‹ AloïseChapitre 6 sur 24 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

nommer encore) permît au frère Autlibcrt Plcctran d'entendre ceiui qui réclamait son ministère de portier. Cependant , le dieu , vaincu par la persévérance du visiteur, céda la place : et ayant bâillé trois fois, allumé sa torche et trempé ses lèvres dans sa liqueur favorite , Audibert se présenta à la porte où la veille il avait déjà fait attendre si long-temps nos deux connaissances , Anguerrand et Ethelred.

— Allons, beau moine, lui cria-t-on du dehors aussitôt que la lumière y pénétra, allons, beau moine, dépêche-toi ! as-tu juré de laisser mourir à la porte les gens du comte Roger de Toni ?

— Mon frère , j'étais occupé à prier Dieu qu'il vous soit à tous bon et miséricordieux, répondit le frère portier en livrant passage à une douzaine de lanciers couverts de sang et de poussière.

— Et la preuve, c'est qu'en attendant tu nous faisais jurer et tomber dans le péché de colère, pour nous envoyer à ton père, véritable fds de Satan! — As-tu du vin?

— Toujours à votre service, seigneur Rembaud de Saint-Flour. Mais dans quel état étesvous? Est-ce que

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— Ta langue n'a pas de dimanche , frère portier, elle travaille trop, qu'elle se repose un peu. Voyons, race de damné, fais-nous passer le malvoisie; nous te le paierons avec intérêt.

S'adressant à ses lanciers :

— Enfans, maintenant suivez-moi. Au pas; le moins de bruit possible. — Toi , frère Plectfan ,va éveiller le seigneur abbé de Saint- Évroud; il faut absolument que je lui parle. ■ — Allons donc, plus vite, vieux paresseux!

Le frère portier se hâta , et bientôt disparut.

Les cavaliers, Rembaud à leur tête, se mirent en ligne dans la première cour; ils gardaient tous le silence, recevant, sans y songer, les rayons de la lune qui venaient se brir ser sur leurs cuirasses. Les chevaux baissaient latéte,et eux s'appuyaient machinalement surle cou de ces nobles animaux; quelques-uns mêmes sentaient leurs paupières prêtes à se fermer.

Que cela n'étonne pas : j'ai oui dire à un chasseur de la garde impériale, qu'étant une nuit envoyé en reconnaissance il entendit les balles isiidcr :! son oreille sans avoir la force

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d'ouvrir les yenx, tant il avait été accablé par les fatigues et les insomnies précédentes.

Les lanciers cleRernbaud étaient donc disposés à céder au sommeil qui les attaquait, mais ils craignaient la rude sévérité de leur chef, Rembaud ayant coutume de les réveiller à coups de bois de lance , et cette crainte leur laissait au moins un œil ouvert.

L'arrivée du frère AudibertPlectran les délivra pour quelque temps de la gène de cette surveillance.

— Seigneur Rembaud, s'écria-t-il en accourant léger comme un daim, le seigneur abbé de Saint-Evroud, mon respectable maître, consent à vous recevoir: en conséquence, vous pouvez me suivre , moi frère Audibert Plectran , portier de Saint-Evroud, chargé de vous introduire. Quant aux autres lanciers....

— Quant aux autres lanciers, cela ne regarde que moi et le comte Roger de Toni, seigneur de Conciles, porte-guidon de la Normandie, entends-tu? et, par la barbe de J. C, je te ferai goûter au fer de ma lance si....

— Soigneur Rembaud, je vous demande pardon, répondit Audibert tout eflVayé, pardon à deux mains. Ne prononcez pas de ser-

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ment ; il porterait malheur à tous les deux. Vous savez l'histoire de Jephté....

Ces derniers mots firent rouler des larmes dans les yeux du lancier ; il était père, et père bien malheureux ; deux de ses fils étaient morts en combattant auprès de lui , et une fille qui restait à sa douleur, belle, jeune, habile à délacer son armure, lui souriant à son retour de la guerre , venait de mourir victime d'un serment de son père. Un jour qu'on parlait à Rembaud de l'amour qu'un des gens de la suite de Guillaume portait à sa fille, il jura que cet amour le trouverait inflexible. Les prières de l'amant se brisèrent contre son orgueil, les caresses de sa fille ne déridèrent pas son front: l'amant tomba , percé de coups sur un champ de bataille obscur, et sa fille... — Elle devenait tous les jours plus pâle, ses yeux perdaient leur éclat, ses lèvres leur fraîcheur, et comme Rembaud partait avec le comte de ïoni pour une expédition , elle lui dit d'une voix faible et triste : — Seigneur Rembaud, vous ne reverrez plus votre fille... Mais Rembaud se répondit : — L'amour passe avec la saison nouvelle.—Un mois après, il revint à son manoir, les portes en étaient fermées , il n'y avait plus

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de serviteurs , les pieds de son cheval avaient foulé une tombe dans la grande avenue. — C'était la tombe de sa fille.

Et ce moment cruel se présenta à sa mémoire aux paroles d'Audibert; il pleura. La pointe acérée du remords déchire le cœur , malgré l'acier d'une cuirasse; et les yeux qui ont contemplé froidement l'agonie des blessés et la mer de sang du champ de bataille répandent souvent des pleurs sous le poids de la douleurpaternellecomme les yeux d'une femme au sein de la paix domestique.

— Frère Audibert, répondit Rembaud avec émotion , tu as raison , le seiment qu'on a la folie de faire , ressemble à l'épée qu'un homme suspend par un fil au-dessus de sa tète. On regrette souvent (jue la langue ne nous ait point été arrachée au moment où elle le prononçait. — Mais je vois s'avancer le seigneur abbé lui-même.

— Non, c'est son bien-aimé secrétaire; il vient sans doute pour vous conduire auprès de sa révérence, et cela étant mon ministère vous devient inutile, car je m'imai;ine que vous n'avez pas besoin de deux introducteurs , attendu que...

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— Attendu que ! dit avec impatience le lancier; mais se reprenant, il ajouta : — Je te suis obligé, mon frère, de ta bonne et digne intention; frère Wilfrid nous suffira, il faut l'espérer. Que la Vierge écoute tes prières!

Alors il aborda Wilfrid, qui lui tendit la main.

Tous deux étaient de connaissance ancienne; le rôle de confident , qui avait été attribué à chacun d'eux par les frères de Toni , les rendait mutuellement un objet d'estime l'un pour l'autre.

— Qui nous procure le bonheur de voir à cette heure le brave Rembaud de Saint-Flour? dit Wilfrid.

— Ma foi , mon frère , répondit ce dernier , il me serait difficile de te répondre, malgré la confiance entière que tu m'as inspirée. J'ignore le motif de ma visite, quoique je sache fort bien que j'ai une lettre à remettre moi-même cette nuit à l'abbé ton maître, frère du mien. Mais savoir cela ce n'est rien savoir; c'est la lettre elle-même qu'il faudrait connaître.

—Et tu ne la connais pas?

— Si le cachet d'une lettre écrite par le comte de ïoni était brisé par une autre main

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que par la main de l'homme à qui elle est adressée....

—Le comte ne lui donnerait [jas pour pénitence le pain et l'eau.

— C'est la différence qu'il y a entre un moine et un lancier. J'ai pourtant entendu dire que l'abbé de Saint-Évroud, quand il fronçait le sourcil....

— Ferait tremblerlediablelui-mènie, surtout s'il avait un goupillon trempé d'eau bénite dans la main droite.

— Et les fronce-t-il souvent?

— A peu près comme le comte Roger de Toni.

— Alors deux fois par jour, en attendant que les vapeurs du vin soient dissipées.

— Maintenant ?....

— Maintenant il est calme ; il dormait pendant que tu attaquais si vigoureusement la porte du cloître.

La conversation en finit là.

L'abbé les reçut avec dignité, sans laisser rien paraître de cette bonté dont il donnait journellement tant de preuves à son secrétaire.

Enveloppé d'une robe blanche, la ceinture noire sur les reins, il était debout. A peine

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répondit-il par une légère inclination au salut de Rembaud, salut si respectueux qu'un sultan au milieu de ses janissaires en eût été satisfait.

— Mon père, dit ce dernier en présentant la lettre, le comte Roger deToni, seigneur de...

— C'est bon, c'est bon, nous connaissons les titres de notre noble frère! donne.

Et il prit la lettre des mains de Rembaud, qui demeura comme une ligne oblique partie de la tête de l'abbé, sa perpendiculaire, jusqu'au moment où il plutà celui-ci d'ouvrir la bouche et d'adresser la parole au messager fraternel.

—Notre noble frère n'a rien ajouté a cette lettre? dit l'abbé après avoir réfléchi un instant.

— Non, mon père, répondit Rembaud, se relevant, et poussant un soupir.

— Nous allons en donner le reçu.

— Mais, mon père, il avait demandé une réponse.

— Eh bien ! la voilà ; tu lui diras que ses désirs sont pour nous des ordres...

Et souriant, avec amertume, ses yeux cherchèrent à être compris des yeux de Wilfrid.

»-"Et que fait notre noble frère ? la victoire

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