L'ABBE
im geste familier, les traiter d'égal à égal. Vous dire la cause de cetle |)réference, je ne le pourrais, d'honneur! mais qu'on veuille me croire, elle n'était pas honteuse, et je m'imagine qu'il eût osé l'avouersans rougir.
Pendant qu'il s'entretenait avec Wihrid, ses yeux tombaient à la dérobée sur Éthelred, et il semblait qu'ils prenaient plaisir à s'y arrêter.
— Mon frère , dit-il en s'adressant à Anguerrand , qui es-tu ?
— Je suis un vieux sol..., un vieux bourgeois de Falaise.
— Ah! et que fait-on maintenant à Falaise? Penses-tu que Guillaume y revienne jamais? c'est là qu'est son berceau à ce bàiaid mii^iion ; mais si quelque jour il le revoir, il se pourrait qu'il y entrât la tète la première.
— Oui, sans doute, njon père; car le duc... le liàtard est brave, et marche toujours en avant, au dire de ceux qui ont combattu avec lui.
— Ft tu n'es pas resté à défendre la b uine ville de F.daise ?
— Que voulc/.-vous , mon père? j'ai -«nssé toute ma vie à amasser quelques pièces d or en
faisant le commerce; je serais un mauvais soldat. J'ai mieux aimé venir invoquer le ciel dans ce saint lieu , pour qu'il favorise...
— Pour qu'il favorise le comte de Toni, notre noble frère?... C'est bien; nous t'en remercions sincèrement. Mais comment te trouves» tu dans la compagnie de ce jeune novice?
— Comment? hélas! un père n'emmène-t-il pas avec lui son enfant quand il le croit menacé?
— Ce jeune homme est donc ton enfant, mon frère ? Je ne l'aurais pas deviné, quoique je sois habitué à lire les généalogies sur les visages. Sans doute que sa mère eut vision de quelque bon saint au moment qu'elle conçut, car les traits de ton fils ne sont pas en harmonie avec les tiens, mon frère; ses yeux ont le regard des élus de Dieu. Heureuse fut celle qui lui donna le jour! et toi aussi, mon frère!
En disant ces derniers mots il se tourna du côté de Wilfrid, et un sourire malicieux vint errer sur ses lèvres.
— Je suis content de votre arrivée, mes frères, continua-t-il; l'ordre gagnera en vous deux bons serviteurs de Dieu. Allez en paix; je vous donne ma bénédiction. Wilfrid, notre
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bien-aimé secrétaire, vous conduira à la cour des novices. Nous désirons en vérité vous voir persister dans la résolution que vous avez prise.
Il leur fit un salut quasi fraternel, et les congédia sous les auspices du bien-aimé secrétîiire.
Wilfrid prit une seconde fois la main d'Éthelred, dont l'embarras augmentait à chaque nianjue nouvelle de sa bienveillance.
Il lui demanda comment il avait trouvé l'abbé. Élbelred balbutia sa réponse, soit que le trouble de son âme lui enlevât toute netteté dans les idées, soit qu'il craignît de se compromettre en disant ouvertement sa pensée. Wilfrid le rassura sur ce point dans les termes les plus clairs, lui laissant entendre que, s'il ne sollicitait pas encore sa confiance, il pouvait cependant affirmer qu'il n'en était pas indigne.
— Il en est qui, à ma place, seraient jaloux de l'accueil que l'abbé a fait à mon jeune frère: eh bien! moi, je te verrai avec plaisir partager la f;iveur dont il m'entoure. — Mais pourquoi ta main tremble-t-ellc ainsi dans la mienne? d'où vient cette rougeur qui couvre
84 Ai-oïss.
tes jopes con-rne celles d'une jein^e filîe qui entend i>;irleî' d'anionr pour la première {'ois?... Il/'a'iî bannir ci-lte {i'iiidité, mon frère; nous aurrus plus d'une fois ensend.>le Toccasiou de liioiitnr de la lijrdiesse: songe que, malgré fr>n j(^une âge, en devenant moine, tu deviens iiv^)' ■ cl (pi'd te faut en avoir le cour,.'' s entrons daiiS la co .r des novices;
vi-' z seuls sans doute pendant votre
tK;v.caî. r;i!!î uiieux, vous aur'ez plus de lih.';1e; je pourr i plus facilement venir parler avec vtuis et vous donner les conseils dont votre inexpérience a besoin; car je suis vieux, quoique labbé m'appelle son enfant, ajoutat-il en riant.
Ca Cour ÎJeg Yioviai.
Cette cour des novices était circulaire et entourée de murs d'une grande hauteur; elle ressemblait à ces tours d'encoignure qui sont aux premiers retranchemens des forteresses : et telle était peut-être sa destination; du moins on l'eût pensé à voir ses meurtrières étroites qui dominaient la forêt.
Vis-à-vis la porte d'entrées'enfonçaituneporte basse, cintrée par le haut , en bois de chêne fort épais recouvert de plaques de fer. Wilfrid, qui en avait la clé, l'oiivrit aux deux postulans, et monta avec eux un escalier étroit et obscur.
Cet escalier coupait un corridor long de quarante pieds où donnaient plusieurs petites portes appartenant à différentes petites chambres, qu'en langage de couvent on appelle cellules. Elles étaient construites dans le mur même de la cour : cela peut donner une idée de leurs dimensions et de l'épaisseur du mur. Tout aguerri qu'était le vieux soldat, il fit un pas en arrière en voyant Th ibitation qu'on leur destinait, et une larme roula dans les yeux d'Éthelred.
— Ce séjour ne vous sourit pas, mes frères? j'aurais souhaité qu'il vous fût plus agréable, ou, mieux encore, qu'on vous lit grâce de l'épreuve rigoureusement ordonnée à ceux qu'une inspiration du ciel conduit aux pieds du bienheureux saint Evroud; mais cela ne m'a point été permis : tout le monastère en eût hautement murmuré, et l'autorité même de l'abbé se fût peut-être brisée contre l'insurrection monacale.
— Et à quoi l)on cette épreuve, notre frère Wilfrid? pourquoi nous mettre en cage comme des hiboux ? nous enfermer comme des prisonniers de guerre condamnés à moiu-ir de faim?.... Si je n'avais conliauce dans la loyauté
LA COîT» D23 WOViO^S. ÎÎT
de l'abbé de Toni, je commencerais à chanter la messe des morts, car si telle était sa sainte volonté, lorsque vous aurez fermé la j)orte sur nous ( à moins que Dieu ne nous envoie le char où fut enlevé le prophète Elie ), je ne vois pas comment nous sortirions d'ici.
C'était presque avec l'air du douic qu'Anguerrand prononça ces paroles. Et en effet, sa consciente lui disait qu'il pourrait bien prendre fantaisie à l'abbé de les traiter en ennemis.
Toutefois, V/ilfrid s'empressa de bannir cette idée de son esprit, en lui annonçant, même avec un certain mystère confidentiel, qu'il nepeidtait rien à vivre loin des autres habitans dn Cloîii e. Certes, la pénitence qu'ils faisaient en étant séquestrés de la sorte, était assez grande! aussi les consolations que procurent la bonne chère et tui vin généreux ne leur seraient-elles pas refusées.
A celte promesse un rayon de joie brilla sur les traits tii.i vieux soldat. De tout temps, ceux qui ont porté l'épée ou endossé le fioc ont regardé conune bien employées, les heures où les dtiix mâchoires inférieure et supérieure s'éloignent et se rapprochent méthodiquement pour la plus grande satisfaction de
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Messer G aster, le général en chef de l'armée de l'économie animale.
Éthelred y fut sans doute insensible, n'étant pas encore arrivé à l'âge où l'organe digestif tient ime place si distinguée dans nos affections, mais cependant son effroi en diminua et il se promit de prendre patience au mal.
Wilfrid leur montra dans tous ses détails le nid de chauve-souris, comme l'appelait Anguerrand.
— Observez, leur disait-il, qu'on a mis de la paille fraîche dans les cellules. Voyez briller au fond du corridor une lampe d'argent; elle éclaire un petit autel où les novices demandent à Dieu continuation de ferveur et de vocation.
Il ajouta que la paix la plus grande régnait en cette retraite, que maints novices, aujourd'hui moines gros et gras, bien portans, y avaient eu des communications avec la Divinité.
D'ailleurs le séjour qu'ils feraient au nid de chauve-souris, comme l'appelait Anguerrand, ne serait pas long ; neuf jours en verraient la fin ; on pourrait même en ouvrir la porte le hnitièine, si la Sainte -Vierge apparaissait à l'abbé pendant la neuvaine et lui en intimait l'ordre; que cela adviendrait, leurs prières
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étant ferventes et leur foi sincère, attendu que l'ange gardien intercède jour el nuit auprès de la Mère du Sauveur pour la créature dont il est le génie spécial.
— Qu'à cela ne tienne, mon frère Wilfrid, dit Anguerrand ; nous avons coutume de ne rien épargner dans nos prières; jamais notre bon ange ne nous a délaissés, ce qu'il ne fera pas sans doute, maintenant que nous sommes dans la cour des novices, où les saints veulent bien fréquenter, ainsi que vous le dites.
— Amen, mon frère, répondit Willrid. — Il prit la main d'Éthelred, qui n'osa la lefiiser, et, la serrant avec force, il s'écria en soupirant : — Que vos jours passent rapides et tranquilles dans ce triste lieu ! que votre sommeil y soit léger 1
Il les quitta, se cachant la figure dans ses mains.
Pourquoi cette épreuve était- elle ordonnée aux novices? se demanda Anguerrand. Le frère Wilfrid, un excellent frère du reste, n'avait pas répondu à cette question; elle était capable de dégoûter quiconque aurait eu l'envie de prendre le froc; ce n'était pas d'un heureux augure pour le genre de vie qu'on allait em-
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brasser an sortir de ce nid de chauve-souris. Ces réflexions furent faites à haute voix. Éthehed répondit :
— Je ne saurais, mon vieil ami, m'empécher d'a(hnirer cette épreuve. Celui qu'iui dégoût passager du monde, un caprice du moment, ont conduit au cloître, ne résistera pas à neuf jours de résidence dans ces lieux, et il demandera promptement à se remeltre à la vie privée, dont il aura connu ici la valeur. J'estime plus les moines depuis que je vois la franchise avec laquelle ils traitent ceux qui veulent suivre la fortune du cloître.
— Ne serait-ce pas plutôt, dit Anguerrand, parce qu'ilsdésirent t'éloigner d'un métier dont ils se trouvent heureux, la part de bonheur étant moindre pour chacun, lorsqu'augmente le nombre de ceux qui viennent au partage?
Etheîred, après avoir réfléchi un instant: — Mon vieil ami, tu pourrais bien être plus près que moi de la vérité ; nous le verrons bien. Malheiu'eusement, que la raison soit de ton côté ou du mien, il faut toujours que nous restions!
Alors ils gardèrent le silence et se mirent à
pe
enser.
jtû Cuisina* ^u monasth'?.
On n'était pas moine poursuivre en tout point la règle de saint Bruno ou de tel autre saint en vénération que vous voudrez; chaque couvent avait bien sa constitution écrite en gros caractères tres-lisibles, constitution fort vénérée et dtjnt on parlait souvent; tuais ce qu'elle contenait de terrible et de menaçant contre les douceurs du pèlerinage qu'on appelle la vie, étant reconnu impraticable et en quelque sorte \m obstacle à la vocation des fidèles, tom!) lit en désuétude par le non-usage et se trouvait renvoyé à la vie des saints.
Ainsi les moines devaient alimenter leur vie, toute de contemplation et de prière, avec des fruits et des racines, pâture qu'avaient rendue célèbre les anachorètes de la Thébaïde. Les moines devaient boire l'eau pure des fontaines, parce que l'eau pure est propice au calme des sens; mais ces racines, mais cette eau pure des fontaines, depuis long-temps il était convenu qu'on n'en userait plus que dans les pénitences publiques.
Il existait, il est vrai, des jours d'abstinence, Un carême avec ses longs jeûnes; mais fallaitil être moine pour s'y soumettre?
Qu'y avait-il donc de spécialement agréable à Dieu dans l'état monacal?
L'abbé de Saint-Evroud , — l'histoire de sa vie le dit avec complaisance, — malgré sa sévérité , n'avait pas interdit à ses moines le bonheur que procure la table.
Rien ne manquait au festin : bœuf qui pâture dauh les prés, mouton qui broute le serpolet sur les rochers, poulets nourris au grain, lièvres des bois, daims, sangliers, tout se donnait rendez-vous au réfectoire du monastère.
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Et quelle cuisine! c'était un monde tout entier.
Leroi(lecegouvernementdescendait,clit-on, de Vitellius par les mâles, et l'abbé de Saint- Évroud, profond connaisseur en généalogie, ne l'appelait jamais que de ce nom , à moins que, dans les grandes circonstances, il ne le saluât de celui cTimperator romanus , ce qu'il accompagnait toujours d'un petit coup de main sur la joue.
Les fourneaux de la cuisine avaient trente pieds de long sur quinze de large; la cheminée pouvait aisément contenir soixante personnes entre ses deux chambranles ; trois bœufs y rôtissaient à l'aise, huit chevreaux s'y étaient vus réunis à la même broche.
Dès ses plus jeunes ans, la réputation de Vitellius s'étendait à trente lieues à la ronde. Vainement quatre ducs, trois comtes, onze barons se l'étaient disputé à l'épée et à la lance, il échut au plus fort et dernier enchérisseur, qui n'était rien autre que le modeste abbé (le Saint-Évroud. Toutefois , ledit abbé prit l'engagiinont d'admettre les ducs, cnnUes et barons évincés, une iViis l'iin, à sa table, pour qu'ils jouissent au moins des talens
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merveilleux de Vitellius; el cette parole qu'il avait donnée , il y resta fidèle.
VAmperator romanus , tout absorbé qu'il était par le culte du dieu dont on l'avait fait grand-prétre, laissait dans son cœur une place à la vanité ; et ces éloges, et cet empressement dont il se voyait l'objet, en chatouillaient singulièrement l'orgueilleuse faiblesse.
Il avait donc la conscience de son mérite, et, st'tant dit une fois ce qu'il croyait valoir, il s'imagina manquer à ce qu'il se devait s'il ne l'apprenait pas à ceux qui, par hasard, pourraient l'ignorer encore.
Vous eussiez vainement cherché un sourire quand il commandait une manœuvre à ses esclaves, réclamait le poivre ou le sel, ou bien le laurier qui aromatise. Au jour du danger (si par hasard de hauts et puissans seigneurs étaient venus brusquement s'asseoir à la X;\\)\e hospitalière de l'abbé) son front ne se couvrait pas de rides, sa tète ne se troublait aucunement , sou œil était calme , pas de désespoir à la Yatel , mais Annibal dans les plaines de Zama.
Du reste, il n'eut permis à qui que ce soit le blâme ou le conseil. La présence de Tabbé de
Toni i'aurait mis claiiS un terrible embarras , et je ii'osciais assurer qu'il n'eût pas déposé son pouvoir dans les mains de celui qui n'en respectait pas les prérogatives.
Il arriva donc que Wijfrid , tout plein de dévouement pour l'estomac des deux novices, se présenta devant Vitellius.
L'empereur romain, en ce moment les bras croisés, le cou tendu, une jambe avancée, était debout en face c!'un bœuf immense qui tournait lentement au feu brillant de la vaste cbeniinée. Peut-être rêvait il à quelque création nouvelle dont Tabbé de Toni l'eut vanté aux oreilles de toute l'aristocratie normande, lorsque Wdfiid , prenant sa main avec douceur , lui dit : « Que Dieu vienne à ton aide, roi de paix et des joyeux plaisirs! »
A cela pas de réponse ; l'empereur romain conserva toujours la même position et ne daigna pas jeter les yeux sur la bouche ([ui avait prononcé ces paroles flatteuses.
Willrid alors se plaça de manière à ne pouvoir échapper à son regard, et d'une voix insinuante : — Je crois cpie notre sublime l'rnperator roman as v\[\'\\ Qn travail d'enfantement, car nous lui avons adrossi- la parole, e; notre I 5
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imperator romanus ne nous en a pas donné une seule en échange. Or , il n'y eùi pas manqué (nous connaissons trop ses mœurs polies) , si de bien hautes occupations ne l'avaient empêché de nous entendre.
— Frère Wilfrid , vous devez compte à la Normandie du crime que vous venez de commettre, répondit-il avec le pins grand sangfroid; il n'est pas de messes, de confessions, d'indulgences qui vous en puissent absoudre. J'avais trouvé le moyen de
— Hélas ! dit Wilfrid , je m'en étais douté, grand descendant du grand Viiellius ! En voyant cette tète échauffée par la flamme du foyer, ces yeux qui jetaient des éclairs comme un ciel d'été, j'avais bien pensé que ton génie travaillait et s'élançait dans des régions inconnnes. Mais, pardtmne, empereur romain , je prierai le ciel qu'il te replace devant ta découverte. Pardonne, un besoin.... la pitié, la charité, m'ont conduit auprès de toi. Je suis coupable, sans doute bien coupable, mais je n'ai point à me reprocher le vil sentiment de l'égoisnie.
Tu sais , mon empereur , qu'il nous est arrivé deux novices aujourd'hui; le seigneur
LA cnisiKi: DU nsoKASTÈai:. %f
abbé s'intéresse vivement à leur personne; il désire que leur noviciat ne soit pas trop cruel
et que clans la solitude un ami invisible
pour eux, un bonime unique, incomparable^ prépare de sa main impériale quelques-uns de ces chefs-d'œuvre dont les barons normands ont tant de fois célébré la gloire. Ainsi , mon empereur romain, si tu veux, une tranche de venaison bien
Vitellius l'arrêta brusquement :
— Mon frère Wilfrid, nous connaissons dans tous ses détails la profession que nous avoni embrassée, et notre mémoire bien consultée il ne nous revient pas que nous vous ayonà demandé conseil là -dessus.
— Que Dieu me préserve d'une telle pré-* somption , fils du grand Vitellius! Mais tu sais que la venaison prend datis tes mains plusieuri formes et diverses apparences, ainsi
— Notre frère Wilfrid ne pense sans douté pas que nous ayons oublié de combien de manières une tranche de venaison pouvait être présentée à une bouche friande et délicate. Il nous semble donc que le soin qu'il voulait se donner est imilile : nous sommes persuadé qu'il en conviendra lui-même.
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— Sans doute , mon empereîir; mais dans cette liste si longue je voulais t'indiquer
— Notre frère Wilfrid s'imagine donc que nous ne saurions pas choisir le morceau le plus digne d'être offert aux protégés de l'abbé de Saint-Évroud ! Je croyais qu'il avait de nous une opinion meilleure, que nous avions assez fait jusqu'à ce jour, dit-il en élevant la voix, pour ne pas nous attirer de pareils soupçons. Ce n'est point ainsi que notre frère Wilfrid agissait avec nous lorsque le digne abbé, que le ciel le bénisse! lui ordonna de venir nous demander une collation pour être servie dans la chambre secrète. Elle était destinée à une jeune pénitente qui, faible , défaillante, avait besoin de prendre ime nouniture substantielle après avoir reçu celle de l'âme pendant deux heures aux pieds de l'abbé de Saint-Évroud. Vitellius, me disait alors notre frère Wilfrid, l'abbé de ïoni se recommande à tes talens; une bouche de femme sera ton juge , — et — pas de réflexions, de leçons de.... Y perdîtes-vous quelque chose, frère Wilfrid ?
— Mon '.'mpereur , dit Wilfrid en l'interrompant , je m'en rapporte entièrement à ton zèle, à ton goût exquis; je voulais avoir ma
Ui CUISINE DU KOKASTSaS. H\i
part clans la reconnaissance des novices, ils te la devront tout entière. Ils se sont levés avec le soleil, et la jouruce passe rapidement; ave pitié d'eux, mon en)pereur. Je les abandonne à ton génie et à ton cœur , organes dune qualité super eure.
L'empereur romain le vit s'éloigner sans exprimer davantage sa pensée: son visage ne changea pas d'un déplacement de rides, et sa bouche ouverte ne se referma de dix minutes; on eût dit que le tonnerre l'avait frappé, à son apparence d'immobilité et de non existence. Mais tout à coup, se dressant sur la pointe des pieds, détruisant la croix que ses bras formaient sur sa poitrine , il s'approcha de ses fourneaux, et à la lueur du charbon dont la flamme rouge et ardente serpentait en se jouant autour d'un bassin de cuivre, frappant de son poing la hiu'ed'un sanglier destiné au dîner du lendemain, il jura que jamais aux novices morceau de boeuf, cerf, daim, sanglier, ou faisan , ne serait apprêté de sa main. C'était pitié vraiment que de jeunes moines sans barbe vinsse;it donner des leçons à un homme qui n'en avait jamais reçu de personne. II n'était donc plus souverain niaîhe dans la cuisine du mo-
Té AÎ.OJSB.
nastère? quelqu'un s'était donc rencontré qui fùtassez hardi pour lui dire : — Vitellius, coupemoi une cuisse de chevreuil , sers-moi cette épaule de daim ! — O novices! novices à qui je dois cet outrage inaccouînmé, que la manne du ciel tombe à vos pieds si la parole de Dieu ne suffit pas à votre nourriture, car, advienne que pourra , Vitellius a prononcé la sentence qui vous condamne!
Après ce serment, le grand homme reprit l'air calme qu'il avait d'habitude; son âme était soulagée d'un poids énorme. Qu'était-ce que la vie de deux novices comparée à son honneur attaqué? Mourir pour réparer l'atteinte cpi'on y avait portée , c'était assurément un sort dont iîs ne pouvaient pas se plaindre. Amen.
Ca (Conquête.
Déjà cependant le soleil perdait de la force; l'ombre que projetaient les arbres de la foret s'alongeait en ovales, l'air était plus frais, une brise légère pénétrait d:.ns les corridors du cloître et y répandait le parfum des fleurs qu'elle avait effleurées sur les prairies d'alentour.
Placés aux meurtrières des murs de leur cour, les novices regardaient la campagne qui déroulait à U'urs pieds ses capricieuses ondulalions de blés et d'avoines jusqu'aux rochers oîi s'élevaient les premiers arbres de la forêt. La conversation languissait entre les deux amisj
les chimères qui souriaient à la jeune inuigination d Éîhelred et les idées positives d'Anguerrand mêlées de quelques craintes superstitieuses n'étaient pas matière à sympathie.
Aussi avaient-ils petisé que garder mutuellement le silence c'éîait se rendre un service réciproque. Cependant une heure arriva où la même pensée trouva place dans leur cerveau, et, se frayant un p.issage à travers les bouches si scrupuleusement fermées, exprima un doute sur la confiance qui devait être accordée à la parole du frère Wilfrid, le bien -aimé secrétaire.
— Mon jeune maître, dit Anguerrand, ne trouvez-vous pas que le jeûne dure bien longtemps?
— Oui , mon vieil ami.
— Puisque telle est votre opinion, je ne me trompe donc pas? Y a-t-il vertu qui tienne à une pareille abstinence? Tout bon chrétien qui s'y soumettra aura envie de gagner bien promptement soti paradis.
— Depuis liier soir, une heure après que le chevalier nous eut fait ses adieux, ma bouche n'a pris aucune nourriture.
— Que vous devez souffrir, mon jeune mnî-