‹ AloïseChapitre 16 sur 24 · X.A VISITE KOCrTTHlTE · texte numérisé non relu

X.A VISITE KOCrTTHlTE

VOUS , porteur de la parole de Dieu ! vous le disiez quand la jeune Vilaine de la Chaumière- Blanche devait recevoir vos instructions pastorales à l'ombre des chênes du bois de Heurta; vous le disiez quand la fille du vieux soldat Halder vous demandait des nouvelles de son père ; vous le disiez

L'abbé , souriant avec un peu d'orgueil : — Wilfrid , tu as raison! je l'ai dit bien souvent, trop souvent ! Non ! ma jeunesse au moins a été employée ; j'ai usé des dons du ciel. — Je l'ai dit bien souvent , mais jamais je n'éprouvai d'émotion semblable. Oh ! si tu savais !. ..

Ils entraient dans la grande codr du monastère.

— Mon père, parlez bas, dit Wilfrid j il en est peut-être qui, épiés par nous, nous épient à leur tour.

Et machinalement ils détournèrent la tête: deux grands yeux brillans comme ceux d'un serpent au fond d'uno caverne obscure étaient fixés sur eux; ils reculèrent. L'abbé, ayant reconnu le bourgeois de Falaise, lui dit : — Frère Anguerrand, que signifie cette conduite?

— Ce que la vôtre signifie » mon père !

— Mais je suis maître ici ! je commande, il faut m 'obéir!

— Obéissez donc le premier à la loi, si vous voulez que les autres s'y soumettent.

Il disparut.

■ — Cet homme me déplaît, dit l'abbé ; je ne veux pas être sévère avec lui; et je ne lui pardonne pas la gêne qu'il m'impose.

— Je ne vous en demande pas le motif, mon père, répondit Wilfrid.

Ils gardèrent le silence et continuèrent à se promener. Le ciel était parsemé d'étoiles brillantes qu'aucun nuage ne voilait; cependant il faisait nuit sombre; et les lampes suspendues ça et là aux arcades du cloître ne donnaient à la cour qu'une faible clarté; il fallait être tout près des objets pour les voir , ces lampes n'éclairant que dans un petit rayon.

C'était toutefois bonheur de parcourir des yeux l'intérieur de cet édifice à une pareille heure , avec de pareilles émotions , et un espoir qui portait en lui tant de trouble.

— Wilfrid, dit l'abbé, ton cœur cst-il calme? ton âme est-elle endormie comme au moment où le sommeil va fermer tes paupières ? Je no sais , mais d;ins ce Heu je ne fus jamais

LA viSIï^i: KOÇTîTSiîr. i6^

le maître de mes seiisations; si des pensées d'immortalité sont quelquefois venues se mêler à mes pensées mondaines, c'est là qu'elles m'ont surpris, étonné, grandi malgré moi....

Ce silence majestueux , le vide de ces galeries à demi obscures , l'immensité du cloître, le sombre aspect de ces arbres , tout cela , sans que je m'en explique la cause, me détacbe de la terre et me transporte dans un autre monde ; il me semble alors que tout ne finira point avec nous , et que mourir c'est commencer de vivre.

Si j'eusse toujours demeuré dans la solitude, si les intrigues de ce monastère, la sotte vanité, les .vices honteux de ces hommes qui prétendent au ciel n'avaient pas ébranlé ma foi; au désert , dans le fond d'un bois, couché sur un lit de paille, nourri de fruits sauvages, j'aurais imité les Jérôme et les Augustin ; la tombe eût incessamment fixé mes regards, parceque delatombe j'allais habiter un monde sans douleurs et sans tribulations.

Mais je ne crois plus , 'W'ilfrid ; je suis malheureux de ne plus croire, car j'ai mis le néant dans mon cœur. —

Il y avait de la vérité et du désespoir dans la manière dont l'abbé prononça ces paroles : Wilfrid les écouta avec émotion, et si l'abbé avait pu voir les traits du bien-aimé secrétaire il aurait surpris des larmes dans ses yeux.

JVIais l'heure du sommeil était arrivée pour les moines; les lumières s'éteignirent successivement aux fenêtres, comme on voit au matin les étoiles disparaître devant les premiers feux de l'aurore.

Une seule restait encore éclairée ; des ombres la dessinaient sur ses vitraux. Des ombres ! non , une ombre que l'abbé suivait dans tous ses mouvemens , vers laquelle il tendait les bras.

— Viens, Wilfrid, viens.

— C'est bien, mon père; mais plus doucement, je vous en supplie; le bruit de nos sandales pourrait bien avertir quelque moine encore éveillé qu'il n'est pas seul dans le monastère à ne point dormir.

L'abbé ne négligea pas ce conseil. Ils s'acheminèrent prudemment vers la cellule objet de tant de vceux.

La porte en était soigneusement fermée : aucun bruit ne s'y faisait d'abord entendre;

LA VISITG MCC7T7HME. I6t

mais, en prêtant l'oreille avec attention, il était facile de se convaincre qu'on y marchait, quoique le pas fût bien léger.

L'abbé respirait difficilement, ses yeux étincelaient, le sang bouillait dans ses veines. Le bien-aimé secrétaire, triste, abattu, soupirait en quelque sorte malgré lui , comme s'il eût dû assister à son propre sacrifice.

— Wilfrid, dit tout bas l'abbé, vois le jet de lumière qui s'échappe de cette porte, coupant par son éclat les ténèbres qui nous environnent; c'est la vie dans le sein du chaos; ainsi les rayons de ses yeux pénètrent la nuit de mon âme

Mais il n'acheva pas la comparaison, et nous, scrupuleux historien, nous n'osons essayer de compléter sa pensée.

— Touche ma main, Wilfrid; la crainte et l'espérance la font trembler. Je voudrais, tranquille, sans trouble, par cette issue où l'œil peut apprendre co qu'elle a mis tant de soin à cacher, je voudrais la contempler.... Eh bien ! ce désir qui m'enivre je n'ose le satisfaire, je. .^

Un soupir (pie la ])orte n'enipêch.t point de parvenir jusqu'à lui le rendit presque fou. Toutefois la raison vaincpiit; il s'arrêta. Wil-

frid ne paraissait pas disposé à prendre la parole.

La voix d'une femme prononça une prière que le juif et le chrétien eussent également comprise et approuvée. Il y a une langue commune à tous les peuples de l'univers.

— Dieu, qui êtes bon et miséricordieux, ne m'abandonnez pas aujourd'hui que j'ai mis le pied dans la vallée de larmes. Protégez le jeune chevalier et ses amis ; donnez-leur le courage qui fait les vainqueurs et la modération qui fait pardonner la victoire. Assez de sang coulera sur le champ de bataille : que là s'apaise le vent de votre colère. Quand l'ange exterminateur aura remis le glaive dans le fourreau, que tout s'unisse pour vous bénir!...

L'abbé et Wilfrid s'approchèrent spontanément de la porte; leurs regards ô divins

génies du Tasse et de l'Arioste, je vous invoque pour terminer cette histoire imprudente. O Torquato! ù vous qui avez rendu bien touchans les amours de Renaud et d'Armide dans le jardin enchanté, les couvrant d'un voile si léger que Jes yeux ne peuvent en accuser l'obs-» tacle! et vous, poète plus gai, mais non moins respccta])le, qiîi nous avez raconté cbastcment

lA VISITE NCCT0?.nS. 169

les dangers que la vertu d'Angélique eut à courir , soit avec le beau paladin Roger, son libérateur, quand il délaçait son armure, soit dans les bras d'un ermite traître à son Dieu et mal appris avec les princesses; vous deux enfin que des papes ont honorés ^e leur sainte protection , dont ils ont béni les nobles écrits en les déclarant immortels comme la foi , grands hommes, secouez un peu votre poudre séculaire et venez à moi, je vous invoque !

Ah! j'ai aussi à dire d'étranges chosesl Devais-je les passer sous silence? voici la réponse. Emporté pai- mon amour de }$. vérité, j'ai cru trouver une excuse dans l'exemple que deux grands poètes m'ont donné; — je continue.

Leurs regards jiénétrèrent dans l'intérieur de la cellule.

Le jeune moine était à genoux, la tète levée, les mains jointes et suppliantes : de la place où se tenaient ^ViliVid et l'abbé on ne pouvait le voir que de coté. Mais que le profil d'une femme en prière a de séduction ! Les peintres ne s'y sont pas trompés. De Madeleine repentante ne vous ont-ils pas montré le profil?

— Uacliel, dit l'abbé, toi que Jacob aima si long-ternps, dont lt*s piods étaient blanc»

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comme la neige des Alpes, Noèmi aux fraîches joues, aux lèvres vermeilles, aux dents d'i» voire, âme des vieux jours de Booz, jeune fille que le roi David caressait de ses baisers mourans, toi, la vierge de ses dernières amours, Délie, chère à Tibulle, Lalagé, chantée par Horace, Ipsythile, muse de Catulle, Julie, tendre souvenir d'Ovide exilé, je vous ai rêvées quelquefois dans la solitude de mon lit brûlant , mais votre éclat pâlit devant Téclat de cet astre radieux.

Ces paroles, entrecoupées par des pauses de contemplation, Ésrent prononcées à voix basse; elles pouvaient à peine être entendues de Wilfrid , et d'ailleurs il était trop occupé du spectacle qu'il avait in conspectu pour faire attention à toute autre chose.

Le jeune moine , après quelques minutes de recueillement dans le silence, se leva; ses regards firent le tour de la cellule pour s'assurer sans doute qu'il n'avait à craindre aucun témoin indiscret ; il s'avança ensuite vers la porte, et, demeurant debout en face de la lumière, il échappa pendant un instant aux yeux qui l'épiaient. Wilfrid et l'abbé n'étaient pas trop à leur aise; ils pouvaient craindre

LA VZSI¥B MOCTVrBME. 111

que la porte en s'ouvrant ne montrât au jeune moine une apparition qui l'eût terriblement effrayé; — il n'en arriva rien.

Ayant placé auprès de son lit un grand vase en terre rempli d'eau, Ethelred s'assit, et, reposant alternativement une jambe sur l'autre, inclinant son corps, il détacha les cordons de ses sandales et mit ses deux pieds en liberté ; ensuite il approcha du lit le vase plein d'eau, et d'un linge grossier qu'il tenait en sa main droite il essuya et lava la poussière qui ternissait l'éclat d'une jambe que la blancheur du lys lui eût enviée.

Wilfrid et l'abbé contenaient leur admiration; à peine, en respirant, soulevaient-ils leurs poitrines.

Ethelred quitta sa position ; il éloigna le vase et s'arrêta au milieu de la cellule; son front s'attristait , des larmes tombèrent de ses beaux yeux.

Que de choses l'abbé songeait qu'il aurait eues à lui dire pour le consoler, lui dont l'éloquence était citée dans toute la Normandie et jusqu'à la cour de Henri , roi de France, lui qui avait tant séché de pleurs, tant apaisé de remords! — se taire quand

172 ALOiiSE.

parler était un si grancl besoin pour son coeur!

Ethelred venait de jeter loin de lui le froc de saint Bruno , triste et lugubre vêtement qui n'avait pu dérober à tous les yeux le mystère qu'il couvrait. Ethelred tournait le dos à la porte, mais sa robe de lin, qui lui restait seule maintenant , ne cachait plus ni ses bras ni ses épaules; leur blancheur, leur éclat, leurs contours, tout annonçait une des filles d'Eve les plus riches en beauté et en trésors d'amour.

Elle se tourna du côté des deux moines, et, les yeux baissés , les mains appuyées sur la poitrine, elle donna des signes certains à ces perfides témoins que le cœur ne les avait point trompés.

Je n'achève pas le tableau : tout innocent que je suis, je pourrais être accusé; d'ailleurs je ne possède point l'art de faire tout entendre sans colère aux oreilles chastes et timides.

La vérité — tout cela est vérité — doit être racontée avec ménagement et circonspection.

Que si des lecteurs, plus curieux que je ne les suppose, désiraient assister au spectacle qui s'offrit aux regards de l'abbé, je les renverrais à ces vers du Tasse :

LA VISITB NOCTUaiTE. fTS

Mostra il bel petto le sue nevi ignude , Onde il foco d'amor si nutre , e desia : Parte appar de le mamme acerbe , e crude Parle altrui ne ricoprc iiivida vesta

L'amoroso pensier già non arresla.

Elle monta sur son lit de pénitence avec une pudeur que les vierges n'ont ni oubliée ni appris à feindre, qui se fait admirer même à son insu.

La lampe s'éteignit, tout rentra dans une obscurité profonde.

La nuit fut longue pour l'abbé et son bienairaé secrétaire.

Crt iS>é^uctiou.

Le lendemain , Wilfrid ne trouva pas l'abbé de Saint-Evroud dans son appartement; il s'imagina qu'il dormait encore ; mais ayant jeté les yeux sur la table d'ébène où ce grand dignitaire avait coutume de travailler , il y rencontra une lettre qui lui était destinée; il l'ouvrit.

ce Wilfrid, je réparais un peu ce matin la » fatigue d'une nuit passée dans l'insomnie » quand on est venu me réveiller. En voici la » cause : L'assemblée des barons normands a » besoin de mes conseils , un soldat de notre

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» noble frère a bien voulu nous en donner » l'assurance. Je vais donc me joindre à ces h grands hommes dont la tête est plus dure » que le casque qui la couvre; — c'est une » véritable société de coupe-jarets. Notre frère » en est le savant, l'aigle par excellence ; ainsi » ab iinOy ou plutôt à principe disce omnes. ' • En commençant cette lettre, Wilfrid, je » ne voulais pas te dire un mot d'eux. Je naipu » enhannir la pensée, toute dominée qu elle soit » par lui et par une autre bien plus importante^ » selon moi: c'est un nuage devant le soleil; » il a bien fallu qu il passât. — Oui^ mon so- » leily c'est Êlhelred, et maintenant plus que Yi Jamais, car je m'achemine vers la vallée » des ténèbres. Pendant mon absence , — et » cette absence ne sera pas longue, je Tes- » père , — parle souvent à Ethelred de Fabbé » de Toni. Malgré l'accueil bienveillant qu'il a » reçu (le moi, je crains que des préventions » fâcheuses, répandues dans un monde de su- » bordonnés contre le maître suprême, ne » soient venues jusqu'à lui. Il faut faire entre-

» voira cette à Ethelred, Wilfrid, que la

» distance qui nous sépare n'est pas si grande >» qu'il se l'imagine j)cut-étrc; qu'arriver à

176 AiOîSs,

» Tabbé de Sainl-Évroud n'est pas chose im- » possible , mais toutefois en flattant son or- » gueil de manière à lui laisser entendre que » l'amitié de l'abbé de Saint-Evroud est un » bien grand honneur pour un simple moine, » La vanité est un puissant mobile chez les V moines de la nature d'Éthelred. Le fameux » serpent chatouilla l'amour-propre de notre » grand'mère Eve, et notre grand'mère lui » céda. Où penses-tu que soit la vertu des » femmes, Wilfrid? dans l'oreille, pas ailleurs. » — C'est parla qu'il faut d'abord attaquer; — » après, jeu d'enfant. Je serai bientôt avec jo toi, Wilfrid: en attendant, je te bénis et M t'embrasse, n

— Allons, dit Wilfrid en terminant, l'abbé de Saint-Evroud a décidé que je me sacrifierais jusqu'à la fin ! C'est vraiment une faveur à laquelle je n'avais pas droit de m'altcndre. Etre le confident de ses amours, ce rôle ne me coûtait rien ; mais plaider sa cause en son absence, ouvrir im jeune cœur à sa séduction, à son caprice d'un moment, quand moi je serais heureux d'un sourire de ces beaux yeux, qu'il condamnerait bientôt à pleurer son inconstance 1 que mon respectable maître n'y

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compte pas. J'aimerai Ethelred , Tabb^ de Saint-Évroiid m'aura pour rival. — Le secret du jeune moine n'avait-il pas été découvert par moi lorsqu'il était encore un secret pour l'abbé?

Cette résolution prise et tous ses scrupules bannis, Wilfrid se rendit auprès d'Ethelred dans la salle des copistes. En l'abordant il rougit à plusieurs reprises; le souvenir de la séance de la nuit n'était point encore effacé; cependant il lui demanda, avec un calme apparent et d'une voix incapable d'exciter le moindre soupçon, s'il voulait écrire les vers de ïibulle, dans les jardins du cloître, sous les marronniers en fleurs.

— Le ciel bleu de l'Italie, les fraîches cascades

de 'l'ivoli inspirèrent la muse du poète Le

soleil est beau aujourd'hui, l'air est pur, les arbres de la forêt groupent leurs masses de verdures dans les dernières limites d'un horizon varié. Mais je n'achève pas la description, ajouta-t-il en riant, tes yeux jugeront.

Lthclrcd y consentit; Wilfrid était son moine de prédilection. Pas de crainte, oubli coniplet du danger que celte se ciété'pouvait avoir 1 et cependant Wilfrid, jeune, beau, plein

d'éloquence, ne commandait pas à ses regards de dissimuler avec quel plaisir ils s'arrêtaient sur les yeux d'Ethelred. — Et, s'il fût arrivé malheur à Éthelred, aurait-il eu droit de se plaindre? Hélas! il ignorait que Wilfrid avait levé le voile qui cachait la jeune fille sous la robe noire des enfans de Bruno; il ne voyait dans Wilfrid qu'un ami: craint-on de se trouver seul avec un ami?

Tibulle et les deux frères s'acheminèrent donc vers le jardin : c'était par une belle matinée, à l'heure où les rayons du soleil, chauds et vivifians, ont aspiré les gouttes de la rosée, ou, si vous l'aimez mieux en langue attique, ont séché les pleurs de l'aurore. Ils marchaient lentement, la tète nue, un peu éloignés l'un de l'autre, se regardant alternativement à la dérobée, échangeant avec quelqu'embarras des paroles détachées et sans suite. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la terrasse où s'élevait un double rang de marronniers, dont le feuillage touffu formait une voûte transparente, mais d'une sombre verdure. De cette terrass^ la vue s'étendait au loin dans une vallée qui fuyait entre deux montagnes couronnées par des bouquets d'arbres et de hautes

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bruyères. Au pied de la terrasse, que contenait un mur épais en pierres de taille, les yeux tombaient à pic sur une grande nappe d'eau alimentée par une faible rivière qui coulait dans la vallée.

Ce spectacle excita l'admiration d'Ethelred. — Mon frère , dit-il à Wilfrid , il me semble que je retrouve une nouvelle vie dans ce lieu. Pourquoi donc, cbaque jour, ne nous est-il pas permis à tous d'y venir méditer? La ricbesse de ce tableau, sa pompe majestueuse ne peuvent inspirer des idées mondaines. La paix qui règne ici, l'immobilité de la scène, élèvent l'âme à Dieu et lui révèlent en quelque sorte le bonheur destiné à ceux qu'il appellera auprès de lui.

— Éthelred , répondit Wilfrid , ton cœur est pur, sans expérience du mal; mais croisen mes paroles, il en est pour qui l'air que nous respirons serait fatal.

— Jo ne te comprends pas, répliqua Éthelred en se rapprochant de \Vilfrid et en cherchant à lire dans ses yeux.

— Je m'en doute; mais toi-même as répondu d'avance à la (jucslion que tu m'adresseï.

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Ici on retrouve la vie. Eh bien! ajouta-t-il avec une expression singulière, pour être moine sans trouble, sans inquiétude, sans remords peut-être... cette vie, dont le retour t'a fait tressaillir, il faut la perdre! être moine, Ethelred; c'est avoir une bouche qui ne prononce que deux mots: mort^ éternité; des yeux qui ne voient que deux choses : enfer et paradis. Le jour où , passant sous le portail du cloître, les regards fixés sur ce sombre édifice, îu entendis la porte qui se refermait gémir sur ses gonds avec un bruit triste et lugubre, ce bruit c'était ime voix qui te disait : — Ta mère qui te nourrit de son lait, qui veilla sur ton sommeil, qui t'apprit la douceur d'être aimé en caressant ton enfance, en pleurant quand tu pleurais; ton père, vieux guerrier couvert de cicatrice's, qui te vit avec orgueil former tes premiers pas; tes amis, qui se battaient à tes cotés, qui arrêtèrent le coup mortel destiné à ta poitrine, partageant tes jeux, chassant avec toi sur la colline, célébrant la mort du sanglier que ton épieu avait terrassé... la jeune fille dont le regard en glissant sur ton cœur l'avait fait battre plus vite, dfuit Ja main tremblidl dîins la tienne, que tu reu-

iA sé23C"?iû;î. 181

contrais sur ton pab;sagc admirant ta brillante armure, suivant des yeux ton coursier qui. galopait. .. le château de tes ancêtres.. . l'amour de tes serviteurs... tout, Éîhelred, il faut tout

oublier

Il s'arrêta un instant, puis il reprit avec force : — Éthelred, il est possible sans doute de séparer , par une volonté ferme, le temps qui n'est plus du temps qui doit être; mais pour cela il faut exister dans une atmosphère où rien ne vous le rappelle. Dans les cours du cloître, dans la chapelle, dans les cellules, au réfectoire, sur les bancs de la salle des copistes, là on est au tombeau, là tout ce qui vous entoure est noir, la vie ne se manifeste plus que par ces besoins que (\n vin et un plat de venaison peuvent satisfaire; mais ici, Ethelred, le rideau jeté sur les années qui sont déjà loin de nous se déchire entièrement, la vie que nous retrouvons est celle que nous avions abandonnée avec ses émotions, ses plaisirs et ses douleurs. Un seul instant a suffi poui- eu présenter le tableau; notre âme s'est retrempée. Oui, sans doute, la puissance de Dieu s'y révèle avec plus de majesté; mais à côté du scntimcul (pTelle inspire il en existe

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un autre qui prend sa place , quand l'exaltation religieuse a cessé.

— Mais, dit Éthelred, pour être moine il ne faut donc plus sentir? et alors comment aimer Dieu? quel culte lui rends-tu donc?

— Nous ne nous entendons pas, reprit Wilfrid, Dis-moi, dans ce bois que chaque jour il te sera permis de contempler , ne croiras-tu pas entendre les aboiemens des chiens qui poursuivent le daim , la fanfare des piqueurs qui sonnent sa défaite, le hennissement des chevaux, le cri de victoire des chasseurs? Au milieu de ces rochers que recouvre une mousse verdâtre et sur lesquels s'élèvent çà et là des touffes de bouleau , ne te semblera-t-il pas voir errer la femme <![m jouait autrefois sous tes yeux, dont le front se couvrait de rougeur à ton aspect?

— Eh bien, Wilfrid?

— Éthelred , alors tu n'es plus moine ! ou plutôt, te rappelant ton vœu fatal, tu maudis le jour où tu le prononças; des regrets te déchirent le cœur, des larmes de sang tombent de tes yeux, caria cause qui t'amena au cloître, a disparu. La maîtresse qui t'avait trompé, l'épousé que tu as perdue, l'ennemi sous lequel

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tu avais succombé, ne te cachent plus, tristes fantômes, ce monde si imprudemment fui par toi....

— Peut-être dis-tu vrai, répondit Éthelred avec miélancolie, mais cela ne regarde pas ceux que l'amour de Dieu a seul conduits dans ces murs: eux, solitaires au milieu du monde, dont les regards ne quittaient pas le ciel, ici qu'ootils à craindre?

—-Éthelred, le nombre des moines entrés au monastère de Saint-Evroud par une volonté qui prenait exclusivement sa source dans l'amour de Dieu et le besoin de la prière; ce nombre, Éthelred, est bien limité : et, parmi ceux qui eu font partie, combien n'ont-ils pas été désencliantés par la vie monotone qu'on y mène? Dans ces exercices réguliers de tous les jours, dans ces oraisons en commun, dans ces pénitences méthodiques, tout se perd; l'individu se confond avec la masse, il ne pense qu'avec la masse, n'aime plus Dieu que de la manière dont la masse veut l'aimer. Oubliant qu'il a une existence privée, il ne sofîge plus à son salut , car il s'imagine que les règles de l'ordre y ont pourvu, et qu'en obéissant à ces règles tout est prêt pour son dernier voyage.

484 ALOsSE.

Il venait au cloître, poussé par lui enthousiasme religieux ; cet enthousiasme , le cloître l'a dévoré. On y discipline jusqu'aux âmes ; une âme disciplinée est morte. Et je le répète, Éthelred , cette âme retrouvera la vie sous le berceau de marronniers.

— Au moins, dit Ethelred, celui-là n'aura à regretter ni maîtresses, ni châteaux, ni fanfares des piqueurs, puisqu'au cloître il n'apporta....

— Il n'apporta que ses extases d'anachorète ; mais quand l'âme estréveillée ces extases ne lui suffisent plus. La nature reprend ses droits imprescriptibles, si ce n'est aujourd'hui, c'est demain, après-demain, dans huit jours, plus tard peut-être; qu'importe le délai! elle les reprend. Sans doute, des souvenirs de joie et de volupté, ces brillantes apparitions des plaisirs de Rome qui poursuivaient Jérôme dans le désert , malgré les rigueurs cruelles de sa pénitence , ne pourront l'atteindre , lui dont le passé est tout entier dans le mot prière; mais l'avenir, mais cette inquiétude d'uneâme ardente ,#ccs besoins du cœur que Dieu ne remplit pas seul , où tmuvera-t-il un bouclier pour s'en défendre? Sous cet ombrage, à travers cette verdure, ses -veux cberchcront...

LA SÉDUCTIOIT. 185

Wilfrid hésita , mais bientôt ii coutinna avec feu :

— Oui, ses yeux chercheront une femme. Que cette pensée ne l'effraie pas , elle est vraie. Le Yent léger qui , venant du bois, lui passera sur la tête , c'est un soupir de femme qui brûlera sa poitrine; ces roses dont le parfum s'exhale ici de toutes parts, c'est le souffle embaume d'une bouche de femme : et le soir si ses yeux parcourent l'étang au moment où la lune se brise en pâles rayons sur son eau doucement frémissante, dans cette barque qui fuit au bruit égal et mesuré des rames, il verra une femme les épaules nues , les cheveux épars , promenant ses doigts sur les cordes d'une lyre dont les sons imaginaires charmeront son oreille.

11 s'arrêta ; ses yeux rencontrèrent ceux d'Ethelred, mais ce dernier les baissa avec timidité, ne pouvant supporter le regard passionné de Wilfrid.

Wilfrid n'osait dire entièrement sa pensée, la position était lausse pour l'un et pour l'autre, et cependant... Jùhelred gardait un profond silence ; Wilirid prit sa main ({u'il ne songea point à retirer, et, d'un Ion plus calme, mais

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avec émotion , ses yeux brillant encore du feu qu'il avait mis dans ses dernières paroles , il ajouta :

— Nous n'avons pas reçu le jour, Éthelredj pour nous enfermer dans une caverne , manger les racines qui naissent sous les rochers , boire l'eau du torrent qui gronde sur nos têtes, et ensuite mourir sur un lit de feuilles sèches. Les saints de la Thébaïde ont menti à Dieu ; notre destinée a été plus belle.

Ethelred continuait à garder le silence. Wilfrid sentit son pouls battre plus vite.

— Que j'aimerais à parcourir ces rochers à côté d'une femme dont les regards pleins de l'amour que je lui aurais inspiré, tomberaient sur moi caressans comme les premiers rayons du soleil sur la fleur que l'orage a battue. Elle aurait les cheveux blonds , Ethelred ; son œil serait d'un azur plus doux que l'azur de l'Océan par un beau jour , sa taille légère, son front pur...

Ethelred, troublé , se croyant trahi sans doute , retira pronipteraent sa main de la main de Wilfrid , et détourna la tête pour ne pas découvrir sa confusion. D'une voix mal assurée :

XJL SÉDUCTION. 187

— Wilfrid a donc déjà connu l'amour et ses émotions? Il est venu au cloître pour en perdre la mémoire , et cette terrasse fatale lui en remet vivement le tableau sous les yeux.

Wilfrid sentit bien qu'il était allé trop loin; il ne voulait pas effrayer Ethelred en lui découvrant que son secret était connu. Il fallait d'abord obtenir son amour. Le plaisir qu'Éthelred éprouvait dans sa société n'échappait point à Wilfrid; mais si le danger s'était montré soudainement à sa craintive innocence , ce danger il pourrait bien le fuir pendant qu'il en avait encore la force; plus tard quand le cœur aurait été subjugué entièrement, alors le temps serait venu de ne plus parler à une troisième personne en quelque sorte imaginaire , mais d'adresser directement ses discours brûlans à celle qui les inspirait.

Il profita donc de la question qu'Éthelred venait de lui faire, pour raconter l'histoire de sa vie et les causes de son entrée au monastère. Cette histoire ne pouvait manquer d'exciter la sympatlii(' du jeune frère , et puis cela ne l'obligerait-il pas un peu à ne plus être si mystérieux sur la sienne ?

XYIII.

ÎDilf^^.

Wilfrid apprit donc à Éthelred qu'il était fils d'un baron puissant de la Normandie. Jeune, il ne respirait pas la guerre comme tous les seigneurs du temps: cette ardeur martiale, alors si commune, était remplacée par le goût de l'étude et un grand amour de la poésie... Un ermite qui s'était choisi une retraite dans les bois de son père lui avait appris beaucoup de choses j il ne se rappelait pas sans émotion les henref. qu'il avait passées près du saint homme, s'instruisant dans l'ait de Virgile et d'Horace." Mais vingt ans étaient venus, son nom n'était

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associé à aucun exploit, sa main n'avait point encore frappé un ennemi , il n'avait été parlé de son courage sur aucun champ de bataille. — Alors on lui dit que ses ancêtres s'indigneraient de son oisiveté: et il endossa la cuirasse brillante, couvrit sa tète d'un casque d'acier, et, monté sur un cheval plus noir qu'une nuit d'hiver, il partit avec trente hommes d'armes, batailla glorieusement, tua trois chevaliers, et fut reconnu pour être du sang des braves.

Une nuit, il chevauchait à travers la forêt d'Ecouves , suivi seulement d'un écuyer ; la pluie lui battait les joues, les arbres craquaient, ébranlés par un vent mugissant, la lune n'était point au ciel, les étoiles se cachaient derrière d'épais nuages. — Il ne reconnaissait plus la route qu'il devait suivre; son pauvre coursier, morfondu, fatigué, ne se souciait guère d'obéir à l'éperon.

Or il aperçut entre deux collines, à sa droite, des lumières qui brillaient en grand nombre etfpii tremblaient avec l'oscillation des arbrisseaux intermédiaires. Il prit la diiection de ces lumières; mais bientôt il se vit arrêté par une j)olorne et la herse d'un j)ont-Ievis.

Le pont s'abaissa dès qnon l'eut entendu :

190 ALOÏSB.

dans ce château l'hospitalité n'avait jamais été refusée aux chevaliers égarés.

Il s'avança vers ie péristyle : là une dame pompeusement parée, entourée d'un grand nombre de serviteurs qui portaient des torches ardentes , l'attendait pour le recevoir. Il baissa le fer de sa lance devant elle en signe d'hommage ; mettant ensuite pied à terre , il fléchit le genou et la remercia en termes respectueux d'avoir trouvé sous son toit ahri et •protection.

Cette dame lui présenta la main qu'il baisa avec reconnaissance; conduit par elle j il entra dans un appartement magnifique qu'éclairaient un grand nombre de lampes d'argent , où des femmes, chargées d'or et de pierreries, dansaient aux sons mariés de la flûte et de la viole d'amour, où deux pages délacèrent son armure , où dix jeunes filles répandirent de l'eau parfumée sur ses mains, où il se vêtit d'un manteau de soie brodé en fils d'or, où il reçut une toque de velours noir surmontée de trois plumes blanches d'autruche , où enfin il partagea les joyeux plaisirs de la dame et la vit rougir plusieurs fois pendant qu'il lui racontait son histoire.

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A son tour elle apprit au chevalier que le baron son époux était parti pour la Terre- Sainte avec le bon duc Robert; elle n'en avait point eu de nouvelles.

A ce souvenir elle pleura ; mais bientôt la joie de ses compagnes , la voix de la musique, le bonheur de recevoir un hôte égaré ramenèrent la paix dans son cœur.

La Terre-Sainte et les pèlerins furent oubliés.

— Nous dansâmes toute la nuit, dit avec feu Wilfrid; nous dansâmes jusqu'au lever du soleil, et ensuite, accompagnée de ses pages, elle m'ouvrit la chambre où je devais dormir. — J'y dormis bien, car je la revis en songe, car j'entendis encore la flûte et la viole d'amou».

Le lendemain, nous nous promenâmes ensemble dans le bois et sur les collines ; elle me parla du baron , elle pleura encore.

L'autre lendemain , nous chassions un cerf, elle me montra le lieu où son époux avait abattu un sanglier d'un seul coup de lance ; elle soupira.

Le jour suivant, nous lançâmes le faucon ; elle me dit que le baron excellait dans cet exercice.

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Quel bonheur, Éthelred, dans cette douce familiarité ! — Une nuit je révais , — c'était elle que je révais, — la porte de ma chambre murmura, et des pas légers, le frottement d'une robe, je ne sais quel parfum suave et enivrant qui précède une femme, m'avertirent qu'elle était là. Je me levai, elle jeta un cri; je

la pressai sur mon cœur, et Quel bonheur,

Ethelred, dans cette douce familiarité!

Cela dura long- temps. — C'était dans la chambre qu'elle avait coutume d'habiter seule. Qu'elle était mystérieuse cette chambre! tout y était élégant et de bon goût, tout y parlait tendresse et amour. Lorsque j'entrais dans ce sanctuaire, lorsque mon premier pas en franchissait la porte , un frisson glacial et brûlant parcourait mon corps; éperdu, hors de moi, je venais tomber et mourir aux pieds du dieu que mon cœur s'y était choisi. O souvenirs heureux dont les ennuis du cloître n'ont pu effacer la douceur !

Ses paroles étaient si séduisantes, ses caresses si ingénieuses, ses baisers si ravissans! assis devant elle, je prenais ses mains dans les miennes, je la regardais des heures entières, nos âmes se confondaient, un nuage ivre et

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pénétrant obscurcissait ma wie, ma tète s'appuyait s(ir son bras, et mes doigts se jouaient dans l'or de ses cheveux.

— Wilfrid, me disait-elle, que fais-tu donc des heures et des jours que tu passes loin de moi?

— Ce que j'en fais! lui disais-jeù mon tour, comment puis-je te répondre? Mon âme ne te quitte pas; je ne peux penser que pensée qui t'appartienne; je ne vis plus hors de ta présence, car mémo je te respire encore au milieu de l'atmosphère tourbillonnante des fêtes, et dans ces bruyans tournois que la poussière et les feux du soleil dévorent.

Alors elle se penchait mourante veri» moi et demeurait suspendue à mes lèvres. Quelquefois, couchée sur im brillant lit de pourpre, un bras passé deirièrc la tête, les yeux fermés, les traits inunobiles, les contours moelleux de son joli corps à peine animés, je la trouvais dormante; je m'arrêtais devant elle pour ne pas troubler son sommeil, et j'épiais sur son front le rêve heureux (jui lui soulevait le sein. J'aimais à voir sa jambe gracieuse sortir avec pudeur de sa robe verte, et le cordon noir cpii tournait sur une peau blanche et délicate; j'aimais à voir sa main de Ivs croisée sur sa poitrine, ses

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doigts dont les phalanges étaient étendues , ses ongles roses et polis , et je m'approchais de sa bouche. O puissance de l'amour ! sans qu'elle fïit éveillée mon nom était murmuré par ses lèvres, puis ses yeux s'ouvraient, elle se levait précipitamment, elle se jetait dans mes bras, et moi...

C'est alors qu'il entra, lui le baron, la menace à la bouche, les yeux égarés; il tenait son poignard : à l'instant le mien frappa sur sa poitrine; je le désarmai... — S'il ne s'agissait que de ma vie , lui dis-je ,'je ne chercherais pas à la défendre ; mais il en est une qui m'est trop chère pour que je l'abandonne à ta fureur; si tu avances tu es mort!

Il pâlit , ses lèvres se contractèrent : mais tout à coup devenant calme et tranquille, son visage repritune expression de bonté et de douceur. — Tu m'as rendu la raison , me dit-il.

Et il sortit brusquement.

Je le suivis ; je l'abandonnai , elle , n'osant plus la regarder en face; son malheur me pesait comme une sentence de damnation. Hélas! je ne la vis plus.

Le soir, je passais sous ces fenêtres où mes yeux , attachés si souvent autrefois , atten-

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daient le rayon de lumière qui m'annonçait sa présence, la reconnaissaient à l'ombre qui se dessinait sur les vitraux , la suivaient dans tous ses mouvemens de son oratoire à son lit de repos.

A ces fenêtres plus d'apparition, plus de fantômes, à ces fenêtres une obscurité profonde, et comme un silence de mort, à ces fenêtres.... Oui, j'aurais voulu y laisser, le lendemain, mon cadavre en spectacle à la foule curieuse.

Pendant un mois je restai seul avec ma douleur, vivant sans âme, car la mienne était anéantie. Je courais les fêtes, les jeux, les tournois , je visitais les seigneurs les plus splendides; je n'entendais rien, je ne voyais rien, je ne goûtais rien.

La nuit, à l'heure où le sommeil est facile et léger, où les doux songes voltigent sur votre couche et répandent des feuilles de rose sur ▼os paupières fermées, il me semblait qu'une Toix bien connue m'appelait, mais tout bas, tout bas comme la confession d'une vierge qui ressent les premières atteintes de l'amour. Je me levais sur mon séant, j'avançais les bras; alors la voix ne frappait plus mon oreille, et

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