AI.OÏS
l'ombre qui me rappelait ces tendres et cruels souvenirs," se montrant ]'œil étincelant de colère, faisait briller l'acier d'an poignard. Debout, je courais après cette ombre ennemie: mais, bientôt épuisé, n'en pouvant plus, je tombais sur mon lit et je sentais îe froid morte! du fer qui me déchirait le sein. L'ombre se mettait à genoux sur ma poil/ir.e, tout disparaissait : je dormais. — C'était là mon sommeil.
Quelle vie! j'en mourais. En vain j'essayai de la solitude des bois , des promenades sur l'eau pendant les nuits à clair de lune, de la tristesse et du deuil des cimetières, delà majesté des temples. Lieux communs , remède pour les vulgaires douleurs î
Pourtant je le rencontrai ce baron. Ah ! qu'il me parut pâle et défiguré! Nous nous regardâmes uij instant, étonnés, nous prenant l'un l'autre pour des ombres de nous-mêmes. — A la même heure et au même lieu demain! me dit-il.
J'élai;:arrivélepremier;je ne me défendis pas, je me laissai briser la poitrine, Elhelred ;je m'affaissai, je roulai à terre, voyant tourner autoin- de moi et les arbres de la forêt et un ami qui faisait d'inutiles efforts pour me soutenii-. J^e r>ang sortait à /grands flots ^ ma poitrine n'a-
vai- plus la force do respirer, je iiic ceniis mourir.
On me plciça sur le lit que j'avais tant maudit depuis un mois, et le fantôme, qui me poursuivait chaque nuil , s'approcha de mon oreille et me dit : — Me reconnais-tu ?
Deux manans, tous deux le rire si:r les lèvres, vinrent prendre ma mesure.
— Six pieds en planches d'un pouce d'épaisseur sur treize de laige, dit l'un d'eux.
-T- C'est assez de cinq pieds et denù, répondit sou camarade.
La bière arriva ; on m'y fit entier, et ensuite on me conduisit dans la chapelle. Je ne puis te dire, Éthelrcd, quel bien j'éprouvai lorsque je fus rafraîchi par l'air que contiennent ses épaisses murailles et lorsqu'on me plaça devant l'autel , et lojsque la prière des morts, à travers les planches où j'étais enfermé, ouvrit mon -oreille ([ui se grandissait pour la recevoir.
3'enlendis alors un pas léger, le irottement d'iuîc robe que j'avais entendu une fois... des. laniics glissèrent sur mon cœur. ,
Planches qui m'cnchainez, je vous briserai , car il faut que je la voie, que je lui parle!... JMais uoiis étions déjà :;u cimetière; le;; cordes ([ui
soutenaient la bière la firent glisser dans la fosse.
—Dieu! je la vois passer, m'écriai-je; je cours! — Mais que ma blessure est douloureuse ! — N'importe, il faut que je lui parle.
— -Eh bien! tu la verras, mon fils, tu la verras , me répondit une voix inconnue.
Je m'éveillai , ou plutôt la raison me revint, et je me trouvai en face de l'abbé de Saint- Évroud ; c'est peut-être à cette circonstance que je dois son amitié , Éthelred
Le son d'un cor qui retentit à sa droite, sur les rochers, arrêta le récit du bien -aimé secrétaire. Au même instant, sur les rochers opposés, de l'autre côté de la vallée, s'éleva un nuage de fumée, et le cor se fit entendre une seconde fois.
— Qu'est-ce donc? demanda Éthelred.
— C'est un signal de Guillaume, dit Wilfrid. Ethelred recula et pâlit; mais Wilfrid ajouta:
— Netetroublepas, mon frère; aucun de nous n'a envie de perdre Guillaume, et Guillaume ne veut de mal à aucun de nous... Ethelred , continua-t-il en lui serrant la main , je suis sûr que tu ne termines pas toutes tes prières en conju-
WILTEII». 199
rant Dieu de répandre le vase de sa colère sur les bâtards... Pourquoi ne pas me répondre? me craindrais-tu donc? Va, si tes vœux et les miens sont exaucés, Henri de France se repentira de sa perfidie, et notre noble frère, le porte-guidon, couchera dans un lit où il dormira longtemps !
Éthelred regardait Wilfrid , essayant de lui répondre, mais ne trouvant pas de parole qui exprimât sa pensée.
— Ethelred, veux-tu voir Guillaume?
— Oh ! je veux bien.
Mais, comme s'il se fût repenti de sa promptitude à répondre, il s'arrêta tout court en se mordant les lèvres.
— Allons, mon frère , je suis désolé de t'inspirer si peu de confiance; mais tu me connaîtras mieux, j'espère, et alors tu ne te croiras pas obligé de préparer d'avance tes réponses... Nous verrons Guillaume avant que le soleil de demain se soit lové. Après la prière , ce soir, ne rentre pas dans ta cellule, je te conduirai en un lieu où tu pourras baiser la main du véritable duc de Normandie.
lîieite à (Guillaume.
Dieu avait eiitendu (ou n'avait pas entendu: qui poin-rait décider cette imporSante question?) l'oraison vespérale des frères, lis montaient les escaliers du cloître pour regagner leurs cellules. Wilfrid retint Éthelred par le bras, et, caché dans l'ombre qui régnait sous les arcades, il attendit auprès de lui que tous les moines fussent coucliés. — Il n'attendit pas long-temps : la toilette de nuit d'un tnoine est bientôt faite.
— Mon frère, dit-il, cli bien! nous allons voir Guiliaunic ?
— Je m'en souviens, réjjoncUt Étheired ; mais à cette heure, si loin!
Il y avait beaucoup d'émotion dans le son de sa voix.
— Le pèlerinage te cause-t-il quelques ci-aintes? répliqua Wilfrid.
— Non, aucune, dit Etheired avec une timidité déjeune fille.
— Alors, mon f rcrc , parTons : nous n'avons pas trop de la ni:it entière, et il ne faut pas que le jour nous surprenne hors des murs du couvent.
Sans Liiiil, aaiis autre parole , ils quittèrent les arcades, et, traversant le jardin, ils arrivèrent à la terrasse y;M- laquelle ils avaient eu un si long entretien d.'.ns l-.i journée. Auprès du banc de piei-re où ils s'étaient assis, on avait masqué une porte sous !e gazon. Wilhid l'ouvrit, alluma uiie iauipo qu'il y trouva, et, voyant Kthehvd à coté de lui, il laissa retomber la porte snr c\i\.
— Si tu étais seul ici, dit-il en riant, tu te croirais destiné au supplice des vestales, quoi- ({ue tu n'ai( s pas éteint le feu sacré. jMais suismoi, mon frère; jjous sortirons bientôt de ce tombeau.
202 AZ.OÏSE.
Ils descendirent un escalier étroit, solidement bâti , et presque perpendiculaire au sol. Lorsqu'ils furent parvenus au dernier degré, Wilfrid remit la lampe entre les mains d'Éthelred , s'appuya sur un ressort caché, et deux panneaux leur ouvrirent un passage en se séparant.
Ils se trouvèrent alors au pied de la haute muraille qui contenait la terrasse, en face de la grande pièce d'eau. Wilfrid plaça son doigt sur sa bouche pour engager Éthelred à garder le silence, puis ils montèrent une barque qui était amarrée tout près de là. Ils restèrent debout à chacune des extrémités de cette barque, et Wilfrid se mit à ramer, les yeux fixés sur Éthelred, plus occupé de ce jeune moine que du frêle esquif qui les portait tous les deux.
L'amour qu'il avait conçu pour Éthelred , ou plutôt pour la femme dont il avait découvert le secret, augmentait tous les jours; il la voyait sourire à sa bien-venue, rechercher sa conversation, quelquefois arrêter un regard sur sa personne avec une émotion mal comprimée. — L'aiinait-elle? il se le demandait. Mais quoi se répondre 1* — Elle était là devant lui , seule...
VISITE A GUILlATmiBi 205
n'ayant tous deux d'autre témoin que le ciel ; il ne songea point à l'interroger.
C'était l'heure des molles rêveries, où l'âme est sans audace et comme endormie dans son bonheur, où tout est permis à l'imagination, où la réaUté ne vaudrait peut-être pas la chimère. Éthelred baissait la tète de temps en temps, et à chaque fois il soupirait avec mélancolie, ou bien il jetait les yeux autour de lui, tantôt les reposant sur l'horizon sombre et mate qui découpait ses masses d'arbres et de rochers sur un ciel sans lune , tantôt contemplant la surface Hmpide de l'étang où se réfléchissaient les pâles étoiles. La barque fuyait silencieusement, la rame brisait l'eau avec précaution ; leurs lèvres ne murmuraient pas une parole.
On toucha la rive opposée avec le mystère d'un contrebandier qui ahorde une côte gardée par un triple rang de douaniers, et la barque fut attachée à un saule pleureur qui la cacha sous ses branches tombantes.
Au milieu des champs qu'EtheIred découvrait de la cour des novices, VVilfiid poussa lui grand cri, et à une centaine de pas de là on répondit par un cri semblable.
£.i C iSE.
— Je ne ui'étais pas trompé , dit-il ;i Éîiielred; nous verrons Guillaume... Il est là , ajoutat-ii en montrant les rochers qui s'élevaient à la gauclie de la vallée. Commande à ton cœur d'avoir du courage; le chemin qui doit nous conduire auprès de lui te paraîtra sans doute effrayant.
En effet, arrivés auprès de ces rochers, Etheired put se convaincre que les escalader n'était pas chose facile. Wilirid donna l'exemple, l'engageant à l'imiter sans crainte, et lui offrant la main pour soutenir ses efforts ou prévenir une chute malheureuse. Penoant le jour, la route qu'ils suivaient était assez praticable, les jjieds trouvaient où se poser. L'hajjitude et r.ne grande connaissance des lieux faisaient disparaître le péri!. Il en était bien aulrement la nuit, surtout avec des voyageurs inexpérimentés. Wilfrid tremblait involontairement pour son frère en J.-C. , auquel il faisait partager cette téméraire entreprise; mais il mentait à sa pensée en l'exhortant avec un air d'insouciance. Ils étaient à peu près au milieu du trajet.
— Ijicore un peu de force et de lirmelé, dit \\ ilfrid ; le reste du chemin est aussi doux
visiTS A Gmrt.ALr?i3. 205
à parcourir que les corridors du cloître. "S oici le dernier obstacle.
C eîait un bloc immense qui semblait détaché de la masse des rochers : il fallait nécessairement le frauoliir. Wiifrid, dun pied sûr, atteignit le sommet; mais Éthelred était demeuré en route, car il était impossible dy montcr en se tenant Tun l'autre comme ils l'avaient fait jusqu'alors.
— Courage, Ethelred, dit Wiifrid; cmu-age, prends ma main, serre-la bien, tu vas arriver...
Et il en devait être ainsi ; mais , soit malheur ou maladresse, ou je ne sais quelle autre cause, le pied d'Ethelred glissa, et il se trouva suspendu sur un abîme, n'ayant, entre la mortel la vie, d'autre espoir que le bras de ^^'iifrid. Ce dernier s'était couché sur le ventre, il s'épuisa en cfforls incroyables, il s'épuisa vainement. Désespéré, il se disposait à mourir avec Kthelred; sa conscience et son cœur lîii en dictaient la loi; un secours inattendu le tira de celte angoisse déchirante. Un soldat avait entendu ses cris de détresse ; il arriva assex viic auprès de lui pour laidor à enlever Ktheired. Toutefois, ce soldat, quand
il eut reconnu le costume des habitans du cloître, murmura avec colère le nom de Toni, et... il ne murmura pas autre chose, parce que Wilfrid, qui était sans doute une de ses connaissances, lui dit quelques mots à l'oreille, et ces quelques mots le rendirent aussi humble qu'il commençait à se montrer menaçant après son action généreuse. Il disparut.
— Mon frère, dit Wilfrid , ce soldat est venu à propos; sans lui...
— Sans lui mon jugement serait maintenant prononcé par le grand tribunal.
— Ton courage a été mis à une cruelle épreuve !
— Non, ceux de mon sang...
— Ne craignent pas la mort. Ah ! tu es de noble sang , je l'avais deviné , cela ne pouvait être autrement. Donne-moi la main.... Chut, Éthelred , chut , ne me réponds pas ; je suis sûr de ce que je dis. A présent , marchons plus vite ; nous n'avons plus à redouter un danger semblable à celui que tu viens de courir.
D'un pas précipité ils foulèrent un vaste champ de bruyère. La lune se levait derrière la foret, le rossignol commençait sa douce mélodie, et le triste oiseau de la nuit soupi-
VISITE A GCnLLAZrBIE. 9Ê^
rait en un cri plaintif et sonore ses amours que n'éclaire jamais le soleil ; les chevreuils jouaient à l'entour; quelquefois un cerf arrêté devant eux semblait disposé à leur couper chemin.
— Cela est beau, Éthelred , poétique à ravir. Mais notre jeune duc , dix-huit ans , un père à venger, un héritage à conquérir avec la lance : viens, Éthelred, viens, mon frère, viens voir le jeune duc.
Ils entrèrent dans la foret. Après un grand nombre de détours , qu'Ethelred suivait comme sans y songer , tant il paraissait en avoir l'habitude , une chaumière se rencontra construite en bois et couverte de paille. A travers ses murs mal joints s'échappaient des rayons de la lumière qui brillait au dedans, un léger nuage de fumée enveloppait son toit.
— Nous n'allons pas plus loin , dit Wilfrid ; c'est dans cette cabane que nous devons rencontrer le duc de Normandie,... Ethelred , je m'imagine cpie tu n'as pas sous ta robe noire un poignard pour lui percer le sein ?
Et au même moment il frappa un coup à la porte. Le bruit du fer qui touche une cuirasse se fit entendre aussitôt, une voix forte
208 AlGïGH.
et singulièremcn; fièrc deiiinnda :- Qui est là?
— Un moine de Saint-Évroiid , répondit Wilfrid avec beaucoiîp de gravité.
— Les moines entrent partout, voire même chez les femmes des barons normands quand les barons sont en voyas^e. Tu es le bien-venu, mon frère.
Il ouvrit la porte. VViifrid , après lui avoir baisé la main :— Je présente, dit-il, à votre seigneurie un jeune frère dont !a famille fut bien dévouée à votre personne.
Ensuite il se pencha à son oreille et lui donna sans doute de plus amples informations, car la figure du duc changea plusieurs fois d'expression , et il dit à Étlielred , en baissant les yeux et avec l'accent de la douleur : — Mon frère, tu sors d'an sang bien fidèle et bien malheureux.
Guillaume n'avait alors que vingt ans, mais la force du corps et de l'esprit avait chez lui devancé l'âge: grand, bien fait, majestueux dans ses manières, il parlait avec beaucoup de dignité j né grand homme, il obéit à sa nature; sa figure, belle et noble, était remarquable par im air de franche intelligence. Quoique plus tard il ait été accusé de quelques actes de
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cruautés, rien dans ses traits n'annonçait qu'il en fùtcapable. Du reste, des cheveux blonds et bouclés tombaient sur ses épaules , et ombrageaient ses joues fraîches et bien remplies. Tel est le portrait que nous en a laissé Wilfrid, qui fut son premier historien , comme le sait sans doute chacun de nos lecteurs. A l'instant où nous le prenons dans ce récit , lorsqu'il se présenta aux regards d'Éthelred , sa tète était couverle d'un casque de soldat, sansornemens et sans cimier; et une cuirasse ternie, mais à l'épreuve de l'épée et de la lance , protégeait sa poitrine.
Il fit asseoir les deux moines à côté de lui , sur un banc de bois auprès d'un feu de tourbe, qui brûlait en pétillant, non sans remplir la cabane de fumée. — Mon frère , dit-il en s'adressant à Wilfrid , que fait notre cher abbé de Saint-Evroud ?
— Il est au conseil des barons.
— Pour y donner son avis sur la manière dont on me battra ?
— Je dois la vérité à l'abbé de Saint-Evroud : il aimerait bien mieux vivre sous votre protection , mais le comte de Toni lui force la main.
— Je le sais, Wilfrid , je le sais; ausii nous récompenserons chacun selon ses œuvre». Car nous serons vainqueurs , Wilfrid, oui, nous serons vainqueurs : demande-le au saint homme que voilà.
C'était l'ermite de Gouffern; il entrait. Guillaume donnant l'exemple , les trois personnages baisèrent la robe blanche de l'anachorète. — Il ressemblait à tous les ermite» que vous connaissez : longue barbe, front chauve et sillonné de rides , voix à moitié sépulcrale. Guillaume avait pour lui une grande prédilection , et voilà pourquoi :
Un soir d'automne, après une journée passée à la poursuite d'un lièvre ou d'un chevreuil ( les chroniques ne s'accordent pas sur ce point), le duc Robert, suivi de cent chiens et de vingt de ses gens, remontait la rive du fleuve d'Ante. — Il s'entretenait avec son Adam Woodcok ; leur conversation avait pour objet des choses du plus haut intérêt ; l'éducation d'un jeune faucon, par exemple, ou la maladie d'un lièvre. Je ne dis pas cela pour en médire, car j'aime la chasse et ceux qui l'aiment. Comme ils arrivaient au pied des remparts de Falaise , les yeux du bon duc se por-
VISITE A GTrn.LAnBIE. 911
tèrent sur une fontaine voisine du fleuve, où quatre jeunes filles étaient occupées à blanchir un cheinsil. Jeunes filles pour cette œuvre avaient pieds nus : c'était l'usage. Le duc Robert, s'approchant, trouva que l'une les avait si beaus et si blans que lui fut bien advis que la neige était pâle et méme^or de lis en comparaison de la soe graiit blanchor. 11 lui dit : — Gente mie, point ne convient à votre jolie main ce cheinsd^ point ne convient k votre joli corps ce mantel, point ne convient à votre joli front ce bandeau. Venez voir le duc Robert ; le duc Robert veut que vous soyez riche autant que vous êtes belle. — Et il la quitta en lui souriant, et les jeunes filles dirent : — Que vous êtes heureuse, Arliette! un duc vous 1 aime et vous appelle auprès de lui j que vous ' êtes heureuse !
' Les jeunes filles l'embrassèrent. Car Arliette 1 était jolie, mais elle était aimée, et si elle avait jj un bel front et de beaus ods , oncqiies iijfust \\ trouvez orgueilz, mais bénignité et franchise . Ses trois compagnes la reconduisirent chez son père. — Mon père , le duc Robert demande || Arliette ; faut- il qu' Arliette obéisse au duc Robert ?
Son père la baisa au front : — Le ciel a donc pris pitié de me ' ! Va, ma fille, va... mais plutôt rends-to; auprès du saint frère qui a son ermitage dans les bois de Gouffern. C'est un homme de Dieu qui connaît l'avenir comme le présent : il te dira s'il faut ou non obéir au duc Robert. — Et il la baisa encore une fois sur le front.
Arliette trouva le saint homme en prière : il était à genoux, la tête nue exposée au soleil, prosterné devant Dieu à l'aspect de ses merveilles. Arliette attendait que sa méditation fût terminée ; mais lui , sans détourner la tète : — Oui, la Voilà; c'est elle qu.e j'ai vue deux fois dans mes songes , celle qui doit enfanter un héros. Jeune fille, tes entrailles seront heureuses , mais tu pleureras le jour où le duc Robert te dit : — Arliette , je vous attends. N'importe, les voies de Dieu sont préparées ; il faut que sa volonté soit faite.
Arliette devint triste en l'écoutant. — Saint homme, ayez
— Ma (111e, éloigne-toi : plus tard je t'entendrai; la grâce ne te manquera pas.
Arliette retourna chez son père. — J'irai voir le duc ]Ud)ert, diî-elle.
Elle le vit. — Tous deux à Li même table, servis par des valets obéissaiis au moindre signe, burent le malvoisie dans des gobelets d'argent, mangèrent le fa an royal, puis... neuf mois après, ArHette 6t appeler l'ermite de Gouffern, et l'ermite baptisa un enfant mâle qui reçut le nom de Guillaume.
D'après cela il n'était pas étonnant que Guillaume fût attaché à ce saint personnage. Lui croyant une vertu supérieure et des communications avec le ciel, il venait souvent le consulter, passait sou\ent des nuits entières auprès de lui dans sa cabane, et ne le quittait jamais sans avoir le cœur plein de gigantesques espérances.
Il se plut surtout à l'interroger devant les deux moines, et les réponses qu'il en obtint firent briller dans ses yeux un orgueil qu'il ne cberclia point à dissimuler.
— Oui, mon fds, dit l'ermite, tu triompheias de tes lâches ennemis, tu les chasseras devant toi comme un vil troupeau. T.e Seigneur soufflcr.i la discorde dans leurs rangs; l'épée de tes soldats leur creusera n:i tombeau. Regarde au nord, mon fils, la m. r élève en vain ses flots pour t'arrèter; lu dompteras la mer et les
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orages, ton nom sera glorieux sur la terre étrangère. L'Angleterre est conquise, les rois de France s'abaissent devant l'empire que tu as fondé, tes vaisseaux parcourent l'Océan, le monde entier te rend hommage...
Les yeux de l'ermite étin celaient comme ceux du grand-prétre quand il promit la couronne au jeune pâtre David. Guillaume, le front haut, la main sur l'épée, semblait tout préparé à commencer de si belles destinées. Les deux moines furent frappés de son enthousiasme ; ils pensèrent que sans miracle il se pourrait que l'ermite eût été bon prophète.
— Il suffirait cependant de la main bien assurée d'un assassin , dit Ethelred.... Qui pourrait ici l'empêcher d'approcher de. vous , noble duc ?
— Je suis mieux gardé que tu ne le penses, mon jeune frère, répondit Guillaume; je t'en donnerai la preuve.
Il porta à sa bouche un sifflet d'argent, et aussitôt les oreilles furent frappées parle bruit des pas pesans d'hommes d'armes qui se mettaient en marche.
— Avant d'entrer ici maintenant, il y aurait à verser plus d'ime goutte de sang , mon frère.
VISZTB A GUILLAVaiE. «IS
Et en disant cela il ouvrit la porte , montrant aux yeux des deux moines trois rangs de soldats qui entouraient la cabane.
— Il faut que le chef ait du cœur, mais il est comptable de son existence envers ceux qu'il commande. Je dois ma vie à tous ces braves gens; c'est eux que j'ai chargés de la défendre. Ce n'est pas tout , mon jeune moine , je veux encore te montrer ma garde de réserve. Suivez-moi donc tous deux.... et vous aussi , mon père, dit-il en s'inclinant devant Termite de Gouffern.... Je vais prendre congé de vous, et je désirerais recevoir votre bénédiction avant de vous quitter.
H les fit entrer dans un chemin droit bordé de haies des deux côtés et gardé par des soldats placés à cinquante pas de distance les uns des autres. Ces soldats devaient s'avertir mfitucUcment : en cas d'alerte ils auraient eu le temps de se replier sur le quartier-général , la cabane de l'ermite.
— Holà! mes braves! leur criait Guillaume à mesure qu'il s'avançait; et à ce commandement chacun d'eux quittait son poste et prenait rang derrière lui.
Le chemin qu'ils suivaient venait s'ouvrir
216 AZ.OÏSE.
sur un champ de bruyère hérissé ça et là de quelques petits rochers , mais à cela près uniformément nu.
— Tes yeux , aux pâles rayons de la lune , que voient-ils? demanda Guillaume à Wilfrid,
— Un affût bien commode pour le braconnier; c'est le meilleur passage de daims de toute la forêt.
— Mais en voilà un debout contre cette pierre grise , qui ressemble à une génisse couchée sur le ventre; le vois-tu?
— Non , seigneur , je ne vois rien , vraiment rien !
— Eh bien ! je ne t'en ferai pas compliment: je sais persuadé que les yeux de l'abbé de Saint-Evroud seraient meilleurs que les tiens. — Allons, regarde un peu mieux.
En prononçant ces dernières paroles , il porta à ses lèvres le sifflet d'argent dont l'effet avait déjà singulièrement étonné nos deux moines dans la cabane de l'ermite, et quelques milliers d'hommes en ordre de bataille , la lance à la main . se présentèrent devant eux comme par ejichantement, Wilfrid , qui avait de l'érudition , songea aux soldats semés par Cadmus et qui sorlirenl de terre un beau
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jour, à la nième minute et de la même manière.
— Votre seigneurie avait raison, dit Wilfrid; mes yeux ne valent rien; il est vrai que cette bruyère est haute....
— Assez haute , répondit Guillaume en lui frappant légèrement sur l'épaule; mais si de jolies filles ou un bon plat de venaison eussent été à la place de mes hommes d'armes , ton nez de moine aurait deviné ce qui échappait à ton regard.
Et Guillaume se mit à rire bien haut , fort content de la pointe qu'il venait de pousser. Éthelred baissa la tète. Les yeux de Wilfrid étincelèrent , et à travers ses dents serrées il dit avec un ton de mr.iivaise humeur: — Estce que vous le pensez ?
— Pas le moins du monde, répondit Guillaume, à ton égard, mon .Oère, et même à l'égard de ton camarade , car vous autres vous faites exception ;i la jèi^lc: 'a preuve, ajouta-t-il en leur donnant la main, c'est que vous venez visiter (iiiillaïune en amis, tandis (jue tous les autres moin;'s le honnissent. — Les lâches! \vs lâches! et il frappait la terre du pied. Dieu iiC p< rnietlra pas qii'ils échappent à ma bonne
colère!... Quelle peine penses-tu que je leurinfligerai , Wilfiid ?
— Vous les ferez pendre.
— Je m'en garderai bien : ils n'en valent pas la peine.
— Vous les brûlerez dans le monastère en y mettant le feu.
— Fi donc, fi donc ! nous ne sommes pas si méchant ; nous sommes père de nos sujets , et un père, en punissant, Wilfrid, est toujours père.
— Alors vous les ferez fouetter avec une lanière à sept branches , comme il est dit au chapitre 5 des règlemens disciplinaires.
— Cela serait assez raisonnable.
— Eh bien!
— Us ne seront pas fouettés; mais je leur imposerai un jeûne d'un an, Wilfrid. Un seul repas par jour ; du pain , de l'eau ; je ne veux pas qu'on soit moine pour dire : je suis moine. Je remettrai en vigueur toutes les anciennes constitutions, et si les saints d'aujourd'hui en sont effrayés ils deviendront soldats. Je gagerais d'avance que mon armée grossira.
VISITE A OUZLtAVBfSt 2 19
— Je ne voudrais pas jurer que non, répondit Wilfrid.
Les soldats formèrent un bataillon carré. Guillaume et son escorte passèrent en revue cette petite armée ; ensuite , portant pour la troisième fois le sifflet d'argent à sa bouche, le j eune duc appela sur le front du carré soixante cavaliers dont Wilfrid ne soupçonnait pas l'existence.
A la tête des cavaliers , Éthelred reconnut le chevalier Guiscard. Il trembla de tous ses membres; le chevalier passa près d'eux sans s'arrêter ; Éthelred rendit grâce au ciel.
— Maintenant , je vous dis adieu, mes amis; j'espère que vous me reverrez bientôt avec une bonne couronne ducale sur la tète , et que je sois maudit si je ne récompense pas votre fidélité !
Il leur donna cordialement la main , et deux minutes après il ne restait pas un soldat sur la bruyère.
— Rentrons, dit Wilfrid ; la nuit s'en va.
€( Ectour.
Lorsque Wilfrid et Éthelred arrivèrent au cloître, le silence n'y régnait plus comme à l'instant de leur départ. C'était un mouvement général, une confusion de paroles, un trépignement de pieds, un bruit que depuis bon nombre d'années ce respectable édifice n'avait pas entendu.
D'abord nos deux jeunes frères se laissèrent aller à ce sentiment de crainte et d'inquiétude qui suit toujours une action faite hors de la limite du devoir; ils virent dans cette circonstance imprévue un rapport plus ou moins di-
rect avec leur sortie illicite du monastère. Mais, bientôt, Wilfrid repoussa dédaigneusement cette idée, certain que pendant l'absence de l'abbé il n'y avait au cloilre d'autre maître que son bieiî-aimé secrétaire; il avança donc bardinient.
En entrant dans la première cour, il aperçut, rangée en bataille, la petite troupe des gentils lanciers, commandés par Rembaud de Saint-Flour.
- Ce dernier, quelques pas en avant, regardait les étoiles et la lune qui commençait à descendre. — Selon l'habitude des gens de son métier, quand on leur a ordonné l immobilité sous les armes, le plus beau mouvement de l'exercice militaire , au dire de I^I. Dur-à- Cuire, dans la pièce de Jean Pacot.
— Salut, brave frère Ilembaud , lui dit Wilfrid, trois fois salut! En vérité, la fortune et nos amis nous viennent en dormant, comme dit le proverbe. Je ne comptais pas sur le bonheur de te voir.
— C'est un bonheur si tu veux. J'étais chargé d'escorter ton chef temporel et spirituel pour ledéfendrc de l'atteinte dcsJjâlaids.
tf2 AXOÎSE.
— Commtnt! labbé de Saint-Évroud est de retour?
— Oui , mon frère.
— Il y a long-temps?
— La lune n'a presque pas remué depuiâ qu'il est ici. Mais on te cherche partout : tu aurais dû entendre les frères ; ils crient comme si le vin leur manquait.
— Ils ne pouvaient pas me rencontrer, je prenais l'air de la nuit dans les jardins.
— Si tu étais un de mes lanciers , tu en respirerais tout ton saoul.
— Allons , mon brave frère , adieu , lui dit Wilfrid en flattant le cou de son cheval, adieu; je vais montrer à nos bons amis que je ne suis pas mort.
Il le quitta.
— Éthelred , monte vite à ta cellule , tâche de n'être pas vu ; mais si par hasard on te rencontre, réponds hardiment que tu viens de me chercher aussi, et dis que, plus heureux que tous ces nigauds-là , tu as bien su me trouver où j'étais.
Ils se séparèrent.
Wilfrid alla directement chez l'abbé.