En quittant l'abbé , le bien-aimé secrétaire se prosterna, selon la coutume de tous les moines. — Non, Wilfrid, non, debout.... tant de cérémonies sont inutiles à l'égard d'un ami. Laisse à ces rustres le soin d'être vils et rampans. Qu'ils me prodiguent leurs hommages : ils me doivent bien quelque chose pour me récompenser de respirer l'air qu'ils respirent.
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Mais à toi» Wilfrid, tant d'humilité ne va pas. L'amitié rend les hommes égaux, et connais-tu quelqu'un qui soit plus ton ami que l'abbé de Saint-Kvroud? J'en appelle à tes souvenirs.
— Oui, mon père.
— Ton père ! tu dis vrai , j'en ai la tendresse; mais ne me donne pas ce nom, je suis las de l'entendre prononcer par des bouches que je méprise. Appelle-moi Paul. Que n'ai-je toujours conservé le nom de Paul!
— Adieu, Paul.
Ils s'embrassèrent.
— Adieu, enfant. Repose bien cette nuit. A demain soir. Que demain soir est encore loin!
Décidément, l'abbé de Saint-Évroud était à l'apogée du sentimentalisme.
Ctt tîisite nartuvw.
Wilfrid ne dormit pas de la nuit : non pas que les paroles de l'abbé eussent éveillé en lui quelque idée nouvelle. Le secret d'Étlielred n'avait point échappé à son œil pénétrant, et s'il ne jugea pas à propos d'en parler, il faut l'attribuer à des motifs que l'abbé n'eût sans doute point approuvés.
Wilfrid rougit et pâlit, quand l'abbé montra l'intérêt qu'il prenait à sa découverte; mais, d'un côté l'enthousiasme, et de l'autre, la lumière douteuse de la lampe protégèrent la confusion du bien-aimé secrétaire.
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WiJfrid n'obéit pas. Bien des regards se reposèrentsurle front pur et candide d'Éthelred. Les regards sont-ils criminels? Il ne le pensait pas. II s'approcha de lui plus d'une fois dans la journée , ne cachant pas le bonheur qu'il trouvait auprès de sa personne, et parlant avec cet oi'gane séduisant , qu'Éthelred n'écoutait pas sans plaisir dans la cour des novices,
Ethelred rougissait : était-ce de plaisir ou de colère? On eût pu s'y méprendre. Wilfrid s'applaudissait du trouble qu'il faisait naître.
Placé parmi les copistes les plus distingués, Ethelred reçut des mains de Wilfrid un Tibulle, dont le bien-aimé secrétaire l'assura qu'il faisait ses plaisirs, la consolation de sa vie monotone, la joie de son âme. Il s'imaginait, disait-il, trouver un nouveau charme aux vers brùlans du poète latin quand chaque moten aurait été tracé par une main qui déjà lui était si chère.
Le poète était-il obscur pour le novice? Wilfrid le commentait avec lui , et cet heureux travail fournissait au précepteur des inspirations de tendresse et d'amour.
Ethelred trouvait-il du bonheur à l'entendre? partageait-il les émotions de son maître? Quel amant ne s'est point abusé l Ethelred do