‹ AloïseChapitre 22 sur 24 · L'ENTREVUE · texte numérisé non relu

L'ENTREVUE

chose que l'on ne peut pas donner, et cette chose — c'est l'honneur.

— L'honneur, comtesse!.... Votre honneur serait donc intéressé à sauver la famille Toni des peines qu'elle a si bien méritées?

— Peut-être que oui. — H y ^^ ^m de ses membres, du moins, que j'épargnerais si j'étais souverain juge.

— C'est vraiment une générosité.

— Non , ce serait justice.

— Et vous vous refusez à m'indiqner la porte secrète qui peut livrer l'entrée du monastère ?

— Qui vous a dit que je la connaissais?

— Personne, assurément. Alors, pourquoi ce long raisonnement si vous n'en connaissez pas?

— J'en connais une, dit la comtesse avec un malin sourire que Guiscard ne put voir.

— Vous en connaissez maintenant, et alors vous refusez

— Non pas positivement, mais je fiiis une

distinction Pour vous, chevalier Guiscard,

pour votre sûreté , pour vous soustraire aux dangers qui vous menacent ici, je vous découvrirai tout ce que je sais. — En échange il me

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faut votre parole de chevalier que vous n'abuserez pas du secret.

, — Mais le motif de ce mystère? demanda Guiscard, piqué au vif de tant de réserve.

— Chevalier, j'ai moi-même donné ma parole de ne rien dire aux ennemis , et vous comprenez le mot ennemis. Une femme , en se parjurant, est-elle moins coupable qu'un homme , quel que soit son rang?

Guiscard , vaincu par la pressante argumentation d'Éthelred, suspendit le combat pour reprendre haleine : la trêve fut de courte durée.

— Comment donc, dit -il, avez -vous été instruite?...

— J'avais entendu dire que la curiosité était inhérente à notre nature de femme; cependant, nous n'en sommes pas seules atteintes, à ce qu'il me semble : la cuirasse et un bon bouclier n'en défendent pas ceux qui , par égard pour notre faiblesse, se sont adjugé l'empire. Ah ! vous voulez savoir! — Elle se mit à rire. — Non, vous ne le saurez pas. — Elle soupira. ■— Vous ne le saurez pas, chevalier Guiscard, parce que cela est impossible.

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— Impossible! ce n'est pas une raison, pensa Anguerrand.

Il se garda bien de le dire; il était devant son souverain maître , et ce maître souverain ne paraissait pas pour le moment en humeur de condescendance.

— Vous m'avez promis, ma belle fiancée, de m'enseigner cette porte , si ma sûreté personnelle y était intéressée.

— Et le chevalier Guiscard doit croire que je tiendrai parole, répondit-elle d'un ton caressant qui lui fit bondir le cœur.

— Eh bien! ici à chaque instant...

— Il n'est que trop vrai ! s'écria-t-elle, se rappelant alors quelle longue amitié l'attachait à Guiscard. Donnez-moi votre main, chevalier; vous le jurez, ce secret ne servira qu'à vous seul?

Le chevalier hésita. — Elle retira sa main.

— Vous vouliez donc surprendre ma confiance, abuser...

— Oh! non, dit Guiscard; ne le ci'oyez pas.

— Jurez-vous ?

— Je le jure par vos beaux yeux et l'amour que je vous porte.

— Maintenant je puis vous le dire, car vo-

tre parole est sacrée... Éloigne-toi, Aiiguerrand; toi tu n'as pas fait de serment, et d'ailleurs tu n'es pas chevalier.

Anguerrand obéit. Elle se pencha à l'oreille de Guiscard.

— Dans le jardin, sur la terrasse, sous le troisième arbre à gauche, auprès d'un baiic de pierre, le tronc flétri d'un églantier vous indiquera cette porte. En tirant l'églantier, la porte s'ouvrira. Un escalier doit vous conduire hors des murs en faisant ouvrir deux panneaux dont le mécanisme est simple et facile. Yous n'avez qu'à toucher. — Adieu, chevalier; — je redeviens moine de Saint-Evroud ', ne l'oubliez pas , si vous restez encore au monastère.

Guiscard baisa sa main respectueusement.

Il osa s'approcher de ses joues; elle ne permit pas au fiancé un droit qui, dit-elle, n'appartenait qu'à l'époux ; nonobstant la réflexion de Guiscard qui assura qu'un bon coup de lance pourrait fort bien remettre Içs noces pour le voyage de l'autre monde.

~ Assez, assez, s'écria Anguerrand; le jour vient.

Éthelred quitta la cour la première. Guiscard, conduit par Anguerrand, retourna sous

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les arcades, où les soldats du comte Toni dormaient étendus, les pieds tournés vers le feu du bivouac, dont la flamme était presque éteinte.

Ca positian ïiifficik.

Dès que l'orient blanchit , les trompettes retentirent dans la cour du cloître. Les soldats, quittant les arcades où ils avaient passé la nuit, alongèrent les bras au-dessus de leur tête, et par un long bâillement dirent un adieu expressif au sommeil que la fanfare interrompait. Ils se rendirent respectivement anprèsde leurs chevaux , qui bivouaquaient aussi dans la cour, attachés aux bois des lances. Après les avoir sellés et bridés, ils se placèrent à côté 1 d'eux et attendirent le signal.

Le comte de Toni parut sur le vestibule; les

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trompettes saluèrent sa présence ; les soldats mirent le pied dans l'étrier, et, montés bientôt sur leurs chevaux, ils déployèrent, au gré du vent, l'oriflamme des lances. Le comte de Toni, devant eux, ouvrit la marche en chantant.

— Le noble comte s'ennuie déjà parmi nous ; il va faire prendre de l'exercice à ses hommes , car c'est une expédition pour rire, — dit Wilfrid à Éthelred qui, s'étant levé avec tous les autres moines, Anguerrand excepté, regardait les lanciers défiler.

— Puisse la porte du cloître se refermer sur lui pour ne jamais ser'ouvrir! répondit Éthelred.

— Ce souhait n'est pas charitable, mon jeune frère; laissons-lui au moins le temps de faire pénitence. S'il mourait aujourd'hui, ses comptes avec Satan seraient bientôt réglés.

— Tu as raison , reprit Éthelred ; il faut bien être miséricordieux avec nos ennemis , pour que Dieu le soit avec nous.

— Mais tu es pâle, dit Wilfrid après un moment de silence; tes yeux sont fatigués. Est-ce que, cette nuit, ton sommeil n'aurait pas été paisible? quelque songe trisle et douloureux en a t-il troublé la douceur? Parle, Élhel-

AlOÏSS.

red, parle à ton frère ; il n'a point de secrets pour toi , devrais-tu donc en avoir pour lui ? Éthelred, que cette question d'abord embarrassa, répondit qu'il avait dormi moins bien qu'il ne dormait d'habitude. Ce n'était pas mentir, mais c'était aussi parler sans se compromettre.

Le vent avait cessé, les nuages ne cachaient plus l'azur du ciel, le soleil était beau. — Wilfrid n'eut pas de peine à entraîner Ethelred dans les jardins.

Comme ils arrivaient à la terrasse, en jetant les yeux sur l'horizon magnifique qui se déroulait à l'entour, ils aperçurent la troupe du comte de Toni : elle gravissait un des sentiers qui conduisent, après plusieurs détours au milieu des^ rochers, à la forêt, où tous deux avaient vu Guillaume quelques jours auparavant.

— Le comte de Toni vient trop tard, dit Wilfrid ; il ne trouvera plus personne. Tant mieux pour lui, il aurait payé cher le plaisir de pousser des reconnaissances.

Éthelred et Wilfrid se promenèrent pendant quelques instans, en proie aux souvenirs di-

LA FOSITXON DIFFICILE. ^8 S

vers que la vue de ce lieu leur rappelait à tous deux.

— Éthelred, dit enfin Wilfrid, Éthelred, j'ai à vous apprendre...

— Quoi, s'écria Éthelred effrayé du changement de ton avec lequel Wilfrid s'adressait à lui, effrayé surtout de l'expression chagrine de sa physionomie, quoi, Wilfrid? répéta-t-il.

— Tu t'es méfié de moi, Ethelred.

— Moi! non, mon frère ; crois...

— Alors pourquoi ne m'as-tu pas avoué que le moine Ethelred était...

— Ah! vous le savez donc aussi! répondit Éthelred en se cachant la tète dans ses deux mains.

— Oui , je le sais aussi.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! je suis perdue!

— Non, dit Wilfrid en passant le bras autour de sa taille sans qu'elle y put mettre obstacle, non; mais écoute-moi, Éthehed , car, même à présent que le voile est déchiré, je veux t'appeler de ce nom qui me sera toujours cher. J'aurais respecté ton secret, j'aurais gémi de ton peu de foi dans mon amitié; mais aujourd'iuii une circonstance, une triste circonslance me force a t'apprendre que je puis aimer ei^

toi plus qu'un frère... L'abbé deSaint-Évroud... A ce nom Ethelred fit un mouvement de surprise et d'effroi.

— L'abbé de Saint-Evroud a conçu pour toi une passion violente , tu le sais mieux que moi ; le rendez-vous de la foret en a fourni la preuve irrécusable.

— Hélas ! il me l'a dit , il me l'a dit ! réponditelle les yeux en pleurs.

— Eli bien ! Ethelred y l'amour que tu lui as inspiré , il croit que tu le partageras : tes larmes, ton effroi, tes prières, ont été pour lui la conséquence d'une timidité d'enfant, de ta fausse position... et c'est moi, moi qu'il a choisi pour me confier ses projets et ses espérances.

— Ses projets! Hélas! quels projets peut-îl avoir formés? Il m'a menacée de toute sa tendresse, d'un déluge de soupirs; mais je me suis résignée à les subir : en entrant au monastère, n'ai-je pas dû m'attendra à la pénitence?

— De la tendresse! des soupirs! serait-ce donc la peine det'avertir? Cela n'est pas dangereux, et d'ailleurs il ne t'est pas donné d'en arrêter l'essor. Crois-lu que je serais venu aujourd'hui détruire ton illusion de sécurité pour

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