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LA MISSION DÉLICATE

Étheired, numéros 47 et 48, banc numéro 3.

— Mon frère, je ne lis pas bien ce mot; aide-moi donc un peu.

— Tu ne lis pas :

JYi mifii cum , Phaon: te somnia nostm reJiicunt; Somnia foimoso candidiora die.

Que d'harmonie dans ces vers, mon frère! qu'il y a de vérité dans la pensée qu'ils expriment, Étheired!....

Wilfrid s'arrêta.

— Eh bien! mon frère, que me veux- tu?

— J'ai des ordres à te donner.

— Des ordres?

— Non pas les miens , mais ceux de l'abbé.

— Je lui dois obéissance.

— (Jui, obéissance entière : je voudrais bien t'en affranchir.

— Pourquoi, mon frère?

— Pourquoi! Tiens, voilà les ordres de l'abbé de Saint-Evroud : demain les premiers rayons du soleil doivent te trouver dans la forêt, sur le plateau de Noclec. J'ai mission de t'en montrer le cliumiii.

— Et pouiquoi? demanda encore Etheired.

228 AX.oiSE.

— Ah! pourquoi! s'écria Wilfrid ; l'abbé de Saint-ÉTroud veut t'y parler sans témoins.

Cette réponse fit pâlir Etheîred. Le trouble dame lequel elle le jeta eût donné des doutes aux moins clairvoyans; mais Etheîred, qui s'abusait sur sa position , ne croyant pas que personne en eût découvert le mystère , tâcha de maîtriser son émotion , et dit avec une indifférence mal simulée :

— 3'ignore le motif qui porte l'abbé de Saint-Evroud à désirer cet entretien ; mais , quoiqu'il soit, je le respecte, j'obéirai sans crainte et sans muruuu-e.

— Sans murmure, répliqua AYilfrid qui était loin de s'attendre à tant de résignation, sans murmure! c'est bien, mon frère, trèsbien... Quant aux dangers que tu as à courir, je n'en connais pas qu'on puisse prévoir; l'abbé

de Saint-Evroud est naturellement bon et

il est bon avec tout le monde, et toi qui en

es aimé plus qu'aucun de nous Oh! non,

certes, non, tu n'as rien à craindre, pourtant

Etheîred, tu iras?

— Oui.

Wilfrid soupii a ; il parcourut les vers d'Ovide que copiait Etheîred, ayant l'air d'oiiblier que

son jeune ami éînit à cote de lui ; il .■■p.rda celte position pendant quelques nsiniites. Tout à coup il s'écria, en lisant à haute voix:

Etjuid ogo pivcibiis. Peclusnc agreste movulur? An n'gel , et zcpliyn vedia caditca fcnint ?

Paroles perdues I Le cœur qui n'a pas d*amour ne les comprend point ; — il ne devine rien ; il est insensible aux désirs, aux tourmens qui dévorent; un regard glisse dessus sans le toucher. I.a passion lui semble ridicule ; c'est une rage dont il craint les effets. Ou ! aimer et ne pas être aimé! Damnation! Jlieux vaut mourii- sur le gril de saint Laurent. Avoir toujours présens ces traits que l'on rêve îuiit et jour, ces yeux qui sont descendus dans votre ame

pour n'en plus sortir Olil maliierireuse Sa-

pho !... — 1-^llieired, ajouta-t-il en changeant l'inflexion de sa voix . je vais dire \\\ Tibbé de Saint-Evroud que tu seras demain avant le lever du soleil sur le plateau de Norlcc.

Ce îifuîr^j-îîoue.

Il n'était pas jour encore lorsque l'abbé se leva de son lit, où il n'avait pu dormir. Il sortit du monastère par une porte secrète dont lui seul avait la clef, et se mit à suivre la route des rochers de Noclec. On y voyait à peine pour se conduire, mais les lieux lui étaient connus, et son pied impatient dévorait l'espace sans y songer. Arrivé sur un plateau qui domine la forêt et d'où l'œil peut pénétrer dans ses nombreuses avenues, il s'arrêta. Le ciel était alors en feu au levant ; le globe du soleil sortait brillant et ladieux pour éclairer le

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monde ; ses rayons tombèrent sur Tabbé , mais il ne se mit point à genoux, ne rendit aucunement grâce au Dieu de l'univers, ne s'anéantit pas devant sa toute-puissance, manquant en cela à la règle du grana saint Benoît , son bienheure ux patron.

L'abbé de Saint-Évroud , j'ai eu occasion de le dire, était peu croyant : son âme, quoique sensible et bonne, avait été aguerrie par une grande habitude des hommes qu'il avait sous son autorité. Enthousiaste par circonstance, l'amour, qui était le besoin de sa vie, l'occupait quelquefois à l'exclusion de toute autre chose; l'amour, pensée unique, remplissait sa tête, et puis , à vrai dire , le lever du soleil est un beau spectacle, mais c'est chose commune, on s'y fait comme à la majesté des temples.

L*abbé regardait avec inquiétude du coté du monastère. Le jeune moine n'arrivait pas. — Qui pouvait le retenir? L'abbé se le demandait, — et la réponse, il ne voulait point se la faire, car la seule qui fût plausible était cruelle à déchirer l'âme. — Il se fatiguait, il frappait la terre du pied, marchait avec rapidité, puis s'arrêtait tout à coup sur la pointe

3S2 AÏ.OïS£.

d'un rocher, le col tendu, l'oreille attentive, et il ne voyait rien , et il n'entendait rien.

On se lasse de tout, même d'attendre, quel que soit l'espoir qui nous soutienne. — Par distraction, les yeux de é'abbé parcoururent les lieux où il se trouvait, et peu à peu son imagination s'échauffant , le jeune moine sortit de sa pensée , et il s'écria :

— C'est pourtant auprès de cette masure en ruine que César, arméde l'arc et du javelot, combattit à la tête de sa dixième légion , et les rochers que voilà ont entendu ses chants de victoire. Sur cette bruyère, où s'élèvent çà et là quelques arbres épars, sont les traces d'un camp dont iegénie de Rome construisit les retranchemens, en face d'un autre camp où le Gaulois jurait, vaincu, de mourir; vainqueur, de boire dans le crâne de son ennemi foulé aux pieds. Dans la vallée, la pierre des druides est encore debout comme au jour du sacrifice. Une mousse jaunâtre couvre la place où la victime tendait la gorge au couteau du sacrificateur. Que de choses ces monumens incultes rappellent à la mémoire ! Le silence règne à cette heure là où la voix fanatique d'un peuple brave, mais malheureux, demandait à grands cris le sang d'une créature

te az:;DEa-vous. 555

humaine pour fixer la victoire dans ses rangs. — Ce sang retomba sur la tète de ceux qui l'avaient versé, et le Jupiter du Oipitole vit les dépouilles du Gaulois suspendues à la voûte de son temple , confondues avec les dépouilles du reste du monde.

Ces paroles, l'abbé les prononça d'un ton solennel et presque inspiré. C'était vraiment un tableau assez imposant que celui qui se déroulait à ses pieds; monté sur une de ces pierres immenses qui semblent prêtes à s'écroider, il avait devant lui im abîme : faux pas, frayeur, plaisir trop vif, tout cela l'y eut précipité.

Derrière l'ii était une vaste futaie de sapins en rangs si serrés que le soleil n'éclairait jamais leur base; et près de l:i , à sa gauche, un torrent tombait avec fracas sur les rochers , où se brisant, il se dispersait en nappes d'eau qui arrosaient la vallée.

L'abbé de Saint-Evroud avait-il assigné ce lieu au jeune moine dans l'idée que ses desseins y seraient plus faciles à exécuter? L'histoire se tait sur cette ([uestion ; mais j'avoue que les poètes écossais , et même nous autres Français si légers, soit en vers, soit en prose,

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non» n'aurions pas choisi d'autre rendez-vous pour nos héros amoureux, ayant cekxi-là sous notre main.

Le jeune moine était auprès de l'abbé de Saint-Évroud sans que ce dernier s'en aperçût, tant il avait été entraîné loin par les souvenirs de Tantiquité. Aussi ce fut avec un cri de surprise et de joie qu'il salua sa bienvenue, — Viens, Éthelred , lui dit-il en ouvrant les bras.

Éthelred obéit en tremblant. — L'abbé le serra contre son cœur avec un mouvement convulsif. Ethelred baissa les yeux et rougit ; puis furtivement il détourna la tête, comme si, craignant quelque surprise , il eût voulu connaître jusqu'à quel point la fuite était possible. Cette pensée échappa-t-elle au regard pénétrant de Fabbé? Il ne le laissa pas deviner.

— Éthelred, dit-il, j'ai désiré te voir ici, parce que j'ai à te dire des choses que toi seul dois entendre. — Promenons-nous ensemble, — appuie ton bras sur mon bras. — Le terrain est difficile, et tes pieds me semblent délicats.

Ils marchèrent en silence. Éthelred n'était pas disposé k commencer la conversation, et

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l'abbé s'apercevait que sa position avait bien sa gène et son embarras.

Ils descendirent dans la vallée et s'arrêtèrent auprès de la pierre druidique que recouvrait une mousse jaunâtre. Appuyée à son centre sur une autre pierre angulaire, elle touchait la terre de l'une de ses extrémités, à peu près comme une balançoire qu'un de ses poids en^.porte. A l'extrémité supérieure de la pierre druidique était un trou qui pouvait bien être l'ouvrage de la nature , mais auquel , dans l'ordre ordinaire des choses, il était à croire que la main de l'homme n'était pas étrangère. C'est par ce trou que le sang de la victime s'écoulait et rougissait la terre.

Ethelred y arrêta ses regards.

— Que ton pied foule avec respect l'herbe qui croît ici, dit l'abbé , car le sang de l'homme Ta arrosée.

Élhelrod recula. — 11 lui semblait que l'ombre de la victime se montrait à ses yeux le couteau dans la gorge, pâle, luttant contre la mort.

— Ici, mon fils, des femmes, des enfans , des vieillards formaient un cercle de bourreaux, cherchant la liberté et la gloire de leur patrie dans les entrailles palpitantes du mal-

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heureux que le sort avait désigné au supplice. C'était une femme jeune, belle, d'un sang noble , à l'œil doux et caressant, aux blonds cheveux, vêtue d'une tunique noire qui lui tombait aux genoux, tenant en sa main droite une faucille d'or... une femme dont le cœur battait peut-être au souvenir d'une nuit d'amour, qui faisait à Tentâtes, dieu barbare , ce terrible et cruel sacrifice. Eh bien ! le croiras-tu? la victime souriait à son trépas et bénissait la main qui lui donnait la mort : tant les femmes étaient chéries et respectées par ce peuple de héros que le génie de la civilisation romaine enchaîna.

L'abbé se tut, voulant lire dans les yeux dÉîhelred l'impression que ses paroles avaient produite. Éthelred baissa la tête, et l'abbé reprit :

— Oui , les femmes pouvaient tout oser chez les Gaulois : elles étaient juges, législateurs, sénat, prêtres; elles donnaient la récompense ou infligaient la peine; et ces guerriers voyageurs, qui avaient arrosé de leur sang la terre étrangère , revenaient avec bonheur dans leurs forêts, parce cpie là étaient les femmes dont l'image les avait poursuivis jusque sur le

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champ de bataille. Un regard, un serrement de main , une caresse, un simple éloge les récompensaient de tant de fatigues , de tant de hasards, pavaient les cicatrices qui sillonnaient leurs fronts ou leurs poitrines. S'ils racontaient hautement letirs exploits , c'est que des femmes prêtaient l'oreille à leurs discours. S'ils aimaient à reposer la nuit sous un toit de feuillage, c'est que ce toit de feuillage ne les couvrait pas seuls; c'est que la lune, en y pénétrant, éclairait à côté du casque le collier de vervenne de la vierge. O douce vie, Éthelred!... Que nous ont donné les Francs en échange !

L'abbé allait entamer un texte bien différent de celui qu'il se proposait de traiter; il s'en aperçut: et, comme s'il avait formé le dessein de faire l'éloge de toutes les femmes de l'antiquité, il passa en revue le roman de l'histoire grecque et romaine, se reposant avec une extrême complaisance sur les fastes de la galanterie hébraïque. Rachel, Noémi, Abigay, furent tiiées de la poudre des tombeaux et apparurent à Kthelred dans toute la |)()mj)o de leur jeunesse et de leur beauté. Conunent Joseph avait-il pu résister à l'amour de la tendre et seiitimcjilale Egyptienne ? où était

donc son cœur? quelle était sa nature? Une femme mollement couchée sur des coussins de pourpre, belle de toute sa passion, l'œil en feu , le sein palpitant , les lèvres brûlantes, lui demande un mot, un seul mot d'amour... et Joseph contemple sa beauté , froid et insensible, s'arrache de ses bras et y laisse honteusement son manteau ; assurément ce n'était pas la plus belle page de sa vie. Toi , Ethelred , ajouta l'abbé ; toi tu n'aurais pas été si cruel, n'est-ce pas, mon fils? — Réponds donc. — — Pourquoi ces soupirs, ces battemens de cœur ? Ta main tremble dans la mienne. Rassure-toi , mon fils , tu n'as rien à craindre avec moi. Ma réputation me nuit dans ton esprit : on me dit si sévère, si méchant... Hélas! pourquoi ceux qui m'accusent ne peuvent - ils lire dans mon cœur? ils y verraient que si, homme, j'ai dû subir le destin de l'humanité et recevoir ma part des défauts qui nous ont été imposés à tous, au moins je ne me suis jamais réjoui des pleurs que j'ai fait verser, je n'ai jamais trouvé ma gloire à fouler à mes pieds le front de ceux qui se prosternaient devant moi. — C'est une triste chose, Ethelred, que l'honneur décommander! va, si l'orgueil y trouve &on

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compte, il est bien satisfait aux dépens des autres besoins de l'âme.

En prononçant ces démises, paroles, une larme brilla dans les yeux de l'abbé ; le regard du jeune moine quitta la terre, sa physionomie changea.

Il y eut quelques minutes de silence. L'abbé commençait une phrase sans la finir, laissant ainsi sa pensée incomplète, rougissant et pâlissant tour à tour. Tantôt il serrait avec force la main du jeune moine , tantôt il le repoussait avec colère et dédain et se croisait les bras sur la poitrine. Enfin , le tirant à lui comme s'il eût voulu le jeter à terre, puis le retenant en quelque sorte avec violence :

— Éthelred! s'écria-t-il, quel démon jaloux de mon repos te força de quitter le voile de lin qui convenait à ta beauté pour cette lugubre livrée dedcuiletdemort ? — Ne te troublepas, — ne cherche point à nier ce que mon œil a trop tôt découvert. Penses- tu que tant de grâce devait rester ensevelie? que toi , miracle d'amour, tu terminerais ta vie en ces tristes lieux sans qu'un ami prît soin de l'embellir? Tes lèvres si pures, si nobles, ne peuvent-cUcs donc s'ouvrir que pour la j)riere?

Il pressa Étheired sur son sein. — Elle fit un mouvement d'effroi.

— O mon père , à\X.~elle en tombant à ses pieds dans une attitude suppliante , ayez pitié de moi ! pardonnez à ma jeune inexpérience ! j'ai suivi les ordres...

— Oui, les ordres du ciel, répondit l'abbé; c'est lui qui te conduisit sous ce déguisement au milieu des créatures viles et abjectes que par devoir tu nommais tes frères. — Te pardonner ! avoir pitié de toi ! Vois dans mes yeux si ma colère est grande , vois mon front s'il est menaçant; place ta main sur mon cœur: bat-il comme celui d'un maître irrité qui va punir?

Elle l'écoutait. — Vous eussiez dit qu'elle se réveillait d'un songe sans y croire , doutant encore des paroles qu'elle venait d'entendre. Mais les regards de l'abbé étaient si singulièrement expressifs , il y avait tant d'ardeur dans ses paroles ! Elle comprit sa position.

O alors les forces lui manquèrent, ses jambes ne purent la soutenir , l'éclat de ses joues fit place à une pâleur mortelle ; ses grands yeux bleus , si beaux , si ravissans , se fermè.rent ; elle tomba inanimée sur la bruyère.

Dans le cœur de l'abbé il y eut une terrible

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lutte; ses désirs étaient violens, et la jeune fille si touchante !. .. Elle semblait dormir. Ainsi dorment les anges. L'abbé s'approcha de ses lèvres , mais elles perdaient peu à peu leur fraîcheur; un soupir douloureux et plaintif sortit de sa poitrine. — La pitié l'emporta. Jetant sur elle un regard de désespoir, il courut au torrent qui grondait à quelques pas de là, et y puisa de l'eau qu'il répandit sur le visage d'Ethelrcd pour la rappeler à la vie.

Ethelred remua d'abord la tète ; ses lèvres se desserrèrent, reprenant leur couleur accoutumée ; ses yeux s'ouvrirent, ses membres retrotivèrent le mouvement. Devant elle, debout, la tète appuyée dans une de ses mains , l'abbé, dont les traits , tout-à-l'heure animés par la passion, étaient maintenant calmes et abattus, contemplait Ethelred avec une expression indéfinissable de tristesse. Ethelred ne le voyait plus : en perdant le sentiment , elle avait perdu l'idée du présent. L'abbé, le monastère, n'existaient plus pour elle; mais peut-être rèvaite//eaux jours de son enfance, aux lieux où sa mère avait souri à ses premières caresses , à celui dont le langage d'amour avait charmé son oreille pour la première fois.

^//e se leva sur son séant, la figure tranquille et riante , regardant à l'entour l'immense horizon qu'éclairait le soleil dans tout son éclat. Mais ses yeux tombant sur l'abbé, qui se tenait immobile, soudain toutes ses pensées lui revinrent , et, comme poursuivie par un spectre menaçant, elle se mit à genoux et s'écria : — O mon Dieu, sauvez-rnoi !

— Éthelred , dit l'abbé en prenant une de ses mains qu'elle n'eut pas la force de retirer , Ethelred , écoute-moi. L'orage de mon cœur est passé , je suis calme à présent. Lorsque tu vins au monastère de Saint-Évroud réclamer l'hospitalité et le titre de frère , je te reçus avec bonté; il doit t'en souvenir. Tu me parlas de tes malheurs sur un ton vrai et touchant; j'y fus sensible, et, malgré moi, je m'intéressai à ton sort bien plus qu'à celui des autres habitans du cloître. Alors j'étais heureux, vivant en paix avec moi , sans rêve qui troublât mon sommeil , sans désirs qui désenchantassent mon existence. J'étais heureux, Ethelred; ces dommages , cette puissance , cette souveraineté , attachés au titre d'abbé , flattaient mon âme , l'ambition de ma vie entière était satis-

faite; n'abijsant pas de ma position , j'en sen-

LE R£in)EZ-VOVS. 343

tais tout le prix; j'étais heureux. Hélas ! j'appris bientôt que le bonheu^ est placé aussi dans une autre sphère , et que ce bonheur , si nos vœux l'appellent sans le rencontrer , tout prend une couleur de mort à nos yeux et périt tristement avec nous. Je te devinai sous les habits grossiers que tu portais, j'entendis le son si doux de ta voix , j'admirai ton regard inspiré dans la prière, la grâce de ta démarche qu'il ne t'était pas donné de perdre, cette grâce qui te trahit malgré tes efforts; alors plus de repos, plus de trêve avec mon cœur ; je te vis partout, je te suivis dans tous tes mouvemens , des portiques du cloître à la solitude du teftiple , aux travaux des champs ;

je surpris jusqu'à ton sommeil

Rappelle le passé dans tu mémoire, vois de combien de soins j'ai entouré ta i^ie', quels égards chacun avait pour toi ! Toujours sur ton passage j'attendais ton salut, j'épiais le sourire de tes lèvres, et ton maître s'estimait heureux d'obtenir un seul de tes regards ; ton maître! il ne l'est plus depuis long-temps. O tthelred ! ne détourne pas ainsi la tète; dismoi , ah ! dis-moi que la frayeur , la jeunesse , \m moment de surprise , ont pu t'éioigner de

244 ALOJSE.

moi , mais que pourlant tu ne me hais pas. Je suis à tes genoux , Etlielred , réponds ; c'est une sentence d^ damnation , c'est l'enfer ou le paradis que tu vas me donner.

—Relevez-vous, mon père, et oubUez«moi.... Dieu de bonté et de miséricorde ! pourquoi as-tu permis , pourquoi as-tu permis qu'il distinguât la plus misérable de tes créatures?... Mon père , songez à votre dignité , à la sainteté de votre caractère , aux devoirs que vous avez à remplir , et oubliez-moi , mon père !

— Éthelred,tune peux ainsi mefuir ri'amour que j'ai pour toi n'est pas im de ces caprices du moment qui tombent devant la raison ou la crainte : ton image ne doit plus maintenant sortir de mon cœar , il faut que tu m'appartiennes. Si la tombe venait à s'ouvrir poiu' moi à cette heure , mes dernières paroles te seraient adressées , et à toi il serait donné de fermer doucement ma paupière ou d'arracher ma malédiction. La sainteté de mon caractère! je me suis donc sacrifié, je me suis donc enseveli vivant dans un linceul plus cruel que la robe empoisonnée de Nessus! Qu'importe au monde ma vie privée? qu'importent au monde mes peines ou ina joie? La sainteté

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(le mon caractère ! vaines paroles , Élhelred. Jugemens de Dieu! chimères qu'enfant j'avais pu croire , mais dont ma raison a fait justice depuis long-temps.

— Mon père , vous blasphémez 1 s'écria Ethelred épouvantée ; que votre bouche rétracte les paroles qu'elle vient de prononcer l Tremblez que la voûte des deux ne s'abaisse , et que Dieu, justement courroucé, ne nous anéantisse ici tous les deux; mais votre cœur les a déjà démenties....

— Ethelred, c'est peut-être un bonheur que la foi, je suis quelquefois teuté de le penser; mais cette foi je ne l'ai plus, hn te parlant de la sorte , je ne brave pas la voix de ma conscience , je ne crains pas les remords, terribles vengeurs du crime ; il n'est qu une chose que je redoute , c'est ton indifférence ou ta haine.

— Moi vous hau", mon père, pourquoi? ne yie faites pas celte injure ; la haine est un sentiment que mon Cdur ne connaît pas. Il est des hommes auxquels je dois de grands • malheurs , eh bien 1 |';ii pardonné à ces hommes ; mais vous, mon j)eie.... hélas! j'ai pitié de votre égarement, et je demanderai à Dieu ,

246 ALoïss,

chaque jour, qu'il vous éclaire de sa lumière bienfaisante.

— Ethelrecl , je le vois , ton âme est encore insensible. Mon amour t'était demeuré inconnu jusqu'à ce jour : j'aurais pensé tes yeux plus sa vans. Mais tu le partageras , tu le partageras plus tard , en dépit de tes craintes et de tes croyances religieuses !

Dans ce moment une flèche vint tomber auprès d'eux, elle portait un billet écrit. L'abbé ouvrit le billet et y lut : « Tes démarches sont » épiées. Les amis du Bâtard ont juré ta mort. » Prencfegarde , ils ne sont pas bien loin de » toi , et leur vengeance est inflexible. »

— Partons, Éthelred, partons, dit l'abbé; ces lieux ne sont pas sûrs. La sainteté de mon caractère n'aurait pas le pouvoir de protéger ma poitrine contre le poignard, et ton cœur, impénétrable à l'amour, n'est point à l'épreuve de l'acier.

m'entraîna presque malgré elle. Cette jeune fille , que la passion trop énergique de l'abbé avait si facilement attérée, ne sentait pas son courage ébranlé par l'annonce d'un danger prochain ; elle venait de s'aguerrir.

A peine avaient- ils quitté la position où la

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