B A YONNE
latan de place. C'était le directeur du théâtre de Bayonne.
11 venait prier ma mère de prendre une loge à son théâtre. Ma mère loua une loge pour un mois. C'était à peu près le temps que nous devions rester à Bayonne.
Cette loge louée nous fit sauter de joie. Nous enfants, aller au spectacle tous les soirs pendant tout un mois, nous qui n'étions encore entrés dans un théâtre qu'une fois par an, et qui n'avions dans l'esprit d'autre souvenir dramatique que la Comtesse cV Escarbagnas !
Le soir même, nous tourmentâmes ma mère, qui nous obéit, comme les mères font toujours, et nous mena au théâtre. Le contrôleur nous installa dans une magnifique loge de face ornée de draperies de calicot rouge à rosaces safran. On jouait les Ruines de Babylone, fameux mélodrame qui avait en ce temps-là un immense succès par toute la France.
C'était magnifique, à Bayonne du moins. Des chevaliers abricot et des arabes vêtus de drap de fer de la tête aux pieds surgissaient à chaque instant, puis s'engloutissaient, au milieu d'une prose terrible, dans des ruines de carton pleines de chausse-trapes et de pièges à loups. Il y avait le calife Haroun et l'eunuque Giafar. Nous étions dans l'admiration.
Le lendemain, le soir venu, nous tourmentâmes encore notre mère qui nous obéit encore. Nous voici au spectacle dans notre loge à rosaces. — Que va-t-on donner? Nous étions dans l'anxiété. La toile se lève. Giafar paraît. On donnait les Ruines de Babylone. Cela ne nous fâcha point. Nous étions satisfaits de revoir ce bel ouvrage, qui nous amusa très fort encore cette fois.
Le surlendemain, ma mère fut excellente, comme toujours, et nous retournâmes au théâtre. On donnait les Ruifies de Babylone. Nous vîmes la pièce avec plaisir, cependant nous aurions préféré quelque autre ruine. Le quatrième jour, à coup sûr, le spectacle devait être changé; nous y allâmes, ma mère nous laissait faire et nous accompagnait en souriant. On donnait les Ruines de Babylone! Cette fois nous dormîmes.
Le cinquième jour, nous envoyâmes dès le matin Bertrand, le valet de chambre de ma mère, voir l'affiche. On
donnait les Ruines de Babylone. Nous priâmes ma mère de ne point nous y mener. Le sixième jour; on donnait encore les Rumes de Babylojie. Cela dura tout le mois. Un beau jour, l'affiche changea. Ce jour-là, nous partions.
C'est ce souvenir-là qui m'a fait parler quelque part de ce « hasard taquin qui joue avec l'enfant ».
Du reste, aux Ruines de Babylone près, je me rappelle avec bonheur ce mois passé à Bayonne.
Il y avait au bord de l'eau, sous des arbres, une belle promenade où nous allions tous les soirs. Nous faisions, en passant, la moue au théâtre où nous ne mettions plus les pieds et qui nous inspirait une sorte d'ennui mêlé d'horreur. Nous nous asseyions là sur un banc, nous regardions les navires, et nous écoutions notre mère nous parler; noble et sainte femme qui n'est plus aujourd'hui qu'une figure dans ma mémoire, mais qui rayonnera jusqu'à mon dernier jour dans mon âme et sur ma vie.
La maison que nous habitions était riante. Je me rappelle ma fenêtre où pendaient de belles grappes de maïs mûr. Pendant tout ce long mois, nous n'eûmes pas un moment d'ennui; j'excepte toujours /es Ruines de Babylone.
Un jour nous allâmes voir un vaisseau de ligne mouillé à l'embouchure de l'Adour. Une escadre anglaise lui avait donné la chasse; après un combat de quelques heures il s'était réfugié là, et les anglais le tenaient bloqué. J'ai encore présent comme s'il était sous mes yeux cet admirable navire qu'on voyait à un quart de lieue de la côte, éclairé d'un beau rayon de soleil, toutes voiles carguées, fièrement appuyé sur la vague, et qui me paraissait avoir je ne sais quelle attitude menaçante, car il sortait de la mitraille et il allait peut-être y rentrer.
Notre maison était adossée aux remparts. C'est là, sur les talus de gazon vert, parmi les canons retournés la lumière sur l'herbe et les mortiers renversés la gueule contre terre, que nous allions jouer dès le matin.
Le soir, Abel, mon pauvre Eugène et moi, groupés autour de notre mère, barbouillant les godets d'une boîte à couleurs, nous enluminions à qui mieux mieux, de la manière la plus féroce, les gravures d'un vieil exemplaire des Mille et une nuits. Cet exemplaire m'avait été donné