LA LETTRE
est toujours fidèle au porte-guidon de la Normandie?
— Toujours, mon père. Cependant nous venons d'être repoussés vigoureusement par un parti de bâtards. Sur trente-deux lanciers que je conduisais, j'en ramène douze. Nous avions ordre de poignarder le chevalier Guiscard, mais c'est lui qui nous a fait sentir le fer de sa lance.
— Cela ne ressemble pas beaucoup à une victoire, dit l'abbé en se mordant les lèvres.
• — Non, mon père, répondit Rembaud avec humilité.
— Est-ce que notre noble frère était avec vous?
— Au bruit des armes qui s'entrechoquaient il est accouru, mais l'épée dans les reins il a reculé avec nous : k la porte* du monastère il nous a quittés, m'ordonnant de vous porter sans délai la lettre que vous venez de lire, mon père.
— Poiuquoi n'est-il pas entré avec vous?
— Mon père, la lettre doit vous l'avoir aj)j)ris.
— Non.
— Alors je ne saurais vous le dire, tn me
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remettant cette lettre entre les mains, il m'a seulement donné rendez-vous dans la vallée, de l'autre côté du bois.
— Le Bâtard est donc disposé à se battre jusqu'à la mort ?
— Je l'ignore, mon père; mais on peut dire qu'il est heureux comme tous ceux qui naissent sans la permission de l'Eglise. Voyez : Guy de Bourgogne et Grimouît du Plessis, seigneur du Cotentin, avaient déposé les armes, et sous l'apparence d'une feinte soumission foi'maient le projet de l'assassiner. Le plan était arrêté, il ne devait plus sortir de Yalogne , car les deux conjurés avaient sous la main des hommes dévoués. Eh bien ! ne voilà-t-il pas que le bouffon Galet, qui est appelé à les amuser de sa folie, prèle l'oreille, entend le secret de la conspiration, et va bride abattue la révélera Guillaume. Guillaume ne le crut pas d'abord j mais voyant que Galet ne cessait de brailler et de crier: Fuyez, fuyez^ ou vous êtes înort, il saillit promptement de son lit^ print ses brayes, et pour se déguiser s\iffubla d'un manteau seulement^ descendit à retable, print un cheval^ monta suz, et s'en partit , chevauchant grande erre, vers le Vcez de Saint-Ciénient*
LA XiSTTaz:. 97
— Le ciel ne ie protège pourtant pas, dit Tabbé bien sérieusement, mais il e.^t possible que le diable lui prête aide et assistance; nous prierons tous le ciel, Rembaud, nous prierons avec de la cendre sur la tète, la corde au cou etlespiedsnuds, afin quesaint r>Iichel reprenne la lance qui fit rouler Satan dans les abîmes de l'enfer.
— Et saint Micheln'aura garde de s'y refuser , mon père, sa réputation y est intéressée, dit Wilfrid.
— Mon bien-aimé secrétaire a raison, ajouta malignement l'abbé, quoique saint Micbel, le patron spécial des lanciers, ait un peu oublié, cette présente nuit, ceux de notre noble frère. Wilfrid, il faut montrer au brave Rembaud le chemin delapremieie cour, et bien ordonner à Audibert Plectran de verser sans épargne le vin de nos caves. Nous voulons que les lanciers du comte Roger n'aient point à se plaindre de riiospilalité de l'abbé de Saint-Evroud. Rembaud, tu diras donc à notre noble frère que nous sommes à ses ordres. Nous lui envoyons le baiser de paix et notre bénédiction. Toi, Wilfrid, reviens bientôt auprès de nous. Nous désirons ne pas nous endormir avant d'avoir
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appris de ta bouche comment notre volonté a été exécutée.
L'abbé leur fit un léger salut de la main droite , et ils sortirent.
En arrivant dans la cour où les lanciers attendaient en ligne le retour de leur chef, Rembaud, arrêtant Wilfrid par le bras, lui dit avec un orgueil qu'il ne cherchait pas à dissimuler :
— Tietis, frère, jette les yeux sur les guerriers que je commande; tu les vois immobiles, semblables à des hommes d'airain montés slir des chevaux de marbre. Eh bien! d'nn mot de ma bouche tout va s'animer; le silence de cette cour que ma voix trouble seide en ce moment sera interrompu par le piétinement des coursiers et le froissement des armures; d'un mot ilss'élancerontau milieu des piques et des épées, et mourront à ma voix comme ils auraient vidé un pot de vin vieux. — Et pourtant les bâtards nous ont bien maltraités. Parmi ceux qui se taisent là bas, qui ne poussent pas même un soupir, il en est plus d'un peut-être dont le sang coule sous la cuirasse. — Mais qu'importe? Ce qui leur reste de vie est à moi. —
Et relevant sa moustaclie,il ajouta, en jetant
LA LETTF.r. 99
un regard de triomphe sur le jeune moine:
— Crois-tu maintenant que mon sort ne soit pas préférable au tien, Wilfrid?
— C'est une question que tu n'aurais pas dû me faire en ce moment, car aujourd'hui l'avantage est tout de mon côté. Nous ne craignons pas les coups de lance, nous autres; et quand le sommeil vient fermer nos veux, il nous trouve disposés à le recevoir sur un lit qui vaut mieux que le plus beau des chevaux où dorment sans doute quelques-uns de tes cavaliers,
— Oui, mais le matin la cloche vous réveille comme les grelots qui sont autour du con d'un chien réveillent un troupeau démontons au lever du soleil. Le soldat, couché sur son lit de bruvère, entend le clairon guerrier saluer le retour de l'aurore; le feu du combat circule dans ses veines; il se lève, saisit sa lance, et déjà son œil menaçant appell<^ l'ennemi...
— Et l'heure du déjeuner arrivée, Rembaud, le souvenir dos repas splendidcs, où la venaison était abondante, se présentant à la mémoire, ou mieux à l'estomac des héros, crois-tu que , campés en face du monastère de Saint-
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Evroud, par exemple, ils ne portent pas envie à ses habitans, lorsque la cloche , qui les a réveillés , les appelle aussi à une table préparée par le grand Vitellius , le prince des cuisiniers?
— Frère Wilfrid, tu n'as jamais connu le bonheur d'un repas pris sous la voûte du ciel, dans un bois, sur un rocher, au bord d'un précipice, pendant que gronde l'orage, que les vents mugissent; tu n'as jamais connu la joie qu'excite le feu où cuit le bœuf volé à l'ennemi; jamais tu n'as connu...
— Il serait possible qu'il y eût erreur dans l'opinion du brave Eembaud sur les choses qui me sont personnelles, dit Wilfrid en l'interrompant, mais comme je ne lui ai pas raconté l'histoire de ma vie, il lui est permis d'ignorer ce que j'ai pu connaître ou ne pas connaître. Quelque plaisir que j'éprouve dans cet entretien , il faut nous séparer, le seigneur abbé m'attend; il est du sang des Toni, lequel sang est inflammable et prend facilement feu au fouet de l'impatience, comme doit le savoir aussi bien que nous notre brave frère Rembaud. Adieu donc; bonne chance. Commande à Audibert Plectran de n'être pas avare du vin de nos caves.
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Rembaïul remonta légèrement sur son choval, se plaça à la droite des lanciers et donna le signal du départ en faisant briller son épée. Marchant deux de front à sa suite, les douze cavaliers s'acheminèrent au pas vers la loge du portier, pour ne pas troubler le sommeil des moines.
Wilfrid les regarda s'éloigner en se croisant les bras, et, lorsque le dernier eut disparu à ses yeux, il retourna auprès de l'abbé de Saint- Evroud.
— Wilfrid, te doutes-tu des nouvelles que nous annonce notre gracieux frère?
— Non, vraiment.
— Eh bien ! lis.
Wilfrid rcrut la lettre de la main de l'abbé , et il la parcourut bouche close.
— Lis tout haut; il ne peut manquer de nous être agréable d'entendre une seconde fois ce poulet mignon.
Wilfrid obéissant :
« A notre noble frère le »
— Passe, Wilfrid. Il ne se rapj^elle si bien nos titres à la vénération des fidèles que pour mieux y opposer les siens et signer au bas :
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a Porte-guidon de la Normandie. » O vanitas vanitatum !
— C'est vrai , mon père.
— Qu'attends-tu donc, Wilfrid? continue, Wilfrid lisant :
(( Les bâtards nous ont battus ; la lance de » Guiscard a couché sur la poussière mes meil- » leurs soldats. Faites prier pour eux qui sont » morts, et pour nous qui avons à les venger, » Baites prier le jour et la nuit.
» Le monastère sera occupé par mes hommes » d'armes avant la fin du mois... »
— L'entends-tu, Wilfrid? il ne s'informe pas si nous y donnerons notre consentement.
— C'est vrai, mon père.
(( Le monastère sera occupé par mes hom- » mes d'armes avant la fm du mois : c'est la » suite d'un conseil tenu hier entre les ditférens » chefs de l'armée. Son excellente position, la « force de ses murs, en font un lieu redoutable » d'où nous pourrons dominer le pays
» Si la bataille se donne auprès du cloître , » on a pensé que vos moines devaient endosser )» la cuirasse et tirer le glaive : les coups portés » par les hommes consacrés à Dieu sont mor- » tels et cnvoicnl eu enfei-.
u C'est vous qui les commanderez : le sîuag » dont vous êtes sorti, me dit ce que l'on peut » attendre de votre courage.
» Répondez-moi.
» Votre frère, • ''
» Le comte Roger
— Assez, assez, Wilfrid!
Wilfrid s'arrêta.
' — N'est-ce pas une dérision que de nous demander une réponse? et quelle réponse lui faire? y en a-t-il d'autre que d'obéir ù des ordres si formels ou bien de soutenir un sieste? Les bâtards en eussent mieux agi avec nous. Allons, ce cloître va devenir un camp , et l'abbé de Saint-Évroud recevra les ordres du comte Roger de Toni. Au calme de cette solitude, à peine troublée par le bruit de nos discrets plaisirs dans les jours de fête, succéderont le fracas de la guerre, les jureinens des soldats, la vo'ix rauque des cliefs qui commandent la manœuvre. Je ne m'attendais pas, hier soir, à ce triste réveil. J'aurais mieux aimé être arraché des bras d'une jeune lilleaux yeux biens j->our cgnfesser un baron mourant, mieux ({uitter à
jeun un festin brillant et de joyeux convives,
mieux que de recevoir ici notre gracieux
frère avec la compagnie qu'il nous annonce. Nous vivions si bien dans ces lieux tranquilles ! l'air qu'on y respire est si pur ! Ne t'y trouvais-tu pas heureux, Wilfrid?
— Vos bontés pour moi, mon père, vous donnent le droit de n'en pas douter.
— Heureux! oui , toi tu devais l'être', toi qui aimes l'étude et les délices de l'imagination , toi qui sais lire Horace, pleurer avec Virgile , soupirer avec Tibulle, admirer le génie de Tacite et comprendre le rire moqueur de Juvénal. Heureux! oui, toi dont l'humeur est douce, l'ambition bornée, et qui égales pourtant en autorité l'abbé de Saint-Évroud luimême. Ne me réponds pas, Wilfrid; tu es ici plus maître que moi; mais va, je m'en applaudis, car j'ai trouvé un ami, et cet ami, avant de l'avoir rencontré , manquait à mon cœur. Puisqu'il m'a été défendu de jamais avoir de fils , je n'ai pas voulu reconnaître ceux que le hasard pouvait me donner, et j'ai fait de l'amour un amusement; mais, me livrant tout entier à l'intérêt que tu m'as inspiré, c'est toi que j'ai environné d'une
lA LBTTR£. lOo
amitié paternelle. Le sentiment qui m'unit à toi est plus doux peut-être, dégagé du respect que doit le fils à celui qui lui donna la vie.
Après cette explosion, l'abbé recommanda à Wilfrid de ménager l'orgueil du porte-guidon de la Normandie quand on aurait le malheur de le posséder. Il fallait bien cacher le dégoût que causait sa présence, et lui sourire comme au doux parler d'une veuve qui s'accuse de murmurer contre les ennuis du célibat.
— Vous me connaissez , mon père ; je crois, jusqu'à ce jour, n'avoir pas trahi votre confiance, et surtout avoir compris ce qu'exigeait l'amitié que vous m'avez accordée.
— Tu dis vrai, enfant : la raison est plus souvent de ton côté que du mien; moi, qui ai le double de tes années, j'ai reçu plus d'une fois conseil de ta jeune expérience. Mais la nuit est avancée; il faut monter à ta cellule et te reposer. Si tu es encore fatigué, demain, quand viendra le jour, laisse sonner la cloche du réveil et dors tout le matin; nous t'en Jonnons permission pleine et entière.
€( tiamv d ic& €mûm.
Le noble comte Roger de Toni ne devait pas arriver avant quinze jours. Il fallait accepter la vie comme elle se présentait en l'attendant: c'était la philosophie de l'abbé.
Wilfrid, d'après ses ordres et beaucoup d'inclination naturelle, rendit plus d'une visite au bourgeois de Falaise et à son jeune fils, pendant la huitaine que dura leur noviciat.
La paix était faite avecVitellius: Anguerrand jouit du fruit de sa victoire sans aucun trouble, mais non sans entendre d'abord les craintes d'Éthelred effrayé, et les gais propos du bien-
LE BASOIR ET LES CISSÂUZ. 107
aimé secrétaire ; car il les amusa beaucoup en leur racontant l'effet qu'avait produit l'expédition du vieux soldat.
On s'habitue à tout. La cour , avec ses hauts murs à meurtrières, les chambres en forme de cage , les lits de paille , ce nid de chauvesouris enfin, ils commençaient à s'y voii^ avec moins d'horreur.
Sans doute la campagne et son parfum de liberté remuait dans leur âme la corde des souvenirs et des regrets, mais c'était bonheur pour eux que de la contempler ; jamais elle ne leur parut plus belle; le chant des oiseaux avait pour leurs oreilles ime mélodie inaccoutumée.
D'ailleurs, le frère Wilfrid charmait la longueur des jouis par les grâces de sa conversation. Ethelred ne se lassait pas d'entendre sa voix ; il n'avait pas oui parler un langage qui eût autant de séduction. Le chevalier Guiscardjsi brave au combat, montrait de l'audace dans ses discours ; son œil était fier, sui- son front imposant il y avait dix victoires écrites et une généalogie toute entière de nobles ancêtres. Ethelred l'écoutait avec respect et timidité, mais ce n'était point une telle impression que produisaient
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sur lui les paroles de Wilfrid ; elles répondaient mieux à ses propres pensées, elles étaient pâture pour les besoins de son âme ; par elles des sensations jusqu'alors inconnues , mais qui existaient en germe , se trouvaient réveillées.
Les connaissances du jeune moine, fruit de ses longues études , lui donnaient une grande supériorité sur les autres hommes, à cette époque où ils n'apprenaient qu'à manier la lance et l'épée , à piller et à dévaster le donjaine d'un ennemi , conformément aux lois cruelles de la guerre: et cette supériorité exerçait son influence sur Ethelred. Wilfrid avait en outre tant de bienveillance dans ses manières , ses regards annonçaient une franchise si sincère , une amitié si véritable, que le voir sans plaisir, c'eût été, en vérité, montrer de l'ingratitude.
Lors donc que le matin du huitième jour de noviciat , Wilfrid annonça aux deux amis que l'abbé ayant eu vision de la Vierge , ce noviciat était en conséquence terminé , qu'ils allaient devenir membres de la grande famille, recevoir le titre et les prérogatives de moine de Saint-Évroud, Ethelred répondit avec naïveté : — Quoi, déjà !
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— A l'instant même , dit Wilfrid; vous allez être tous deux conduits par moi dans la chapelle du monastère, où l'on rasera vos cheveux.
— Il le faut, s'écria Ethelred en soupirant, il le faut! Le sacrifice en est fait, ô mon Dieu!
— Mais, demanda Anguerrand, auquel cette opération ne souriait en aucune manière, estce qu'il est impossible d'être moine sans qu'on vous mette la tête nue comme...
— Impossible, mon frère, oui, tout à fait impossible , pas plus qu'on ne peut être chevalier sans chausser l'éperon, porte-guidon de la Normandie sans oriflamme à la main.
— Tant pis, frère Wilfrid. J'avoue que je tiens au peu de cheveux que les ans m'ont laissé. Il me semble que Dieu me les donna pour en faire usage.
— Mais c'est en faire usage que de les consacrer à Dieu, qui nous les donna.
— Sur ma tête, je les trouverais bien mieux consacrés, car je serais toujours là pour les défendre, et le moindre vent qui viendrait à les soulever me rappellerait qu'ils appartiennent à Dieu le pcrc, à Jésus-Christ son fds, au Saint-Espiit , et même à la Vierge Marie,
qui n'est pas Dieu, et ne fait point partie de ia Trinité , quoiqu'elle ait mis au monde notre Seigneur , à cause de quoi je la révère presqu'autant qu'eux j sans toutefois me séparer en rien de la croyance de l'Eglise catholique, apostolique et romaine.
Il n'y avait rien à répondre à ces puissantes raisons; Wiltrid y perdait même sa gravité. Il tourna le dos à Anguerrand, et, prenant la main d'Éthelred:
— Il faut pourtant me suivre , mon jeune frère , ou bien renoncer à l'honneur que vous avez paru désirer en venant dans ces lieux. Le bourgeois de Falaise doit se convaincre qu'on ne changera pas pour lui la règle du monastère. Les momens sont comptés, les frères réunis à la chapelle , les lampes allumées: l'encens qui fume sur l'autel, l'abbé qui nous a devancés, tout nous appelle ; venez avec moi sans différer.
Éthelredpritle bras d'Anguerrand, et, malgré la répugnance du vieux soldat, il le força à suivre Wilfrid. Pendant le trajet le bourgeois de Falaise passa plus d'une fois la main sur son chef pour toucher encore ces cheveux qu'on allait lui ravir. Le sacrifice en était cependant
Z.E KABOtR. ET LES CISEAVZ. 111
bien mince, si on les estimait d'après leur valeur intrinsèque. Ceux d'Éthelred méritaient plus de regrets, et Éthelred ne lenr donna qu'un soupir en levant au ciel ses yeux bleus. Wilfrid, lui, les regardait avec douleur: on eût dit qu'il gémissait du coup qui devait les abattre beaucoup plus que le jeune moine dont ils ornaient si bien la tète.
Arrivés à la porte de la chaj3elle , ils frappèrent trois coups : au premier, des voix sourdes et nombreuses qui roulaient comme la foudre dans les entrailles d'un volcan, répondirent par le verset du psaume iMiserere; au second coup, les mêmes voix entonnèrent le 3Iagni/i' cat , et au troisième la porte s'ouvrit. Les deux novices, en entrant, se trouvèrent au milieu de cinq cent soixante moines prosternés à terre dans le plus grand silence. L'abbé de Saint-Évroud était debout sur les degrés de l'autel, revêtu des insignes de son rang; dans sa main droite, une croix qu'il élevait audessus de sa tète, et dans la gaucbe, le rasoir sacré par lequel on devenait moine sans retour.
Lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur les novices, d'une voix presque sépulcbrale il chanta le De profundis ^ et au même moment tous les
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moines se relevèrent et reprirent le second verset.
Sur l'invitation de Wilfrid, Anguerrand et Étlielred s'ajDprochèrent de l'abbé; et celui-ci, après avoir confié aux soins du bien-ainié secrétaire la croix et le rasoir, reposa ses deux mains sur leurs tètes : les frères finissaient alors le verset du psaume.
Il était d'un degré plus élevé qu'eux , et sa taille, naturellement noble et belle, n'en paraissait que plus imposante. Ses lèvres murmurèrent à voix basse une prière pendant laquelle les novices, dont le cœur battait sans doute plus fort que d'ordinaire, eurent le loisir de Jeter les yeux autour d'eux et de reconnaître le lieu où la scène se passait.
C'était un bâtiment oblong cintré légèrement vers le milieu , afin qu'il eût un peu la forme d'une croix , mais pas assez pour qu'aucun de ceux qui pouvaient se placer dans ces demi - circonférences , échappassent au regard de l'abbé quand , la face tournée vers les frères, il leur donnait la l)énédiction. Les murs étaient percés d'un grand nombre de };etites fenêtres grillées , avec des vitraux de toutes dimensions et de toutes formes , ou l'on avait re-
I^ PABOIB ET LES CISEATTX. 1|3
présenté les souffrances des divers martyrs les plus renommés. L'or était prodigué à l'intérieur, et coupait de son éclat brillant et riche les grandes tables de marbre blanc qui tapissaient les murs; entre les fenêtres s'enfonçaient des niches profondes où semblaient se cacher timidement les douze apôtres; au-dessus de ces niches on découvrait une inscription fournie parle Nouveau-Testament, placée là pour mémento, mais que les frères ne lisaient pas, quoique probablement elle n'eût été tracée qu'à leur intention, puisqu'eux seuls avaient le droit d'entrer dans la chapelle du monastèiy.
Ce que je viens de décrire, les deux novices l'avaient passé en revue dans l'espace d'un instant, tthelred admirait encore le contraste qui régnait entre ces hommes à robes noires , à ligures hâlées , et la blancheur éblouissante du n)arbre qui les entourait, leclat de ces dalles en belle pierre, foulées par des sandales de cuir jaune et usé, lorsque labbé, appuyant la main plus fortement sur leurs tètes et prenant à chacnn dVux une mèche de ciieveux entre le pouce et lindcx, dit d'une voix solennelle :
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-T- Mes frères, voulez-vous entrer dans l'ordre du bienheureux Saint-Evroud ?
— Oui, mon père, répondirent-ils en même temps; nous le voulons.
- — Vous renoncez donc au monde , à Salan , à ses pompes et autres œuvres infernales?
— Et autres œuvres infernales 1 dit Anguerrand; oui , mon père , nous y renonçons.
— Vous fuirez les regards des jeunes filles , si le hasard vous en fait rencontrer; vous serez modestes dans vos discours , chastes dans vos moeurs ?
— Oui, mon père.
— Vous ne boirez de vin que dans les cas d'urgence et avec notre permission ?
— Oui, mon père, (Mais, pensa Anguerrand, il est probable que le fière portier se trouve souvent dans les cas d'urgence et qu'il a obtenu ladite permission.)
— Vous prierez Dieu pour le succès de nos armes ?
— Oui, oui, mon père! (Et Anguerrand ajouta tout bas : — Afin que Guillaume triomphe pour toujours des rebelles , y compris le monastèie de Saint-Évroud.)
IB HASOïa ET LSa CÎSSAITS. 115
— Vous demanderez au Seigneiii- qu'il frappe les ennemis avec la lance de Sniil?
— Oui, mon père. ( Et Anguerrand, toutbas: r- Quand je devrais la diriger raoi-mème contre la poitrine du comte assassin Roger de Toni.)
— - Et qu'il nous prête le bouclier de Jonathas, sur lequel viendront mourir leurs traits envenimés ?
— Oui, mon père. (Anguerrand continuant: Que Henri de France s'y brise la tète et son beau casque!)
— Mes frères , vous êtes dignes d'être admis dans notre société... Moines de Saint-Évroud , voilà vos frères.
Et tous les moines répondirent ensemble : — Nous saluons nos frères.
L'abbé de Saint-Evroud se penchant successivement à l'oreille d'Anguerrand etd'Éthelred, de manière cependant à être entendu de tous les spectateurs :
— N'avez-vous pas quelque grand péché à raconter ? l'un de vous a-t-il tué , violé , pillé, incendié? qu'il l'avoue sans crainte, l'heure de la miséricorde a sonné, car voilà qu'il va dépouiller le vieil homme et séparer sa vie passée de sa vie à venir par une bar-
rière que les regards ne doivent plus franchir. Mes frères, Dieu vous parle par ma voix; que . votre bouche s'ouvre à la vérité.
— Éthelred ; Mon père, je n'ai ni tué, ni pillé, ni violé, ni incendié.
— Mon fils, je te donne ma bénédiction. Et tous les moines :
— Satan , Satan , nous te chassons !
Et cinq cent soixante bras signèrent cinq cent soixante fronts.
— Mon père, j'ai tué, j'ai pillé, j'ai incendié dit Anguerrand.
— En faisant le commerce à Falaise , mon fils? demanda l'abbé; je te donne aussi ma bénédiction.
Tous les moines :
— Il a tué , il a pillé, il a violé !... —Non pas violé , s'écria Anguerrand ; il faut
recommencer, mes frères.
— 11 a tué, il a pillé, il a incendié!... Satan , Satan , nous te chassons !
Un jeune moine vint présenter à l'abbé un vase rempli d'eau bénite ; l'abbé y baigna ses doigts et en répandit quelques gouttes sur le front des deux novices, les yeux levés au ciel et prononçant k demi- voix une prière en bon
us nASoia bt les czssAxrr. 147
latin qui ne fut entendue de personne, — mais cela était inutile.
La prière terminée, il s'écria : — Mes frères, ce second baptême vous donne une seconde innocence. — Frère raseur, nous requérons ton ministère ; approche.
Le frère raseur obéit en quittant aussitôt le rang qu'il occupait. D'un pas bien mesuré , sans que son visage portât l'empreinte du plaisir ou de la peine, il s'avança vers l'autel où rappelaient ses talens. C'était un petit homme sec et grêle, ayant une bouche si grande qu'on en voyait les deux extrémités , quoique le milieu disparût entièrement, caché entre son nez d'aigle et un menton aussi pointu que le nez; ses yeux étaient mobiles et pénétrans comme ceux du roi des airs, malgré le calme et l'indifférence imprimés sur les autres traits de sa physionomie.
11 s'arrêta au premier degré de l'autel , se mit à genoux et se prosterna. Alors , sur un signe de l'abbé, deux autres frères se détachèrent et vinrent se placer debout derrière lui , l'un d'eux tenant étendu un linge blanc, l'autre portant un réchaud où pétillaient des charbons enflammés.
118 AXiCiBE.
Le frère raseur, après être demeuré quelques minutes la face collée contre la terre, se releva, s'approcha de l'autel et y prit les ciseaux et le rasoir sacrés. L'abbé lui ayant d'abord indiqué Ethelred, il l'aborda par trois saluts, gravement , sans sourire : et suivi de ses deux moines , dont le premier plaça le linge blanc sur les épaules du novice , et le second se tint à sa droite en lui présentant le réchaud, il chanta avec la voix d'une vieille femme : Dominas vobiscum.
Tous les moines répondirent : Et cuni spiritu tuo. Alors avec les ciseaux il attaqua la blonde chevelure d'Ethelred, et, la coupant jusqu'à la racine , il jeta dans la flamme chaque mèche qu'il enlevait; ensuite il passa le rasoir sur le menton du novice, mais c'était pure cérémonie , le plus léger duvet n'y paraissait point encore ; puis il lui fit trois saluts.
L'abbé prit donc la main d'Ethelred et le conduisit à la tête du premier rang des moines; — car il éîait moine comme eux.
C/était au tour d'Anguerrand. I.e raseur et les deux nntres frères répétèrent l('s préliminaires (i(' l'opération avec le vieux soldat. Il baissa !a li'te, îiauss;» un peu lesépaulesj poussa
IX RASOZB B7 lES CISEAUS. 119
un gros soupir, mais se résigna. Déjà quatre fois le ciseau s'était fermé et rouvert, quatre fois le charbon avait consumé les cheveux gri-sonnans du novice.... A la cinquième, le frère raseur, soit trahison, méchanceté ou maladresse, prit le bout supérieur de l'oreille droite du patient entre les deux lames de ses ciseaux, et rougit leur acier du sang qu'il en tira. Anguerrand, sensible à la douleur, jeta un cri perçant : et furieux , remuant bras et jambes , il terrassa les trois frères qui l'entouraient, se fraya un chemin à travers les spectateurs étonnés, ouvrit la porte, enfila les arcades du cloître et courut se cacher Où? dans la cour
des novices. Vous n'y êtes pas : — dans la \o£^e du frère Audibert Plectran.
Oh ! il y eut confusion , rumeur! en dépit de la sainteté du lieu où l'on se trouvait, les éclats de rire, les plaintes, la colère du raseur, du porte-réchaud, du moine- seri'iens (d'où serviette tire son origine), tout cela se fit entendre à la fois. Quel scandale !
T.a voix tonnante de rabl)é domina le ])ruit et imposa silence.
^- Frères, s'écria-t-il , frères, que vos fronts touchent la terre et que vos lèvres s'y collent
120 ALOiSB.
humblement; renfermez-vous dans le tabernacle de vos âmes; que les yeux de la foi disent aux yeux du corps qu'ils en ont menti. Quoi ! parce qu'un de vos semblables , un élu du. ciel, un époux de l'Église, un membre de votre sainte société, ravi, transporté de l'honneur qu'il recevait de vous, les regards fixés sur les anges qui à ma voix descendaient du ciel, s'est levé éperdu , hors de lui, tout plein du Dieu qu'il avait invoqué, pour jouir dans la solitude de sa vision bienheureuse, vous vous remuez comme un troupeau de moutons que le chien du berger poursuit, et vos murmures ne sont point étouffés par la présence du grand Maître qui doit vous juger! Apprenez donc que le frère dont la fuite vous a trouvés si sensibles , apprenez qu'il a été marqué du doigt de Dieu pour opérer merveilles en ce monde, qu'il est une des pierres sur lesquelles la religion se repose en traversant les siècles. Cette nuit le fondateur de l'ordre m'est apparu tel qu'il était dans la fleur de l'âge, rayonnant de la grâce divine. — Je te recommande, m'a-t-il dit, le novice qui demain ne laissera pas enlever tous ses cheveux par le ciseau, car c'est le Samson du Nouveau-Testament; il
IB aASOia ET IBS CISî&DX. 121.
vaincra les Philistins, et Dalila ne pourra le vaincre.
Voyez, hommes irascibles, hommes de caprice , voyez et anéantissez-vous !
Pendant que tous les moines, prosternés, écoutaient l'improvisation foudroyante de l'abbé de Saint-Évroud, il avait les bras tendus vers le ciel, sans doute pour mieux imiter Moïse lorsqu'il priait sur la montagne. Il jouit quelques instans du plaisir de contempler ces têtes rasées dont les couleurs diverses présentaient un tableau singulièrement nuancé.
Enûn il entonna le psaume Laudalc Doininum , et au même instant toutes ces têtes se dressèrent avec la précision, la simultanéité de nos soldats, lorsqu'au premier rang, le genou en terre, ils ont envoyé leurs balles à l'ennemi, et obéissent à ce cri terrible : — Chargez !
Les cinq cent soixante voix monacales accompagnèrent le chant de l'abbé; les voiîtes delà chapelle en furent soulevées, tant il y a de force danslespoumonsquel'amourdu Seigneur anime.
Puis on se recueillit dix minutes, et la cérémonie du rasoir était achevée.
En sortant de la chapelle, on chercha le
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fugitif, on ne le trouva point; personne n'avait songé à visiter la demeure du frère Audibert Plectran ; le vieux soldat y mouillait ses lèvres en la compagnie de l'honnête portier. Wilfrid seul s'en douta; il le surprit en belle humeur. — Vraiment, lui disait-il en l'emmenant avec lui, vraiment, frère bourgeois de Falaise, vous êtes un saint homme; tous les frères en sont édifiés.
— Tant mieux, répondit Anguerrand. Et il ajouta tout bas: J'ai encore mes plus beaux cheveux; on ne peut pas être moine sans les perdre tous : qui donc oserait me soutenir que je suis véritablement moine?
O mon Dieu! le vieux soldat t'en rend grâce.
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Lorsque de novice on était devenu moine, l'usage voulait que le couvent fêtât l'arrivée des nouveaux frères , non par des hymnes pieux, des psaumes du grand roi chantés en plein vent, des oremuSy des pénitences publiques ( comme le disent beaucoup d'auteurs dont j'estime la bonne foi, mais qni n'ont pas eu le bonheur de puiser aux véritables sources), non. — On fêtait les nouveaux frères, eri cliargeant la table de mets plus exquis, en faisant
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couler à grands flots des vins plus délicats, en tuant !e veau gras, suivant la parole de l'Écriture. Et qui oserait en médire? Pour moi, cette importante vérité, trop méconnue, je l'expose sans crainte, et dès aujourd'hui j'irais, si j'en recevais l'ordre formel, fouler en paix la cendre de ces saints du moyen âge, car je n'insulte pas à leur mémoire, je la réhabilite.
Les tables furent dressées dans la seconde cour du cloître. Il y en avait deux : elles se coupaient entre elles par le milieu; l'intention du maître des cérémonies avait été de leur donner, par cette disposition, quelque ressemblance avec le signe fondamental du culte catholique. Les dévots, les gens d'église ne s'amusent jamais sans mêler à leurs plaisirs quelque simulacre de la religion.
La cloche sonna joyeusement l'appel : le cœur bondissant, le sourire sur les lèvres, tous les moinesy répondirent, — oui tous les moines, et ceux qui rêvaient Dieu, ses anges, ses saints, une place au milieu d'eux, et les grands pénitenciers qui se décliiraientles reins à coups de fouet, ne disant ])ar jour que deux paroles : Mort, éternité. — Bigidesobservateursdela règle