‹ Alpes et PyrénéesChapitre 10 sur 22 · B A YONNE · texte numérisé non relu

B A YONNE

par le général Lahorie, mon parrain, qui mourut, quelques mois après l'époque dont je parle, à la plaine de Grenelle.

Eugène et moi, nous achetions aux petits garçons de la ville tous les chardonnerets et tous les verdiers qu'ils nous apportaient. Nous mettions ces pauvres oiseaux dans des cages d'osier. Quand une cage était remplie, nous en achetions une autre. Nous avions ainsi cinq cages pleines. Lorsqu'il fallut partir, nous donnâmes la volée à tous ces jolis oiseaux. Ce fut tout à la fois pour nous une joie et un crève-cœur.

C'était une personne de la ville, une veuve, je crois, qui louait cette maison à ma mère. Cette veuve habitait ellemême un pavillon voisin de notre logis. Elle avait une fille de quatorze ou quinze ans. Ma mémoire, après trente années, n'a perdu aucun des traits de cette angélique figure.

Je la vois encore. Elle était blonde et svelte, et me paraissait grande. C'était un regard doux et voilé, au profil virgilien, comme on rêve Amaryllis ou la Galatée qui s'enfuit sous les saules. Elle avait le cou admirablement attaché et d'une pureté adorable, la main petite, le bras blanc et le coude un peu rouge, ce qui tenait à son âge ; détail que le mien ignorait alors. Elle était habituellement coiflée d'un madras thé à bordure verte, étroitement serré du sommet de la tète à la nuque, de façon à laisser le front à découvert et à ne cacher que la moitié de la chevelure. Je ne me rappelle pas la robe qu'elle portait.

Cette belle enfant venait jouer avec nous. Quelquefois Abel et Eugène, mes aîné.>?, plus grands et plus sérieux que moi, et « faisant les hommes », comme disait ma mère, allaient voir l'exercice à feu sur le rempart ou montaient dans"leur chambre pour étudier Sobrino et feuil- ' Jeter Cormon. Alors j'étais seul, je sentais l'ennui venir, que faire? Elle m'appelait et me disait : Vie fis, que je le lise quelque chose.

11 y avait dans la cour une porte rehaussée de quelques marches et fermée d'un gros verrou rouillé que je vois encore, un verrou rond, à poignée en queue de porc, comme on en trouve parfois dans les vieilles caves. C'était

sur ces marches qu'elle allait s'asseoir. Je me tenais debout derrière elle, le dos appuyé à la porte.

Elle me lisait je ne sais plus quel livre ouvert sur ses genoux. Nous avions au-dessus de nos têtes un ciel éclatant et un beau soleil qui pénétrait de lumière les tilleuls et changeait les feuilles vertes en feuilles d'or. Un vent tiède passait à travers les fentes de la vieille porte et nous caressait le visage. Elle était courbée sur son livre et lisait à voix haute.

Pendant qu'elle lisait, je n'écoutais pas le sens des paroles, j'écoutais le son de sa voix. Par moments mes yeux se baissaient, mon regard rencontrait son fichu entr'ouvert au- dessous de moi, et je voyais, avec un trouble mêlé d'une fascination étrange, sa gorge ronde et blanche qui s'élevait et s'abaissait doucement dans l'ombre, vaguement dorée d'un chaud reflet de soleil.

Il arrivait parfois, dans ces moments-là, qu'elle levait tout à coup ses grands yeux bleus, et elle me disait : Eh bien, Victor/ tu n'écoutes pas?

J'étais tout interdit, je rougissais et je tremblais, et je faisais semblant de jouer avec le gros verrou. Je ne l'embrassais jamais de moi-même ; c'est elle qui m'appelait et me disait : Embrasse-moi donc.

Le jour où nous partîmes, j'eus deux grands chagrins : la quitter et lâcher mes oiseaux.

Qu'était-ce que cela, mon ami? Qu'est-ce que j'éprouvais, moi, si petit, près de cette grande belle fille innocente? Je l'ignorais alors. J'y ai souvent songé depuis.

Bayonne est resté dans ma mémoire comme un lieu vermeil et souriant. C'est là qu'est le plus ancien souvenir de mon cœur. Époque naïve, et pourtant déjà doucement agitée ! C'est là que j'ai vu poindre, dans le coin le plus obscur de mon âme, cette première lueur inexprimable, aube divine de l'âme.

Ne trouvez-vous pas, ami, qu'un pareil souvenir est un lien, et un lien que rien ne peut détruire ?

Chose étrange que deux êtres puissent être liés de cette chaîne pour toute la vie, et ne pas se manquer pourtant, et ne pas se chercher, et être étrangers l'un à l'autre, et rie pas même se connaître ! La chaîne qui m'attache ù

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cette douce enfant ne s'est pas rompue, mais le fil s'est brisé.

A peine arrivé à Rayonne, j'ai fait le tour de la ville par les remparts, cherchant la maison, cherchant la porte, cherchant le verrou ; je n'ai rien retrouvé, ou du moins rien reconnu.

Où est-elle ? que fait-elle ? est-elle morte ? Si elle vit, elle est mariée sans doute, elle a des enfants. Elle est veuve peut-être, et vieillit à son tour. Comment se peut-il que la beauté s'en aille et que la femme reste? Est-ce que la femme d'à présent est bien le même être que la jeune fille d'autrefois?

Peut-être viens-je de la rencontrer? Peut-être est-elle la femme quelconque à laquelle j'ai demandé mon chemin tout à l'heure, et qui m'a regardé m'éloigner comme un étranger?

Qu'il y a une amère tristesse dans tout ceci ! Nous ne sommes donc que des ombres. Nous passons les uns auprès des autres, et nous nous effaçons comme des fumées dans le ciel profond et bleu de l'éternité. Les hommes sont dans l'espace ce que les heures sont dans le temps. Quand ils ont sonné, ils s'évanouissent. Où va notre jeunesse? où va notre enfance? Hélas!

Où est la belle jeune fille de 1812? où est l'enfant que j'étais alors? Nous nous touchions dans ce temps-là, et maintenant nous nous touchons encore peut-être, et il y a un abîme entre nous. La mémoire, ce pont du passé, est brisée entre elle et moi. Elle ne connaîtrait pas mon visage, et je ne reconnaîtrais pas le son de sa voix. Elle ne sait plus mon nom, et je ne sais pas le sien.

27 juillet.

J'ai peu de chose à vous dire de Bayonne. La ville est on ne peut plus gracieusement située, au milieu des collines vertes, sur le confluent de la Nive et de l'Adour, qui fait là une petite Gironde. Mais, de cette jolie ville et de ce beau lieu, il a fallu faire une citadelle.

Malheur aux paysages qu'on juge à propos de fortifier î Je l'ai déjà dit une fois, et je ne puis m'empécher de le redire : le triste ravin qu'un fossé en zigzag ! la laide colline qu'une escarpe avec sa contrescarpe ! C'est un chefd'œuvre de Vauban ; soit! Mais il est- certain que les chefs-d'œuvre de Vauban gênent les chefs-d'œuvre du bon Dieu.

La cathédrale de Bayonne est une assez belle église du quatorzième siècle, couleur amadou et toute rongée par le vent de mer. Je n'ai vu nulle part les meneaux décrire dans l'intérieur des ogives des fenestrages plus riches et plus capricieux. C'est là toute la fermeté du quatorzième siècle, qui se mêle, sans la refroidir, à toute la fantaisie du quinzième. Il reste çà et là quelques belles verrières, presque toutes du seizième siècle. A droite de ce qui a été le grand portail, j'ai admiré une petite baie dont le dessin se compose de fleurs et de feuilles merveilleusement roulées en rosaces. Les portes sont d'un grand caractère. Ce sont de grandes lunes noires semées de gros clous, rehaussées d'un marteau de fer doré. Il ne reste plus qu'un de ces marteaux, qui est d'un beau travail byzantin.

L'église est accostée au sud d'un vaste cloître du même temps, qu'on restaure en ce moment avec assez d'intelligence, et qui communiquait jadis avec le chœur par un magnifique portail, aujourd'hui muré et blanchi à la chaux, dont l'ornementation et les statues rappellent, par leur grand style, Amiens, Reims et Chartres.

Il y avait dans l'église et dans le cloître beaucoup de tombes, qu'on a arrachées. Quelques sarcophages mutilés adhèrent encore à la muraille. Ils sont vides. Je ne sais quelle poussière hideuse à voir y remplace la poussière humaine. L'araignée file sa toile dans ces sombres logis de la mort.

Je me suis arrêté dans une chapelle où il ne reste plus d'une de ces sépultures que la place, encore reconnaissable aux arrachements de la muraille. Cependant le mort avait pris ses précautions pour garder sa tombe. Celle sépulture lui appartient, comme le dit encore aujourd'hui une inscription sur marbre noir scellé dans la pierre. « Le 22 avril 166i )),s"il faut en croire la même inscription que je cite textuellement, « C. Reboul, notaire royal, et messieurs du chapitre » avaient donné à « Pierre de Baraduc, bourgeois et homme d'armes au château vieux de cette ville, titre et possession de cette sépulture, pour en jouir lui et les siens ».

A ce propos, ma visite à Saint-Michel de Bordeaux, dont je vous ai promis le récit, me revient à la pensée.

Je venais de sortir de l'église, qui est du treizième siècle et fort remarquable, par les portails surtout, et qui contient une exquise chapelle de la Vierge, scu'ptée, je devrais dire ouvrée, par les admirables figuristes du temps de Louis XII. Je regardais le campanile qui est à côté de l'église et que surmonte un télégraphe. C'était jadis une superbe flèche de trois cents pieds de haut ; c'est maintenant une tour de l'aspect le plus étrange et le plus original.

Pour qui ignore que la foudre a frappé cette flèche en 1768 et l'a fait crouler dans un incendie qui a dévoré en même temps la charpente de l'église, il y a tout un problème dans cette énorme tour, qui semble à la fois militaire et ecclésiastique, rude comme un donjon et ornée comme un clocher. Il n'y a plus d'abat-vent aux baies supérieures, plus de cloches, ni de timbres, ni de marteaux d'horloge. La tour, quoique couronnée encore d'un

bloc à huit pans et à huit pignons, est fruste et tronquée à son sommet. On sent qu'elle est décapitée et morte. Le vent et le jour passent à travers ses longues ogives sans fenestrages et sans meneaux comme à travers de grands ossements. Ce n'est plus un clocher, c'est le squelette d'un clocher.

J'étais donc seul dans la cour, plantée de quelques arbres, où s'élève ce campanile isolé. Cette cour est l'ancien cimetière.

Je contemplais, quoiqu'un peu gêné par le soleil, cette morne et magnifique masure, et je cherchais à lire son histoire dans son architecture et ses malheurs dans ses plaies. Vous savez qu'un édifice m'intéresse presque comme un homme. C'est pour moi en quelque sorte une personne dont je tâche de savoir les aventures.

J'étais là fort rêveur, quand tout à coup j'entends dire à quelques pas de moi : Monsieur! monsieur! Je regarde, j'écoute. Personne. La cour était déserte. Quelques passereaux jasaient dans les vieux arbres du cimetière. Une voix pourtant m'avait appelé ; voix faible, douce et cassée, qui résonnait encore dans mon oreille.

Je fais quelques pas, et j'entends la voix de nouveau : — Monsieur ! Cette fois je me retourne vivement, et j'aperçois, à l'angle de la cour, près de la porte, une figure de vieille sortant d'une lucarne. Cette lucarne, affreusement délabrée, laissait entrevoir l'intérieur d'une chambre misérable.

Près de la vieille, il y avait un vieux.

Je n'ai de ma vie rien vu de plus décrépit que ce bouge, si ce n'est ce couple. L'intérieur de la masure était blanchi de ce blanc de chaux qui rappelle le linceul, et je n'y voyais d'autres meubles que les deux escabeaux où étaient assises, me regardant avec leurs petits yeux gris, ces deux figures tannées, ridées, éraillées, qui étaient comme enduites de bistre et de bitume et paraissaient enveloppées, plutôt que vêtues, de vieux suaires raccommodés.

Je ne suis pas comme Salvator Rosa, qui disait :

Me figvro il sepolcro in ogni loco.

Pourtant, même en plein jour, à raidi, sous ce chaud et vivant soleil, l'apparition me surprit un moment, et il me sembla que je m'entendais appeler du fond d'une crypte antédiluvienne par deux spectres âgés de quatre mille ans.

Après quelques secondes de réflexion, je leur donnai quinze sous. C'étaient tout simplement le portier et la portière du cimetière : Philémon et Baucis.

Philémon, ébloui de la pièce de quinze sous, fit une effroyable grimace d'étonnement et de joie, et mit cette monnaie dans une façon de vieille poche de cuir clouée au mur, autre injure des ans, comme disait La Fontaine; et Baucis me dit, avec un sourire aimable : — Voulezvous voir le charnier ?

Ce mot, le charnier, réveilla dans mon esprit je ne sais quel vague souvenir d'une chose qu'en effet je croyais savoir, et je répondis : — Avec plaisir, madame. — Je le pensais bien, reprit la vieille. Et elle ajouta : — Tenez, voici le sonneur qui vous le montrera; c'est fort beau à voir. — En parlant ainsi, elle posait amicalement sur ma main sa main rousse, diaphane, palpitante, velue et froide comme Taile d'une chauve-souris.

Le nouveau personnage qui venait d'apparaître et qui avait senti sans doute l'odeur de la pièce de quinze sous, le sonneur, se tenait debout à quelques pas sur l'escalier extérieur de la tour, dont il avait entr'ouvert la porte.

C'était un gaillard d'environ trente-six ans, trapu, robuste, gras, rose et frais, ayant tout l'air d'un bon vivant, comme il sied à celui qui vit aux dépens des morts. Mes deux spectres se complétaient d'un vampire.

La vieille me présenta au sonneur avec une certaine pompe : — Voilà un monsieur anglais qui désire voir le charnier.

Le vampire, sans dire un mot, remonta les quelques pas qu'il avait descendus, poussa la porte de la tour et me fit signe de le suivre. J'entrai. Toujours silencieux, il referma la porte derrière moi.

Nous nous trouvâmes dans une obscurité profonde. Cependant il y avait une veilleuse dans le coin d'une marche derrière un gros pavé. A la lueur de cette veilleuse, je vis le sonneur se courber et atteindre une

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lampe. La lampe allumée, il se mit à descendre les degrés d'une étroite vis de Saint-Gilles; je fis comme lui.

Au bout d'une dizaine de marches, je crois que je me baissai pour franchir une porte basse et que je montai, toujours conduit par le sonneur, deux ou trois degrés ; je n'ai plus ces détails présents à l'esprit; j'étais plongé dans une sorte de rêverie qui me faisait marcher comme dans le sommeil. A un certain moment le sonneur me tendit sa grosse main osseuse, je sentis que nos pas résonnaient sur un plancher; nous étions dans un lieu très sombre, une sorte de caveau obscur.

Je n'oublierai jamais ce que je vis alors.

Le sonneur, muet et immobile, se tenait debout au milieu du caveau, appuyé à un poteau enfoncé dans le plancher, et, de la main gauche, il élevait la lampe audessus de sa tête. Je regardai autour de nous. Une lueur brumeuse et diffuse éclairait vaguement le caveau, j'en distinguais la voûte ogive.

Tout à coup, en fixant mes yeux sur la muraille, je vis que nous n'étions pas seuls.

Des figures étranges, debout et adossées au mur, nous entouraient de toutes parts. A la clarté de la lampe, je les entrevoyais confusément à travers ce brouillard qui remplit les lieux bas et ténébreux.

Imaginez un cercle de visages effrayants, au centre duquel j'étais. Les corps noirâtres et nus s'enfonçaient et se perdaient dans la nuit; mais je voyais distinctement saillir hors de l'ombre et se pencher en quelque sorte vers moi, pressées les unes contre les autres, une foule de têtes sinistres ou terribles qui semblaient m'appeler avec des bouches toutes grandes ouvertes, mais sans voix, et qui me regardaient avec des orbites sans yeux.

Qu'était-ce que ces figures? Des statues, sans doute. Je pris la lampe des mains du sonneur, et je m'approchai. C'étaient des cadavres.

En 1793, pendant qu'on violait le cimetière des rois à Saint-Denis, on viola le cimetière du peuple à Bordeaux. La royauté et le peuple sont deux souverainetés; la populace les insulta en même temps.

Ce qui prouve, soit dit en passant aux gens qui ne savent

pas cette grammaire, que peuple et populace ne sont point synonymes.

Le cimetière de Saint-Michel à Bordeaux fut dévasté comme les autres. On arracha les cercueils du sol, on jeta au vent toute cette poussière. Quand la pioche arriva près des fondations de la tour, on fut surpris de ne plus rencontrer ni bières pourries ni vertèbres rompues, mais des corps entiers, desséchés et conservés par l'argile qui les recouvrait depuis tant d'années. Cela inspira la création d'un musée-charnier. L'idée convenait à l'époque.

Les petits enfants de la rue Montfaucon et du chemin de Règles jouaient aux osselets avec les débris épars du cimetière. On les leur reprit des mains ; on recueillit tout ce que l'on put retrouver, et l'on installa ces ossements dans le caveau inférieur du campanile Saint- Michel. Cela fit un monceau de dix-sept pieds de profondeur sur lequel on ajusta un plancher avec balustrade.

On couronna le tout avec les cadavres si étrangement intacts qu'on venait de déterrer. Il y en avait soixantedix. On les plaça debout contre le mur dans l'espace circulaire réservé entre la balustrade et la muraille. C'est ce plancher qui résonnait sous mes pieds ; c'est sur ces ossements que je marchais ; ce sont ces cadavres qui me regardaient.

Quand le sonneur eut produit son effet, car cet artiste met la chose en scène comme un mélodrame, il s'approcha de moi, et daigna me parler. Il m'expliqua ses morts. Le vampire se fit cicérone. Je croyais entendre jaser un livret de musée. Par moments c'était la faconde d'un montreur d'ours.

— Regardez celui-ci, monsieur, c'est le numéro un. Il a toutes ses dents. — Voyez comme le numéro deux est bien conservé ; il a pourtant près de quatre cents ans. — Quant au numéro trois, on dirait qu'il respire et qu'il nous entend. Ce n'est pas étonnant, il n'y a guère que soixante ans qu'il est mort. C'est un des plus jeunes d'ici. Je sais des personnes de la ville qui l'ont connu.

11 continua ainsi sa tournée, passant avec grâce d'un spectre à l'autre et débitant sa leçon avec une mémoire imperturbable. Quand je l'interrompais par une question

au milieu d'une phrase, il me répondait de sa voix naturelle, puis reprenait sa phrase à l'endroit même où je l'avais coupée. Par instants il frappait sur les cadavres avec une baguette qu'il tenait à la main, et cela sonnait le cuir comme une valise vide. Qu'est-ce en effet que le corps de l'homme quand la pensée n'y est plus, sinon une valise vide?

Je ne sache pas plus effroyable revue. Dante et Orcagna n'ont rien rêvé de plus lugubre. Les danses macabres du pont de Lucerne et du Campo-Santo à Pise ne sont que l'ombre de cette réalité.

Il y avait une négresse suspendue à un clou par une corde passée sous les aisselles qui me riait d'un rire hideux. Dans un coin se groupait toute une famille qui mourut, dit-on, empoisonnée par des champignons ; ils étaient quatre, la mère, la tête baissée, semblait encore chercher à calmer son plus jeune enfant qui agonisait entre ses genoux ; le fils aîné, dont le profil avait gardé quelque chose de juvénile, appuyait son front à l'épaule de son père. Une femme morte d'un cancer au sein repliait étrangement le bras comme pour montrer sa plaie élargie par l'horrible travail de la mort. A côté d'elle se dressait un portefaix gigantesque, lequel paria un jour qu'il porterait de la porte Caillau aux Chartrons deux mille livres. 11 les porta, gagna son pari, et mourut. L'homme tué par un pari était coudoyé par un homme tué en duel. Le trou de l'épée par où la mort est entrée était encore visible à droite sur cette poitrine décharnée.

A quelques pas se tordait un pauvre enfant de quinze ans qui fut, dit-on, enterré vivant. C'est là !e comble de l'épouvante. Ce spectre souffre. Il lutte encore après six cents ans contre le cercueil disparu. Il soulève le couvercle du crâne et du genou; il presse la planche de chêne du talon et du coude; il brise aux parois ses ongles désespérés ; la poitrine se dilate ; les muscles du cou se gonflent d'une manière affreuse; il crie. On n'entend plus ce cri, mais on le voit. C'est horrible.

Le dernier des soixante-dix est le plus ancien. Il date de huit cents ans. Le sonneur me fit remarquer avec quelque

coquetterie ses dents et ses cheveux. A côté est un petit enfant.

Comme je revenais sur mes pas, je remarquai un de ces fantômes assis à terre près de la porte. Il avait le cou tendu, la tête levée, la bouche lamentable, la main ouverte, un pagne au milieu du corps, une jambe et un pied nus, et de son autre cuisse sortait un tibia dénudé posé sur une pierre comme une jambe de bois. Il semblait me demander l'aumône. Rien de plus étrange et de plus mystérieux qu'un pareil mendiant à une pareille porte.

Que lui donner ? Quelle aumône lui faire ? Quel est le sou qu'il faut aux morts ? Je restai longtemps immobile devant cette apparition, et ma rêverie devint peu à peu une prière.

Quand on se dit que toutes ces larves, aujourd'hui enchaînées dans ce silence glacé et dans ces attitudes navrantes, ont vécu, ont palpité, ont souSert, ont aimé; quand on se dit qu'elles ont eu le spectacle de la nature, les arbres, la campagne, les fleurs, le soleil, et la voûte bleue du ciel au lieu de cette voûte livide; quand on se dit qu'elles ont eu la jeunesse, la vie, la beauté, la joie, le plaisir, et qu'elles ont poussé comme nous dans les fêtes de ces longs éclats de rire pleins d'imprudence et d'oubli ; quand on se dit qu'elles ont été ce que nous sommes et que nous serons ce qu'elles sont : quand on se trouve ainsi, hélas ! face à face avec son avenir, une morne pensée vous vient au cœur, on cherche en vain à se retenir aux choses humaines qu'on possède et qui toutes successivement s'écroulent dans vos mains comme du sable, et l'on se sent tomber dans un abîme.

Pour qui regarde ces débris humains avec l'œil de la chair, rien n'est plus hideux. Des linceuls en haillons les cachent à peine, les côtes apparaissent à nu à travers les diaphragmes déchirés; les dents sont jaunes, les ongles noirs, les cheveux rares et crépus; la peau est une basane fauve qui sécrète une poussière grisâtre; les muscles qui ont perdu leur saillie, les viscères et les intestins se résolvent en une sorte de filasse roussâtre d'où pendent d'horribles fils que dévide silencieusement dans ces ténèbres

l'invisible quenouille de la mort. Au fond du ventre ouvert on aperçoit la colonne vertébrale.

— Monsieur, me disait l'homme, comme ils sont bien conservés !

Pour qui regarde cela avec l'œil de l'esprit, rien n'est plus formidable.

Le sonneur, voyant se prolonger ma rêverie, était sorti à pas de loup et m'avait laissé i=eul. La lampe était restée posée à terre. Quand cet homme ne fut plus là, il me sembla que quelque chose qui me gênait avait disparu. Je me sentis, pour ainsi dire, en communication directe et intime avec les mornes habitants de ce caveau.

Je regardais avec une sorte de vertige cette ronde qui m'environnait, immobile et convulsive à la fois. Les uns laissent pendre leurs bras, les autres les tordent ; quelques-uns joignent les mains. Il est certain qu'une expression de terreur et d'angoisse est sur toutes ces faces qui ont vu l'intérieur du sépulcre. De quelque façon que le tombeau les traite, le corps des morts est terrible.

Pour moi, comme vous avez déjà pu l'entrevoir, ce n'étaient pas des momies; c'étaient des fantômes. Je voyais toutes ces têtes tournées les unes vers les autres, toutes ces oreilles qui paraissent écouter penchées vers toutes ces bouches qui paraissent chuchoter, et il me semblait que ces morts arrachés à la terre et condamnés à la durée vivaient dans cette nuit d'une vie affreuse et éternelle, qu'ils se parlaient dans la brume épaisse de leur cachot, qu'ils se racontaient les sombres aventures de l'âme dans la tombe, et qu'ils se disaient tout bas des choses inexprimables.

Quels effrayants dialogues ! que pouvaient-ils se dire ? 0 gouffre où se perd la pensée ! Ils savent ce qu'il y a derrière la vie. Ils connaissent le secret du voyage. Ils ont doublé le promontoire. Le grand nuage s'est déchiré pour eux. Nous sommes encore, nous, dans le pays des conjectures, des espérances, des ambitions, des passions, de toutes les folies que nous appelons sagesses, de toutes les chimères que nous nommons vérités. Eux, ils sont entrés dans la région de l'inflni, de l'immuable, de la réalité. Us connaissent les choses qui sont et les seules choses qui

soient. Toutes les questions qui nous occupent nuit et jour, nous rêveurs, nous philosoplies, tous les sujets de nos méditations sans fin, but de la vie, objet de la création, persistance du moi, état ultérieur de l'âme, ils en savent le fond ; toutes nos énigmes, ils en savent le mot. Ils connaissent la fin de tous nos commencements. Pourquoi ont-ils cet air terrible? Qui leur fait cette figure désespérée et redoutable ?

Si nos oreilles n'étaient pas trop grossières pour entendre leur parole, si Dieu n'avait pas mis entre eux et nous ce mur infranchissable de -la chair et de la vie, que nous diraient-ils ? Quelles révélations nous feraientils ? Quels conseils nous donneraient-ils? Sortirions-nous de leurs mains sages ou fous? Que rapportent-ils du tombeau ?

Ce serait de l'épouvante, s'il fallait en croire l'apparence de ces spectres. Mais ce n'est qu'une apparence, et il serait insensé d'y croire. Quoi que nous fassions, nous rêveurs, nous n'entamons la surface des choses qu'à une certaine profondeur. La sphère de l'infini ne se laisse pas plus traverser par la pensée que le globe terrestre par la sonde.

Les diverses philosophies ne sont que des puits artésiens; elles font toutes jaillir du même solla même eau, la même vérité mêlée de boue humaine et échauffée de la chaleur de Dieu. Mais aucun puits, aucune philosophie n'atteint le centre des choses. Le génie lui-même, qui est de toutes les sondes la plus puissante, ne saurait toucher le noyau de flamme, l'être, le point géométrique et mystique, milieu ineffable de la vérité. Nous ne ferons jamais rien sortir du rocher que tantôt une goutte d'eau, tantôt une étincelle de feu.

Méditons cependant. Frappons le rocher, creusons le sol. C'est accomplir une loi. Il faut que les uns méditent comme il faut que les autres labourent.

Et puis résignons-nous. Le secret que veut arracher la philosophie est gardé par la nature. Or qui pourra jamais te vaincre, ô nature ?

Nous ne voyons qu'un côté des choses: Dieu voit l'autre.

La dépouille humaine nous effraie quand nous la contemplons; mais ce n'est qu'une dépouille, quelque chose de videet de vain et d'inhabité. Il nous semble que cette ruine nous révèle des choses horribles. JNon. Elle nous effraie, et rien de plus. Voyons-nous l'intelligence? Voyons-nous l'âme ? Voyons-nous l'esprit ? Savons-nous ce que nous dirait l'esprit des morts, s'il nous était donné de l'entrevoir dans son glorieux rayonnement ? N'en croyons donc pas le corps qui se désorganise avec horreur, et qui répugne à sa destruction ; n'en croyons pas le cadavre, ni le squelette, ni la momie, et songeons que, s'il y a une nuit dans le sépulcre, il y a aussi une lumière. Cette lumière, l'âme y est allée pendant que le corps restait dans la nuit; cette lumière, l'âme la contemple. Qu'importe que le corps grimace, si l'âme sourit?

J'étais plongé dans ce chaos de pensées. Ces morts qui s'entretenaient entre eux ne m'inspiraient plus d'effroi; je me sentais presque à l'aise parmi eux. Tout à coup, je ne sais comment il me revint à l'esprit qu'en ce moment-là même, au haut de cette tour de Saint-Michel, à deux cents pieds, sur ma tête, au-dessus de ces spectres qui échangent dans la nuit je ne sais quelles communications mystérieuses, un télégraphe, pauvre machine de bois menée par une ficelle, s'agitait dans la nuée, et jetait l'une après l'autre à travers l'espace, dans la langue mystérieuse qu'il a lui aussi, toutes ces choses imperceptibles qui demain seront le journal.

Jamais je n'ai mieux senti que dans ce moment-là la vanité de tout ce qui nous passionne. Quel poème que cette tour Saint-Michel ! quel contraste et quel enseignement ! Sur son faîte, dans la lumière et dans le soleil, au milieu de l'azur du ciel, aux yeux de la foule affairée qui fourmille dans les rues, un télégraphe, qui gesticule et se démène comme Pasquin sur son tréteau, dit et détaille minutieusement toutes les pauvretés de l'histoire du jour et de la politique du quart d'heure, Espartero qui tombe, Narvaez qui surgit, Lopez qui chasse Mendizabal, les grands événements microscopiques, les infusoires qui se font dictateurs, les volvoces qui se font tribuns, les vibrions

qui se font tyrans, toutes les petitesses dont se composent l'tiomme qui passe et l'instant qui fuit, — et, pendant ce temps-là, à sa base, au milieu du massif sur lequel la tour s'appuie, dans une crypte où n'arrive ni un rayon, ni un bruit, un conseil de spectres, assis en cercle dans les ténèbres, parle tout bas de la tombe et de l'éternité.

25 juillet.

Vous connaissez, mon ami, les trois points de la côte normande qui m'agréent le mieux, le Bourgd'eau, le Tréport et Étretat; Étretat avec ses arches immenses taillées par la vague dans la falaise, le Tréport avec sa vieille église, sa vieille croix de pierre et son vieux port où fourmillent les bateaux pêcheurs, le Bourgd'eau avec sa grande rue gothique qui aboutit brusquement à la haute mer. Eh bien, rangez désormais Biarritz avec le Tréport, Étretat et le Bourgd'eau parmi les lieux que je choisirais pour le plaisir de mes yeux, dont parle Fénelon.

Je ne sache pas d'endroit plus charmant et plus magnifique que Biarritz. Il n'y a pas d'arbres, disent les gens qui critiquent tout, même le bon Dieu dans ce qu'il fait de plus beau. Mais il faut savoir choisir : ou l'océan, ou la forêt. Le vent de mer rasa les arbres.

Biarritz est un village blanc à toits roux et à contrevents verts posé sur des croupes de gazon et de bruyères, dont il suit les ondulations. On sort du village, on descend la dune, le sable s'écroule sous vos talons, et tout à coup on se trouve sur une grève douce et unie au milieu d'un

labyrinthe inextricable de rochers, de chambres, d'arcades, de grottes et de cavernes, étrange architecture jetée pêle-mêle au milieu des flots, que le ciel remplit d'azur, de soleil, de lumière et d'ombre, la mer d'écume, le vent de bruit.

Je n'ai vu nulle part le vieux Neptune ruiner la vieille Cybèle avec plus de puissance, de gaieté et de grandeur. Toute cette côte est pleine de rumeurs. La mer de Gascogne la ronge et la déchire, et prolonge dans les récifs ses immenses murmures. Pourtant je n'ai jamais erré sur cette grève déserte, à quelque heure qu'on fût, sans qu'une grande paix me montât au cœur. Les tumultes de la nature ne troublent pas la solitude.

Vous ne sauriez vous figurer tout ce qui vit, palpite et végète dans le désordre apparent d'un rivage écroulé. Une croûte de coquillages vivants recouvre les rochers. Les zoophytes et les mollusques nagent et flottent, transparents eux-mêmes dans la transparence de la vague. L'eau filtre goutte à goutte et pleure en longues perles de la voûte des grottes. Les crabes et les limaces rampent parmi les varechs et les goëmons, lesquels dessinent sur le sable mouillé la forme des lames qui les ont apportés. Au-dessus des cavernes croît toute une botanique curieuse et presque inédite, l'astragale de Bayonne, l'œillet gaulois, le lin de mer, le rosier à feuilles de piraprenelle, le muflier à feuilles de thym.

Il y a des anses étroites où de pauvres pêcheurs, accroupis autour d'une vieille chaloupe, dépècent et vident, au bruit assourdissant de la marée qui monte ou descend dans les écueils, le poisson qu'ils ont péché la nuit. Les jeunes filles, pieds nus, vont laver dans la vague les peaux des chiens de mer, et, chaque fois que la mer blanche d'écume monte brusquement jusqu'à elles, comme un lion qui s'irrite et se retourne, elles relèvent leur jupe et reculent avec de gVands éclats de rire.

On se baigne à Biarritz comme à Dieppe, comme au Havre, comme au Tréport, mais avec je ne sais quelle liberté que ce beau ciel inspire et que ce doux climat tolère. Des femmes, coiCFées du dernier chapeau venu de Paris, enveloppées d'un grand châle de la tête aux pieds,

un voile de dentelle sur le visage, entrent en baissant les yeux dans une de ces baraques de toile dont la grève est semée; un moment après, elles en sortent, jambes nues, vêtues d'une simple chemise de laine brune qui souvent descend à peine au-dessous du genou, et elles courent en riant se jeter à la mer. Cette liberté, mêlée de la joie de l'homme et de la grandeur du ciel, a sa grâce.

Les filles du village et les jolies grisettes de Bayonne se baignent avec des chemises de serge, souvent fort trouées, sans trop se soucier de ce que les trous montrent et de ce que les chemises cachent.

Le second jour que j'allai à Biarritz, comme je me promenais à la marée basse au milieu des grottes, cherchant des coquillages et effarouchant les crabes qui fuyaient obliquement et s'enfonçaient dans le sable, j'entendis une voix, qui sortait de derrière une roche et qui chantait le couplet que voici en patoisant quelque peu, mais pas assez pour m'erapêcher de distinguer les paroles :

Gastibeiza, l'homme à la carabine,

Chantait ainsi :

Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine,

Quelqu'un d'ici?

Dansez, chantez, villageois, la nuit gagne

Le mont Falou.

Le vent qui vient à travers la montagne

Me rendra fou.

C'était une voix de femme. Je tournai le rocher. La chanteuse était une baigneuse. Une belle jeune fille qui nageait vêtue d'une chemise blanche et d'un jupon court dans une petite crique fermée par deux écueils à l'entrée d'une grotte. Ses habits de paysanne gisaient sur le sable au fond de la grotte. En m'apercevant, elle sortit à moitié de l'eau et se mit à chanter sa seconde stance, et, voyant que je l'écoutais immobile et debout sur le rocher, elle me dit en souriant dans un jargon mêlé de français et d'espagnol :

— Senor estrangero, conoce usted cette chanson ?

— Je crois que oui, lui dis-je. Un peu.

Puis je m'éloignai, mais elle ne me renvoyait pas.

Est-ce que vous ne trouvez pas dans ceci je ne sais quel air d'Ulysse écoutant la sirène? La nature nous rejette et nous redonne sans cesse, en les rajeunissant, les thèmes et les motifs innombrables sur lesquels l'imagination des hommes a construit toutes les vieilles poésies et toutes les vieilles mythologies.

Somme toute, avec sa population cordiale, ses jolies maisons blanches, ses larges dunes, son sable fin, ses grottes énormes, sa mer superbe, Biarritz est un lieu admirable.

Je n'ai qu'une peur, c'est qu'il ne devienne à la mode. Déjà on y vient de Madrid, bientôt on y viendra de Paris.

Alors Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honnête encore, sera pris du mauvais appétit de l'argent, sacra famés. Biarritz mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. Biarritz deviendra pudique et rapace. La pruderie, qui n'a dans tout le corps de chaste que les oreilles, comme dit Molière, remplacera la libre et innocente familiarité de ces jeunes femmes qui jouent avec la mer. On lira la gazette à Biarritz ; on jouera le mélodrame et la tragédie à Biarritz. 0 Zaïre, que me veux-tu ? Le soir on ira au concert, car il y aura concert tous les soirs, et un chanteur en i, un rossignol pansu d'une cinquantaine d'années, chantera des cavatines de soprano à quelques pas de ce vieil océan qui chante la musique éternelle des marées, des ouragans et des tempêtes.

Alors Biarritz ne sera plus Biarritz. Ce sera quelque chose de décoloré et de bâtard comme Dieppe et Ostende.

Rien n'est plus grand qu'un hameau de pêcheurs, plein des mœurs antiques et naïves, assis au bord de l'océan; rien n'est plus grand qu'une ville qui semble avoir la fonction auguste de penser pour le genre humain tout entier et de proposer au monde les nouveautés, souvent difficiles et redoutables, que la civilisation réclame. Rien n'est plus petit, plus mesquin et plus ridicule qu'un faux Paris.

Les villes que baigne la mer devraient conserver précieusement la physionomie que leur situation leur donne.

100 m RENÉES.

L'océan a toutes les grâces, toutes les beautés, toutes les grandeurs. Quand on a l'océan, à quoi bon copier Paris ?

Déjà quelques symptômes semblent annoncer cette prochaine transformation de Biarritz. Il y a dix ans, on y venait de Bayonne en cacolet; il y a deux ans, on y venait en coucou; maintenant, on y vient en omnibus. Il y a cent ans, il y a vingt ans, on se baignait au port vieux, petite baie que dominent deux anciennes tours démantelées. Aujourd'hui, on se baigne au port nouveau. Il y a dix ans, il y avait à peine une auberge à Biarritz; aujourd'hui, il y a trois ou quatre « hôtels ».

Ce n'est pas que je blâme les omnibus, ni le port nouveau où la lame brise plus largement que dans le port vieux et où le bain est par conséquent plus efficace, ni les « hôtels » qui n'ont d'autre tort que de n'avoir pas de fenêtres sur la mer; mais je crains les autres perfectionnements possibles et je voudrais que Biarritz restât Biarritz. Jusqu'ici tout est bien, mais demeurons-en là.

Du reste, l'omnibus de Bayonne à Biarritz ne s'établit pas sans résistance. Le coucou se débat contre l'omnibus, comme sans doute, il y a dix ans, le cacolet a lutté contre le coucou. Tous les voituriers de la ville se révoltent contre deux selliers, Castex et Anatole, qui ont imaginé les omnibus. Il y a ligue, concurrence, coalition. C'est une iliade de cochers de fiacre qui expose la bourse du voyageur à des soubresauts bizarres.

Le lendemain de mon arrivée à Bayonne, je voulus aller à Biarritz. INe sachant pas le chemin, je m'adressai à un passant, paysan navarrais qui avait un beau costume, un large pantalon de velours olive, une ceinture rouge, une chemise à grand col rabattu rattachée d'un anneau d'argent, une veste de gros drap chocolat toute brodée de soie brune, et un petit chapeau à la Henri II bordé de velours et rehaussé d'une plume d'autruche noire et frisée. Je demandai à ce magnifique passant le chemin de Biarritz.

— Prenez la rue du Pont-Magour, me dit-il, et suivez-la jusqu'à la porte d'Espagne.

— Est-il aisé, ajoutai-je, de trouver des voitures pour a 1er à Biarritz?

Le navarrals me regarda, souriant d'uo sourire grave, et me dit, avec Taccent de son pays, cette parole mémorable dont je ne compris que plus tard la profondeur :

— Monsieur, il est facile d'y aller, mais diflScile d'en revenir.

Je pris la rue du Pont-Magour.

Tout en la montant, je rencontrai plusieurs affiches de couleurs variées par lesquelles des voituriers offraient des voitures au public pour Biarritz à divers prix honnêtes; je remarquai, mais fort négligemment, que toutes ces affiches se terminaient par l'invariable protocole que voici : Les prix resteront ainsi fixés jusqu'à liv.it heures du soir.

J'arrivai à la porte d'Espagne. Là se groupaient et s'entassaient pêle-mêle une foule de voitures de toutes sortes, chars à bancs, cabriolets, coucous, gondoles, calèches, coupés, omnibus. J'avais à peine jeté un coup d'oeil sur cette cohue d'attelages qu'une autre cohue m'entourait déjà. C'étaient les cochers. En un moment je fus assourdi. Toutes les voix, tous les accents, tous les patois, tous les jurons et toutes les offres à la fois. '

L'un me prit le bras droit :

— Monsieur, je suis le cocher de M. Castex; montez dans le coupé: une place pour quinze sous. L'autre me prit le bras gauche : — Monsieur, je suis Buspit; j'ai aussi un coupé; une place pour douze sous. Un troisième me barra le chemin : — Monsieur, c'est moi Anatole. Voilà ma calèche; je vous mène pour dix sous.

Un quatrième me parlait dans les oreilles :

— Monsieur, venez avec Momus; je suis Momus; ventre terre à Biarritz pour six sous!

— Cinq sous! s'écrièrent d'autres autour de moi.

— Voyez, monsieur, la jolie voiture : le Sultamde Biar- ■■'(:! une place pour cinq sous!

Le premier qui m'avait parlé et qui me tenait le bras droit domina enfin tout ce vacarme :

— Monsieur, c'est moi qui vous ai parlé le premier. Je vous demande la préférence.

— Il vous demande quinze sous! crièrent les autres cochers.

— Monsieur, reprit l'homme froidement, je vous demande trois sous.

Il se fit un grand silence.

— J'ai parlé à monsieur le premier, dit l'homme.

Puis, profitant de la stupeur des autres combattants, il ouvrit vivement la portière de son coupé, m'y poussa avant que j'eusse le temps de me reconnaître, referma le coupé, monta sur son siège, et partit au galop. Son omnibus était plein. 11 semblait qu'il n'attendît plus que moi.

La voiture était toute neuve et fort bonne ; les chevaux excellents. En moins d'une demi-heure, nous étions à Biarritz.

Arrivé là, no voulant pas abuser de ma position, je tirai quinze sous de ma bourse et je les donnai au cocher. J'allais m'éloigner, il me retint par le bras :

— Monsieur, me dit-il, ce n'est que trois sous.

— Bah! repris-je, vous m'avez dit quinze sous d'abord. Ce sera quinze sous.

— Non pas, monsieur, j'ai dit que je vous mènerais pour trois sous. C'est trois sous.

Il me rendit le surplus et me força presque de le recevoir.

— Pardieu, disais-je en m'en allant, voilà un honnête homme.

Les autres voyageurs n'avaient, comme moi, donné que trois sous.

Après m'être promené tout le jour sur la plage, le soir venu, je songeai à regagner Bayonne. J'étais las, et je ne pensais pas sans quelque plaisir à l'excellente voiture et au vertueux cocher qui m'avaient amené. Huit heures sonnaient aux lointaines horloges de la plaine comme je remontais l'escarpement du port vieux. Je ne pris pas garde à une foule de promeneurs qui arrivaient de tous les points et semblaient se hâter vers l'entrée du village où s'arrêtaient les voituriers.

La soirée était superbe; quelques étoiles commençaient à piquer le ciel clair du crépuscule; la mer, à peine émue, avait le miroitement opaque et lourd d'une immense nappe d'huile.

Un phare à feu tournant venait de s'allumer à ma

BIARRITZ. i03

droite; il brillait, puis s'éteignait, puis se ravivait tout à coup et jetait brusquement une éclatante lumière, comme s'il cherchait à lutter avec l'éternel Sirius qui resplendissait dans la brume à l'autre bout de l'horizon. Je m'arrêtai et je considérai quelque temps ce mélancolique spectacle, qui était pour moi comme la figure de l'effort humain en présence du pouvoir divin.

Cependant la nuit s'épaississait, et, à un certain moment, l'idée de Bayonne et de mon auberge traversa subitement ma contemplation. Je me remis en marche et j'atteignis la place des voitures. Il n'y en avait plus qu'une seule; un falot posé à terre me la montrait. C'était une calèche à quatre places; trois places étaient déjà occupées. Comme j'approchais :

— Hé! monsieur, venez donc, me cria une voix, c'est la dernière place, et nous sommes la dernière voiture.

Je reconnus la voix de mon cocher du matin, je retrouvais cet homme antique. Le hasard me parut providentiel. Je louai Dieu. Un moment plus tard, j'étais forcé de faire la route à pied, une bonne lieue de pays.

— Pardieu, lui dis-je, vous êtes un brave cocher, et je suis aise de vous revoir.

— Montez vite, monsieur, reprit l'homme. Je m'installai en hâte dans la calèche.

Quand je fus assis, le cocher, la main sur la clef de la portière, me dit :

— Monsieur sait que l'heure est passée ?

— Quelle heure? lui dis-je.

— Huit heures.

— C'est vrai, j'ai entendu sonner quelque chose comme cela.

— Monsieur sait, repartit l'homme, que passé huit heures du soir le prix change. Nous venons chercher ici les voyageurs pour les obliger. L'usage est de payer avant de partir,

— A merveille, répondis-je en tirant ma bourse. Combien est-ce?

L'homme reprit avec douceur :

— Monsieur, c'est douze francs.

Je compris sur-le-champ l'opération. Le matin, on

annonce qu'on mènera les curieux à Biarritz pour trois sous par personne; il y a foule. Le soir, on remmène cette foule à Bayonne pour douze francs par tête.

J'avais éprouvé le matin même la rigidité stoïque de mon cocher; je ne répliquai pas un mot, et je payai.

Tout en rejoignant Bayonne au galop, la belle maxime du paysan navarrais me revint à l'esprit, et j'en fis. pour l'enseignement des voyageurs, cette traduction en langue vulgaire : Voitdres pour Biarritz. Prix, par personne, pour aller : Trois sous; pour revenir : Douze francs. — Ne trouvez-vous pas que c'est une belle oscillation?

A quelque distance de Bayonne, un de mes compagnons de route me montra dans l'ombre sur une colline le château de Marrac, ou du moins ce qui en reste aujourd'hui.

Le château de Marrac est célèbre pour avoir été, en 1808, le logis de l'empereur, à l'époque de l'entrevue de Bayonne. Napoléon avait en cette occasion une grande pensée, mais la providence ne l'accepta pas; et, quoique Joseph I" ait gouverné les Castilles comme un bon et sage prince, l'idée, pourtant si utile à l'Europe, à la France, à l'Espagne et à la civilisation, de donner une dynastie neuve à l'Espagne fut funeste à Napoléon comme elle l'avait été à Louis XIV.

Joséphine, qui était créole et superstitieuse, accompagnait l'empereur à Bayonne. Elle semblait avoir je ne sais quels pressentiments, et, comme Nunez Saledo dans la romance espagnole, elle répétait souvent : Il arrivera malheur de ceci.

Aujourd'hui qu'on voit le revers de ces événements déjà enfoncés dans l'histoire à une distance de trente années, on distingue, dans les moindres détails, tout ce qu'ils ont eu de sinistre, et il semble que la fatalité en ait tenu tous les fils.

En voici une particularité tout à fait inconnue et qui mérite d'être recueillie :

Pendant son séjour à Bayonne, l'empereur voulut visiter les travaux qu'il faisait exécuter au Boucaut. Les bayon-

nais qui avaient alors l'âge d'homme se souviennent que Tempereur, un matin, traversa à pied les allées marines pour aller gagner à pied le brigantin mouillé dans le port qui devait le transporter à l'embouchure de l'Adour.

Il donnait le bras à Joséphine. Comme partout il avait là sa suite de rois, et, dans cette conjoncture, c'étaient les princes du midi et les Bourbons d'Espagne qui lui faisaient cortège: le vieux roi Charles IV et sa femme: le prince des Asturies, qui depuis a été roi et s'est appelé Ferdinand VII; don Carlos, aujourd'hui prétendant sous le nom de Charles VI.

Toute la population de Rayonne était dans les allées marines et entourait l'empereur, qui marchait sans gardes. Bientôt la foule devint si nombreuse et si importune dans sa curiosité méridionale que Napoléon doubla le pas. Les pauvres Bourbons essoufflés le suivaient à grand'peine.

L'empereur arriva au canot du brigantin d'une marche si précipitée qu'en y entrant Joséphine, voulant saisir en hâte la main que lui tendait le capitaine du navire, tomba dans l'eau jusqu'aux genoux. Eu toute autre circonstance elle n'aurait fait qu'en rire. — C'eût été pour elle, me disait en me contant la chose M"'« la duchesse de C***, tine occasion de montrer sa jambe, qu'elle avait charmante. Cette fois, on remarqua qu'elle secoua la tête tristement. Le présage était mauvais.

Tout ce qui assistait à cette aventure a fait une triste fin. Napoléon est mort proscrit ; Joséphine est morte répudiée; Charles IV et sa femme sont morts détrônés. Quant à ceux qui étaient alors de jeunes princes, l'un est mort, Ferdinand Vil; l'autre, don Carlos, est prisonnier. Le brigantin qu'avait monté l'empereur s'est perdu deux ans après, corps et biens, sous le cap Ferret, dans la baie d'Arcachon; le capitaine qui avait donné la main à l'impératrice, et qui s'appelait Lafon, a été condamné à mort pour ce fait, et fusillé. Enfin le château de Marrac, où Napoléon avait logé, transformé successivement en caserne et en séminaire, a disparu dans un incendie. Eu 1820, une nuit d'orage, une main restée inconnue y mit le feu aux quatre coins.

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