‹ AloïseChapitre 21 sur 24 · S4 AS.01SB · texte numérisé non relu

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moine , c#la serait possible ; il te suffirait de m'envoyer la longueur de ton épée et de m'assigner l'heure et le lieu.

Tu n'y manquerais pas, je te crois; eh

bien! ni moi non plus, foi de chevalier.

Cfs l5oupçonô.

Nous demandons à nos lecteurs la permission de les liansporter dans la seconde cour du cloître ; c'est ])endant la nuit ; aucune lumière ne l'éclairé , l'obscurité la plus complète règne le long de ses arcades. Tous les moines sont couchés, et, à l'exception des soldats de garde, les lanciers du comte Roger doivent dormii . Le vent mugit avec violence , les nuages passent rapidement en s'entrechoquant; on n'entend d'autre hiniit que la voix de la tempcle qui sort des i ochers et retentit dans

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les arbres de la forêt comme un long cri de détresse.

— Nous n'avons rien à redouter ici , chevalier Guiscard , venez , suivez-moi , dit Anguerrand.

Ils entrèrent dans la cour.

— Le diable seul, qui a des yeux de chat et y voit la nuit comme le jour , pourrait nous découvrir ici; mais depuis que je suis moine j'ai appris à me moquer du diable. S'il lui prenait fantaisie de nous rendre visite, je connais un moyen de le chasser lestement.

— Tu vois donc bien , répondit Guiscard , que ce n'est pas une si triste chose que d'être moine.

— Quand je dis que je suis moine, noble chevalier, je dis trop; car qui fait le moine? c'est la chevelure [

— Comment , la chevelure ?

— Oui! la chevelure coupée, rognée, rasée, la tête nue comme le creux de la main , et je ne suis pas moine , dit-il en porlant les doigts au peu de cheveux qui lui étaient restés.

— Tu n'es pas moine , mon pauvre Anguerrand ?

— Non, certîiinement! pas plus qu'aucun des

XES soirpçoKS. t57

archers du brave duc Guillaume; j'ai encore plus de la moitié de mes cheveux, Dieu merci! et, quoi qu'on en dise , je n'ai pas cessé d'être soldat ; seulement je porte une robe au lieu d'une cuirasse; eh bien! c'est par pénitence de mes péchés.

— Par la mémoire du comte du Sapp , tu es un vieux renard bien rusé! je t'en félicite, mon brave.

Pendant cette conversation ils filèrent le long des arcades jusqu'à la porte de la cour des novices: cette cour, étant inhabitée pour le moment, ne devait cacher aucun témoin indiscret qui eût pu assister à leur téte-à-téte.

— Elle ne viendra pas encore ; il faut bien que votre seigneurie prenne patience; c'est, dit-on, difficile aux amoureux. Lorsqu'ils attendent ils bouillonnent comme les soldats qui restent debout sans remuer tandis qu'on se bat partout auprès d'eux, mais aussi quand vient leur tour , — à la bataille des Dunes , votre seigneurie ne l'a sans doute pas oublié, car nous étions ensemble à l'aile gauche, pendant une heure nos lances restèrent collées contre nos épaules , et nous recevions des flèches qui nous déchiraient les cuisses ou

SM ALOiSE,

crevaient le ventre de nos chevaux; nous nous mordions les lèvres....

— Oui, oui, je m'en souviens , dit Guiscard, dont l'intention n'était pas d'entendre le récit de ses campagnes qu'Anguerrand commençait sans qu'on pût en prévoir le terme; — oui, je m'en souviens... Et pour donner un autre cours aux idées du soldat-moine, il lui demanda des détails sur sa réception au monastère.

— L'abbé de Saint-Évroud s'est-ii montré difficile , soupçonneux?....

.^. iir-»- Qb! parbleu ! il aumit été bien fin s'il m'avait attrapé. Je n'avais pas plus l'air d'avoir porté im casque que ma pauvre maîtresse. Aussi quand je lui eus dit que j'étais bourgeois de Falaise, il me parla aussitôt de la bonne ydlle , et m'interrogea de manière à me prouver qu'il ne faisait aucun doute de ce que je venais de dire. Je lui présentai ma jeune maîtresse lithelred, mon (ils eniin , et il le regarda avec une bonté dont je fus content, tout Toni jqu'il était. Il lui prit la main , nous promit ^a /protection, et il chargea son secrétaire de veiller à ce que rien ne nous njanquàt. Celuilà ne se fit pas prier : c'est bien le meilleur moine, le plus gentil moine!...

LES soirpçoKS. SS9

— Son secrétaiî'CÎ dit vivercent Guiscard ; mais qui donc est son secrétaire ?

— Le frère Wilfrid î un grand blond , des yeux bleus; il a quelquefois des manières de vous parler qu'on prendrait pour celles d'un chevalier.

Guiscard se frappa le front. Il se rappelait le curieux qui, le matin, avait cherché à découvrir son visri2:e.

— N'est-ce pas lui qui marchait ce matin à coté d'Élhelred ?

— Précisément !

— Je le connais, répliqua froidement Guiscard.

— Ils ne se quittent pas plus, ajouta Anguerrand , que le jour et la nuit, qui sont inséparables.

— C'est un grand bonheur pour Étheired , dit Guiscard avec amertinne.

— Certainement, c'est un grand bonheur ; ra lui fait une société agréable. Sans cela elle se serait bien ennuyée, car elle n'a pas encore pris sur elle de boire un peu de vin , la seule chose qui lui manque, tous les frères en conviennent, pour élie un moine parfait. Le frère Willrid est un frère bien aimable, soigneur Guiscard j

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il est le plus savant du monastère après l'abbé de Saint-Évroud. C'est avec lui que ma jeune maîtresse travaille dans la salle des copistes, et il n'y a qu'une voix sur les progrès et l'esprit de ma jeune maîtresse : aussi , pour la récompenser, le seigneur abbé de Saint-Evroud lui a donné la permission de travailler et de se promener dans les jardins à toute heure du jour. Frère Vv ilfrid et ma jeune maîtresse sont les seuls dans la maison qui jouissent de ce privilège.

— Les seuls! dit Guiscard , dont la voix grossissait de colère ; les seuls !

— Oui, les seuls 1 répondit Anguerrand avec une désespérante ingénuité.

— Et ils y sont souvent ensemble?

— Oh! très-souvent I et ils ont bien raison. Si j'avais pu obtenir le même droit , j'en userais plus encore peut-être.

— C'est bien , fort bien !

Et de la manière dont Guiscard laissa tomber ces paroles on pouvait facilement deviner le sens qu'il y attachait. Il était décidé qu'Anguerrand ne le comprendiait pas.

— Sans. doute, ajouta Guiscard en hé.'itant un peu, car avec la réponse qu'il^ allait rece-

LES soupçons. 561

voir devait se briser sa dernière espérance, sans doute Wilfrid connaît le secret et l'histoire d'Éthelred ?

Si le soleil eût éclairé les acteurs de cette scène , Guiscard aurait pu juger de la surprise que lui causa cette question inattendue à la suite de tant d'autres dont sa bonhomie n'avait pas deviné le motif. Il resta la bouche ouverte, le nez avancé , les yeux fixés sur le chevalier , comme si, frappé tout à coup de stupeur , il n'eût pas bien entendu ce qu'on lui demandait. — Reprenant cependant l'usage de ses facultés, il dissimula l'impression qu'il venait de recevoir.

• — Votre seigneurie, dit- il, s'amuse aux dépens du vieux soldat, et je pense bien que la fille du comte du Sapp ne, consentirait pas à écouter,.... à voir... D'ailleurs , ce n'est pas pour vous la vanter , mais vous n'ignorez pas que....

Anguerrand ne savait comment exprimer sa pensée, ou plulùt il n'en avait pas île bien précise. Après un grand nombre do phrases détachées, qui n étaient pas trop claires il conclut ainsi :

— Ethelrcd est mon fils, seigneur chevalier;

S63 AtOiSE.

il est maintenant un homme comme vous , un homme comme moi, un moine enfin; ie bienaimé secrétaire l'appelle son frère , il l'aime

en frère , mais rien qu'en frère voudriez-

voiis donc qu'il ne l'aimât point, qu'il le haït, qu'il le persécutât ?

Ces dernières paroles furent jetées au chevalier d'un air victorieux, Anguerrand les croyant sans réplique possible. Le chevalier , dont les soupçons n'avaient pas cédé à ces raisons puissantes , se repentit de les avoir manifestés, et d'une voix qu'il s'efforça de rendre légère et indifférente :

— Notre fiancée a un bien bon avocat dans ta personne , mon vieux garçon ; mais je ne sais pourquoi tu prends si chaudement sa défense quand personne ne songe à l'attaquer : au reste, on pourrait te dire que rien ne prouve ce que tu as avancé.

— Rien ne le prouve ! cela vous plait à croire, mais voilà ma preuve à moi : c'est que la fille du comte du Sapp ne cache rien à son vieux serviteur ; c'est que si , par malheur , le frère Wilfrid avait découvert qu'elle est comtesse, Anguerrand l'eût promptement appris d'elle-

LES SOt7FÇ3»3. 263

même , pour aviser au parti qu'il y aurait eu à prendre.

— Je le pense bien , dit le chevalier Guiscard.

Mais il n'en pensait pas un mot. Il s'éloigna d'Anguerrand , se promena dans la conr, en proie à mille idées contraires qui venaient se croiser dans sa tète , semblables aux vagues de l'Océan que des vents opposés poussent les unes contre les autres. Elle , qu'il avait aimée depuis son enfance , dont il voulait relever la fortune et le nom , la fille de son vieil ami, elle qui lui avait été confiée sur le lit de mort du champ de bataille.... pour laquelle il avait reçu quatre blessures ! — un autre allait lui ravir un bien si précieux, séduire ce cœur autrefois tout dévoué, prendre cette main donnée comme gage d'une éternelle union! Et quel était cet autre?... un homme inconnu sans doute, un vagabond.... Il savait lire, écrire, parler latin ; la belle chose! qu'il monte à cheval, qu'il arme son bras d'une lanct*, et alors....

Les joues de Guiscard rougirent, son pouls s'anima ; il marchait à grands pas. Le fer de son gantelet frappa sur sa cuirasse; elle retentit comme la cloche d'un béfroi.

Anguerrand, qui était demeuré auprès de

la porte de la cour des novices occupé à siffler un de ses airs favoris dont il avait coutume d'égayer autrefois ses heures de garde, pendant le cours assez long de son ancienne et toujours chère profession , Anguerrand en fut effrayé.

— Au nom de Dieu, dit-il en s'avançant vers Guiscard , ayez plus de ménagement pour votre cuirasse. Si vous recommenciez, les frères seraient capables de croire que c'est le son de la cloche qui les réveille , et tout votre courage, noble chevalier, ne jjourrait nous tirer du mauvais pas où vous nous auriez mis.

Après cette admonition , faite avec une gravité respectable, Anguerrand retourna à sa place et continua de siffler. Le chevalier imposa un frein à l'explosion de son mécontentement ; son pied s'appuya plus légèrement sur le pavé de la cour , et il réfléchit que les coups qu'il portait sur sa cuirasse étaient inoffensifs pour Wilfrid, le curieux secrétaire. Le sang du chevalier se calma donc un peu, des idées plus douces succédèrent à la violence de celles qui l'avaient d'abord tourmenté j sa haine ne diminua pas contre Wilfrid; dans sa fureur jalouse il le voyait toujours tendre,

LES 80VFÇ0MS. 265

empressé, galant auprès de la comtesse, mais il lui sembla que la comtesse repoussait ses hommages avec mépris , ou qu'au moins elle les écoutait avec indifférence, tandis que sur lui, Cuiscard, elle jetait un regard de merci, suppliante comme au jour qu'elle implorait sa protection , plus tendre que le matin de leurs fiançailles ! et son imagination exaltée , ravivant ces heureux souvenirs d'une époque vers laquelle il tournait souvent les yeux, dans le transport de son ivresse chimérique, la cuirasse reçut encore un coup de gantelet, et le bruit qu'elle avait déjà fait une fois se renouvela, au grand déplaisir d'Anguerrand.

Derechef, le soldat- moine suspendit le petit air qu'il sifflait en sourdine et alla à la rencontre du cheval ici-; mais Guiscard n'était plus seul, un troisième personnage, impatiemment attendu, venait d'arriver. Etlielred se trouvait auprès du chevalier. La cuirasse, en retentissant , avait servi de signal pour se retrouver dans l'obsciuilé.

Anguerrand, ([iii avait préparé une belle phrase de remontrance, s'imagina bien qu'elle devenait inutile, cl il en fit grâce au chevalier, la metUuit en réserve pour ime meilleure oc-

26G AiOsSE.

casion. Réfléchissant, en outre, qu'après une assez longue absence les fiancés avaient sans doute à se dire de ces choses qu'un tiers, quelle que soit la confiance qu'il inspire, n'a pas besoin d'entendre, il s'éloigna de quelques pas et continua de siffler le petit air que deux fois on l'avait forcé d'interrompre.

C'(£ntrtt)uc.

Les premiers moniens de l'entrevue furent embarrassés, quoique la nuit, ce puissant auxiliaire des amans timides, cachât autant qu'on pouvait le souhaiter le trouble et l'émotion qui, semblables au flux et au reflux, en^ lèvent et reportent aux joues tout le sang des veines.

— 11 y a long-temps, dit Guiscard

— Odi, bien long-temps, répondit Ethclred. Et, contens de cet effort, ils s'arrêtèrent

tous deux. Guiscard, prenant la main d'Kthelred:

268 ALOiSs.

— Combien j'ai désiré ce moment 1

Il serra la main un peu plus fort ; Ethelred ne répondit rien !

— Vous avez passé ici de bien tristes jours?

— Oui.

— Cette pensée m'était bien cruelle , continua Guiscard ; elle a souvent ajouté l'insomnie aux fatigues du camp.

Ethelred soupira.

— Avez-vous quelquefois songé au chevalier Guiscard ?

— Comment pourrais-je avoir oublié l'ami de mon enfance! C'est un souvenir qui m'est cher et sacré, chevalier.

— Oui , cela doit être, je dois le croire, dit Guiscard qui oubliait le bien-aimé secrétaire.

Il voulut la presser dans ses bras , elle le repoussa.

— Pardon , pardon , s'écria-t-il plus haut que la prudence le permettait, pardon! vous n'êtes pas encore , il est vrai mais la parole la promesse donnée sur les lèvres de

ton père expirant, le lien qui nous unit

déjà Oh! la guerre sera bientôt terminée ,

Dieu et nos bonnes épées faisant triompher la

L'EKTBXVVE. 269

justice de notre cause, Guillaume assistera à la cérémonie qui doit pour toujours

Éthelred soupira une seconde fois. — Guiscard, comme tous les amans jaloux, par une de ces inconséquences si communes à notre pauvre nature d'homme, était, les soupçons une fois évanouis, disposé à recevoir, sans les discuter, tous les symptômes de l'amour qu'il s'imaginait avoir inspiré. Il accepta donc ce soupir avec un sentiment de bonheur véritable, reconnaissant comme les Hébreux envers Jéhova quand il leur semait la manne dans les plaines sablonneuses du désert. Mais nous, dont la mission est de faire connaître la vérité au lecteur, nous qui devons descendre dans le fond des âmes pour en extraire jusqu'aux pensées les plus secrètes, nous devons dire qu'il n'avait pas tant à s'en glorifier.

Depuis qu'Ethelred était au monastère, son cœur, son esprit et sa tète avaient éprouvé une complète métamorphose. I.a société habituelle dv Willrid, les charmes île son esprit varié, l'histoire de sa vie romanesque racontée dans un lieu où les émotions n'avaient pas manqué, et ensuite les grâces de la personne du bicn-aimé secrétaire (on n'eu élail pas en-

core venu à ce haut point de civilisation où de l'homme on n'envisage que l'âme), tous ces avantages réunis, disons-nous, avaient singulièrement enflammé l'imagination de la jeune fille jetée, par le choc violent de l'adversité, dans un monde à elle inconnu et qu'elle croyait si redoutable. Les sermens qu'elle avait faits à Guiscard n'étaient pas sortis de sa mémoire; elle ne songeait pas à les rompre, mais le jour où on lui demanderait d'y faire honneur et de les tenir, ce jour ne venait pas , pensée importune , attrister les rêves auxquels elle se livrait dans la vague incertitude de ses désirs. Infidèle à Guiscard, elle ignorait qu'elle fut infidèle ; elle ne l'avait jamais plus aimé qu'elle ne l'aimait aujourd'hui, mais il se trouvait un homme qu'elle aimait plus que Guiscard, et cet homme elle l'aimait sans le savoir.

Lors donc que Guiscard ia fit souvenir que bientôt , à l'autel , Dieu appelé à témoin , elle prononcerait un mot qui la rendrait sa compagne inséparable , il lui sembla que Wilfrid , le beau, l'cloqucnl, !c noble WiU'rid, avec tout ce preôtige de séduclion qui l'entourait, se montrait derrière elle triste j abattu, im-

L'EHTHEVUE. 271

plorant un seul de ses regards, tout prêt à mourir à ses pieds; ce regard, elle n'osa le refuser;.... elle soupira. — Guiscard remercia le cïci de ce soupir. Erreur!

— Oh ! quand tu seras à moi, je te raconterai nos batailles et mes dangers; je te présenterai à mes compagnons d'armes ; ils porteront envie à mon bonheur. Guillaume, qui connaissait ton père, reverra en toi sa vivante itnage; il te fera briller parmi les plus belles de sa cour; tu monteras un blanc palefroi, tu suivras les chasses ducales; on te verra, au premier rang des balustrades, contempler les nobles jeux (lu tournoi; reine de beauté, tu donneras le prix du couiage, et ton heureux époux dcsci'udra dans la lice pour le recevoir de tes mains.

Ethelred soupira une troisième fois.

— Je te comprends, continua Guiscard; le tableau de l'avenir qui t'est réservé te rend plus lourd le fardeau du présent. Hélas! tu le sais, Moïse, cette retraite était la seule qui fût bien sûre potu' toi. Au milieu de nos rangs tu aurais été protégée par nos poitrines; mais la guerre est un triste spectacle pour une jeune

27S AZ.OÏSE.

femme , et comment l'exposer aux chances toujours douteuses d'une bataille! — Tu es malheureuse ici, n'est-ce pas?

— Oh! mon Dieu, non, pas malheureuse, répondit la comtesse en hésitant un peu ; puisque je devais vivre dans un couvent de moines, je remercie le Ciel de m'avoir envoyée dans celui-ci.

— Vous n'îivez donc pas à vous plaindre de l'abbé de Saint-Évroud ?

Cette question embarrassa un peu la comtesse. L'abbé de Saint-Évroud l'avait mise à une fâcheuse épreuve dans la forêt ; mais les femmes, d'ordinaire, sont disposées à pardonner l'amour qu'elles ont fait naître. La comtesse répondit donc :

— Non, chevalier Guiscard, je n'ai point à me plaindre de l'abbé de Saint-Évroud.

— On dit même, répliqua Guiscard qui, par une transition familière aux amans, revenait à ses premiers soupçons, on assure même que son jeune secrétaire, le frère Wilfrid, savant et grand parleur, se donne la peine de vous faire supporter avec plus de patience la monotonie du cloître.

Guiscard dit cela sur le ton de l'ironie, ne

L'EKTREVUE.

voulant pas laisser deviner d'abord quelle corde de son âme avait été touchée. La comtesse, avec cet instinct de femme qui les sert si bien , échappa au piège que son jaloux amant venait de lui tendre.

— Le moine Wilfrid, répondit-elle avec enjouement, est, de tous les habitans du monastère, celui qui convient le mieux à mon amitié; il m'a appris, comme vous le dites, l'art de dépenser le temps; c'est, comme vous le dites encore, un moine bien savant, d'une conversation agréable, ayant la tête remplie d'histoires qu'il raconte comme s'il y avait figuré. Mais il paraît que les premières années de sa jeunesse ont été malheureuses, que les femmes lui ont causé phis d'un tourment avant qu'il se fût consacré à Dieu, car il parle incessamment de la crainte qu'elles lui inspirent. Si jamais il découvrait qu'Kthelred est la comtesse du Sapp, il me fuirait bientôt comme son pitis cruel ennemi.

Celle ex[)lication , do nnée sans que le chevalier l'eût directement provoquée, ne dissipait pas entièrement soii inquiétude, mais elle ne lui permeltaitauctnur objection. Il retomba dans ses longues protcs talions d'amour entrei. 18

274 ALOÏSB.

mêlées de propos chevaleresques, ne séparant pas Mars de Fénus, quoiqu'il n'eût jamais appris dans l'étude de l'histoire la liaison intime qui exsta entre ces deux illustres personnages.

Le rôle d'Éîhelred commençait à devenir fatigant, car elle cherchait en vain à s'émouvoir au tableau du bonheur conjugal. L'entrevue durait depuis long-temps, et les flots de vent contre lesquels il fallait lutter pour ne perdre pas l'équi ibre au milieu de la cour , le craquement dis arbres de la forêt, toute cette confusion de nuages amoncelés les uns sur les autres, qui laissaient de temps en temps tomber de larges gouttes d'eau c'était misère

sans doute pour un cœur brûlant d'amour, battant tout près du cœur aimé , mais Ethelred n'était point dans cet état d'exaspération à l'égard du noble chevalier; et,. après s'être convaincue que Guiscard se portait bien corps et âme, après avoir esquivé l'attaque dirigée malignement contre elle au sujet de Wilfrid, la comtesse désirait le moment de la retraite.

Il arriva. Anguerrand , qui s'était mis à l'écart, comme nouo l'avons dit, n'avait pas cessé d'accompagner Je dialogue des fiancés

L'EMTH£V17E. 275

en sifflant et resifflant son air de garde. Il paraît qu'il savait par expérience combien de fois, dans un certain nombre d'heures, il pouvait le finir et le recommencer; car, au moment où Guiscard racontait comment sa lance avait abattu un cousin du comte de Toni , et cela par manière de phrase incidente sortie d'une longue période sentimentale, Anguerrand, qui venait de suspendre sa musique, s'avança vers eux en toussant haut et fort; ayantentendu dire qu'il ne fallait jamais aborder un tèle-à-téte amoureux sans s'être fait annoncer. Règle générale excellente en pratique !

— Excusez, dit-il avant d'être tout près d'eux, excusez, mais la nuit sera bientôt passée; il est temps peut-être de rentrer chacun

dans notre quartier Ce que j'en dis, ce n'est

pas que je m'ennuie, mais la prudence, noble chevalier

— Anguerrand a raison, répondit la comtesse; malgré tout le plaisir que j'éprouve auprès d'un ancien ami, il faut m'en séparer.

— C'est bien pensé, murmura Anguerrand ; en voilà au moins qui sont raisonnables!... Eh bien ! votre seigneurie a obtenu les rcnsei-

276 AL ois a.

gnemens qu'elle désirait , dit-il en s'adressant au chevalier.

— Des renseignemens! repartit Guiscard.

Ah! c'est vrai Belle comtesse, vous connaissez quelques portes secrètes , quelques souterrains où des armes sont cachées! Dites, dites sans rien oublier.

Il était facile à la comtesse de répondre ; un scrupule l'arrêta.

— Chevalier Guiscard , dit-elle , dans la supposition où j'aurais connaissance de ce que vous me demandez, devrais-je vous l'apprendre?

— Qui vous en empêcherait? s'écria Guiscard étonné d'un pareil doute.

— Qui m'en empêcherait, chevalier? Voyez vous-même s'il ne peut pas se trouver quelque circonstance où je ne devrais pas satisfaire l'impatience de votre curiosité?

— Il n'en est aucune, je crois, qui vous dispense de rendre service à la cause du duc Guillaume.

— Le ciel est témoin que je lui donnerais tout mon sang , le seul qui reste de ma nombreuse famille; mais, chevalier, il est une

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