‹ AloïseChapitre 5 sur 24 · LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

LA CONQUÊTE

tre ! De tous les maux qu'un homme puisse endurer sans mourir sur-le-champ , la faim est le plus cruel. En effet, c'est le supplice réservé à ceux qui ont souillé les saintes hosties, le supplice des espions, des sorciers et des juifs, tous damnés de leur vivant. O mon jeune maître! vous ne le subirez jamais ; croyez-en votre vieux serviteur. J'aimerais mieux vous briser la tète contre ces murailles, et, me la brisant après vous, mêler mon sans; avec le vôtre.

Cette réponse, faite sur un ton qui annonçait une résolution sérieuse, effraya Ethelred. Il pâlit en voyant les yeux du vieux soldai se fixer sur lui avec une cruelle amitié, tout disposé qu'il était à devenir son bourreau pour lui épargner une mort infâme, selon ses principes.

— ]Mon vieil ami, il est possible que le frère Wilfrid nous ait oubliés aujourd'hui ; mais il se rappellera sans doute

— Rien , mon jeune maître; ici , nous sommes en cage; on nous y tient, on noui. y gardera. Notre agonie servira de passe-temps à l'abbé et au porte-guidon de Normandie ( que Satan les extermine !)

Et, les bras tombés, il regardait la terre; mais

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tout à coup , relevant avec orgueil sa tête blanchie :

— Il faut prendre courage, s'écria- t-il , imiter votre malheureu xpère qui toujours me disait: ^- Anguerrand, le vent est contre nous j gloire à Dieu, ramons plus fort.

Alors il toisa d'un oeil scrutateur les murs de la cour , comptant le nombre des pierres de taille assises les unes sur les autres. Toute espérance se brisa contre elles; le pied n'avait pas où s'appuyer le plus légèrement pour tenter l'escalade. — Et la porte! — planches épaisses réunies ensemble par des liens de fer. Le frère Wilfiid l'avait fermée impitoyablement; mais il s'en approche , de son bras cherche à l'ébranler... O ange gardiendu vieux soldat! elle était ouverte , elle cède au plus faible effort.

— Vous ne mourrez plus de faim, mon jeune maître, quand je devrais vous apporter les têtes des deux Toni... Mon retour ne sera pas long.

Or, il courut avec ses cinquante-cinq ans, il courut, et si bien que, rencontrant sur son chemin unfrèrequ'il n'avait pas aperçu, il le heurta, et roulant avec lui sur les pavés de la cour : . — La cuisine, la cuisine , mon frère ! viens avec moi à la cuisine!

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Le moine se débattait.

—Ne me réponds jDas, mon frère; viens à la cuisine, ou prie Dieu sans différer, car je t'envoie au pied de son tribunal!

Le moine, tout meurtri, tout froissé, honteux et penaud , obéit à la force et servit de guide au vieux soldat.

— Double le pas, mon frère! bien, bien... tu vas trop v^ce maintenant, attends-moi donc! Ah! nous y voilà. C'est bon, mon frère, je te remercie; tu ne me trouveras point ingrat, si tu me donnes occasion de te prouver ma reconnaissance. En attendant, je remercie la Vierge et les saints de m'avoir fait cheoir sur toi. Va, mon frère, va en paix.

Le moine était déjà loin de lui. Restait maintenant à s'intioduire dans la place; une question se présentait, l'ennemi qui l'occupait était en force, Vitellius, ayant une armée d'aides-majors et de sous-aides à ses oidres ! n'était-il pas imprudent de se présenter avec l'air menaçant du vieux Brennus quand il pesa Tor des bourgeois de Home? etd'iilleurs, qn<'lle épéc à mettre dans la balance pour faiie j)encher de son côté les chevreuils qui prenaient couleur à la flamme du foyer? Assurément il était iWme

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bravoure à toute épreuve, mais...,, mieux valait.... n'importe, il en avait osé bien d'autres; et quand il était monté seul sur les murs d'Alençon, et quand il avait tué trois des chevaliers qui vinrent au nombre de sept attaquer son noble maître , lequel sans doute en cette circonstance lui souriait du haut du paradis : — La victoire est aux braves !

Il entra donc, le front haut, le pas assuré, et, parcourant deux fois l'empereur romain de la tète aux pieds, il lui dit fièrement :

— Frère , saviez-vous qu'il y avait non loin de vous deux hommes dont le jeune se prolongeait depuis hier?,,

— Je le savais.

— Le frère Wilfrid vous en avait donc instruit .'* Savez-vous aussi qu'il n'est pas de saint capable de résister à une pareille abstinence?

— Il est possible.

— Et cette idée ne vous a donné aucune compassion?

— Aucune; non, mon frère.

— Vous vouliez donc nous faire mourir de faim?

— l\Ion intention n'était pas de vous en empêcher.

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— Et cette cruauté, en verîu de quel ordre?

— De quel ordre! dit l'empereur romain rougissant de colère, de quel ordre!... Frère, je m'appelle Vitellius, descendant, par les mâles, de l'empereur romain du même nom. Crois que je n'ai point avili le manteau de pourpre qui brillait sur ses épaules en recevant des ordres. Des ordres! qui donc aurait le droit de m'en donner?

Furieux, il haussa les épaules et tourna le dos à Anguerrand. Malheureusement il avait affaire à partie qui ne cédait pas facilement, en quelque circonstance que ce fût, et celleci n'avait en elle rien qui put faire dévier Anguerrand de son habitude. Il suivit donc l'empereur romain, et lui frappant rudement sur l'épaule :

— Frère, frère, regardez-moi en face. — Bien. — Voulez-vous remettre en mes mains un des chevreuils» dont vous vous êtes constitué gardien ?

Yit<'llius lui tourna le dos une seconde foi».

— Frère, votre manteau impérial, comme vous le dites, ne m'empêchera point

Et il s'avançait vers la v;isle cheminée, en dépit des eilorts de Vitellius, qui b était décidé

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à lui présenter la fV.ce pour s'opposer à son invasion; mais l'empereur reculait, vaincu par une force supérieure. Alors son épée , ou plutôt, son coutelas, fut dirigé sur Anguerrand.

'— Ah ! traître, tu veux m'assassinerl dit lé vieux soldat, qui , fnisant retraite de corps , sai* sit une arme semblable et croisa le fer contre le fer.

Tous les regards se fixèrent sur eux : Achille et Hector sous les murs de Troie présentaient un spectacle moins sublime.

. Chacun retenait son haleine, tellement stupéfait d'admiration que personne ne songeait à prendre part au combat pour terminer la hitte. Les coups étaient portés et parés rapidement : adresse des deux côtés , courage de lions ; les yeux étincfelaient de colère , les touches écumaient, le sang ne coulait point encore. Un instant le couteau de Vitellius se reposa sur la poitrine du vieux soldat, mais il s'y reposa mourant ; la chair fut à peine effleurée. Toutefois Anguenand s'en indigna, et plus menaçant, plus agile, plus fort par le danger qu'il venait de courir, il présenta sotidaincMuent le fer à la bouche et au cœur de Vitellius. L'empereur romain perdit de son

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avantage; il ne put tenir devant un ennemi qui l'attaquait avec tant de fureur, et haletant, épuisé, il tomba sur le pavé, traversé par le couteau d'Anguerrand.

— Frère, tu m'as vaincu, dit il, je te pardonne; mais n'enlevé pas encore le chevreuil, il a besoin d'un quart d'heure de feu pour sauver la réputation et l'honneur de celui qui le mit à la broche.

De cette prière Anguerrand ne tint aucun compte ; il chargea sur son épaule un chevreuil tout saignant, ferma impitoyablement la porte sur le vaincu et les témoins de sa victoire, et courut au milieu de la foule des moines étonnés regagner la cour des novices.

A Ethelred :

— Dieu vient au secours de ceux qui ont mis sa confiance en lui; il donne de la force au bras qui tire le glaive pour sa plus grande gloire. — Je vous en apporte la preuve.

La main droite sur le coutelas , il resta à la porte dans l'altitude d'un soldat de garde, craignant » dit-il , qu'une main plus exercée que Ja main du frère Wilfrid ne les enfermât définitivement dans ce nid de chauve-souris.

C'3n9uriTt*tion.

Le jour devenait moins vif sons les longues arcades du cloître, le disque du soleil , suspendu aux dernières limites de Thorizon, se reposait sur la pointe des rochers, tout prêt à disparaître derrière leurs masses imposantes; il y avait plus de vie dans l'almosphèie , l'existence se retrempait au vent léger du soir.

L'heure de la collation sonna j les moines se rendirent au réfectoire : mais, ô douleur! 6 spectacle déchirant pour imc tête rasée ! les tables étaient nues , telles qu'on les avait abandoimées au repas du midi. Les Troyens

Z.'Z»SVEB.EGTIO?r. ê^

attaqués par les harpies, hideuses femelles qui convoitaient Enée, les convives de Balthazar poursuivis par la main de Dieu, qui traçait sur les murs de la salle du festin leur sentence de mort.... Histoires usées, faibles comparaisons! Il fallait voir les moines de Saint-Évroud.

Il n'y eut qu'un cri, uî) cri de vengeance contre Vitellius. Jamais moines n'avaient été plus indignement outragé.s. C'était un de ces crimes inouis qu on ne pardonnait pas.

Murmurans, tumultueux, ils se précipitent les uns sur les autres à la cuisine.

Lorsque les flots de l'Océan, soulevés par U tempête, s'avancent montagnes mobiles sur !c.s rochers du rivage , arrêtés tout à coup ils se brisent; et, recevant une impulsion contî'aire, le feu jaillit en étincelles de leur choc violent: ainsi les moines, trouvant un obstacle invincible à la porte du lieu où le coupable était caché, éprouvèrent une commotion terrible, et, froissés horriblement , firent retentir l'air lU' douloureux hurlcmens.

— Enfoncez les portes, mes frères! s'écrièrent les moines des derniers rangs ; il faut que justice soit faite!

Et poussant de nouveau ceux qui les précé-

daient , la porte céda à ces forces réunies , le sanctuaire du dieu se découvrit a tous les yeux; mais la surprise fut grande, et les lamentations, les soupirs, les regrets, les invocations à la Vierge succédèrent au sentiment d'indignation qui les avait poussés à violer la demeure impériale du petit-fils de Vitellius.

Ce respectable empereur, il était couché sur le dos , les yeux un peu tournés vers les chevreuils qui brûlaient dans la cheminée, comme pour veiller à ce qu'ils s'arrêtassent au degré de cuisson convenable.

Çà et là son armée d'aides et de sous-aides , étendue sans mouvement, ne donnait aucun signe de vie.

Étonnement, stupéfaction générale! On approche, on regarde de près, on touche, et les cœurs battent sous la main qiii les presse , et les paupières de Vitellius s'ouvrant, deux bras vigoureux l'enlèvent de terre ; remis sur ses pieds , il s'y tient seul ; son flanc droit est teint de sang, mais la blessure est légère. Comment donc est tombé ce roi puissant?

Ses aides et ses sous-aides n'entendent aucune parole, ne répondent à aucun signe, mais leur face c&t rouge et brillauto! eux, on

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sait (juel ennemi les a terrassés, c'est lui qui met au lit le frère Audibert Plectran, notre très-cher portier.

On interroge Vitellius ; mais si la mémoire de la scène qui s'est passée lui reste encore , il n'en veut faire aucun usage. Il ne répond à rien, tellement que les moines s'imaginent que Satan est venu s'asseoir sur les fourneaux de l'empereur romain, et de son souffle infernal a renversé maître et valets: or ils se signent et disent des oremus.

Alors arrivent et l'abbé de Toni et son bienaimé secrétaire. — L'abbé se dresse de toute la hauteur de sa taille, et, levant le bras droit, appuyant la tête sur l'épaule gauche, d'une voix forte il leur dit :

— Frères, je vous ordonne de quitter ce lieu: le pain et l'eau ce soir , demain double copie. Au moindre murmure, huit jours de pénitence générale , et la prison pour les grands coupables. Vous me connaissez, allez en paix, frères.

On obéit. — C'était Neptune sans trident, d'un seul mot , d'un seul geste apaisant la fureur des vagues do la mer, — Ou obéit. Roi, empereur, pontife, général d'armée, où trouver l'égal d'un abbé pour raiitorilé ? Moi

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j'irais dans la cabane d'un capitaine de corsaire.

— Wilfrid , dit l'abbé de Toni, ris donc un peu avec nous ! Les novices ont égayé cette journée. Priais je retiendrai long-temps le frère qui a montré au bourgeois de Falaise le chemin de cette cuisine. S'il apprenait à tons ces în^bécilles quel est celui qui les met au régime ce soir, j'aurais peur, mon bien-aimé secrétaire, que son noviciat ne fut trop tôt terminé.

— Nous pouvons croire que Vitellius gardera le secret : d'ailleurs on n'ajouterait pas foi à ses paroles; ils connaissent la CQur des novices, et savent combien il est difficile d'en sortir.

— Oui! quand notre bien-aimé secrétaire n'oublie pas de fermer la porte. Il mériterait bonne et exemplaire punition. Mais nous ne savons pas nous fâcher contre lui, et jusqu'au moment où il nous en aura donné la science, il peut bien se rire de notre autorité.

— Non , mon père.

— Allons, Wilfrid , allons, nous ne parlonâ pas légèrement. Mais Jésus-Christ me pardonnera cette faiblesse. Parmi les apôtres n'avaitil pas choisi saint Jean ?

— Il n'eut que saint Jean, mon père. Quant à l'abbé de Saint-Évroud, y aurait-il de la

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témérité à croire qu'il réserve dans son cœur une autre place à Benjamin ?

— • 11 est possible , Wilfrid ; tu n'y perdras rien , c'est un ami que je te donnerai. Il faut aller lui souhaiter la bonne nuit , Wilfrid , et le faire rire un peu de l'ouvrage du bourgeois de Falaise. Mais que mon sacré caractère soit respecté, frère Wilfrid; le bourgeois do Falaise ne doit jamais connaître en moi que l'abbé de Saint-Évroud.

Ils se séparèrent.

^a Cfttrr.

Il était nuit close depuis trois heures, et, sans pouvoir le démontrer par A -j- B, je ne craindrais pas de dire que le grand nombre des habitans de Saint-Evroud dormait profondément; mais, plus que tous les autres, le frère Audibert Plectran, ami véritable de son lit, port assuré où il se mettait à l'abri des orages qui grondaient dans sa tète, soufflés par le malvoisie ou tel autre vin qu'il avait coutume de boire.

Il ne faut donc pas s'étonner si la porte retentit long-temps sous les coups qui l'èbranlaient, avant que Morphée (laissez -moi le

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