‹ Alph. Devergie,...15 février 1798-2 octobre 1879Chapitre 6 sur 8 · ALPH. DE VERGUE · texte numérisé non relu

ALPH. DE VERGUE

spécialisés, une supériorité dont la valeur est incontestée parce qu'elle est le fruit du concours.

Cette éducation médicale si précieuse pour un médecin légiste, n’était pas la seule qualité qui devait faire apprécier Devergie par les magistrats. Il en possédait une autre, que ne donne ni le travail ni l’éducation, Devergie avait un caractère d’une droiture inflexible qui ne connaissait pas les nuances ni les concessions ; peu lui importait de plaire, quand il croyait tenir la vérité, il affirmait ses opinions avec énergie, sans phrase, et était plus persuasif par sa ténacité que par l’abondance de sa parole. Il luttait sans crainte de l’opinion régnante, quels que fussent ses adversaires, incapable d’une transaction ou d’une atténuation.

Une telle fermeté n’était pas pour lui concilier toutes les sympathies et une raideur un peu excessive avait blessé beaucoup de ses collègues et de ses confrères. Mais c’était chez lui l'exagération d’une trop noble qualité, de l’amour du devoir, pour que ceux qui en avaient été froissés aient jamais cessé de rendre justice à son caractère. On pouvait ne pas aimer Devergie, il était impossible de ne pas le respecter.

Ce sentiment du juste le portait parfois à étendre son action au delà des choses qui lui étaient personnelles. M. Bouchardat m’a rapporté, pendant que nous suivions les obsèques de Devergie, une anecdote qui peint bien le caractère de notre regretté collègue. Il y a quelques années le ministre nomme unecommission de révision du Codex, M. Devergie s’aperçoit que les noms de MM. Trousseau et Bouchardat ne figurent pas parmi ceux des membres désignés, il écrit spontanément au ministre, et fait réparer par son initiative une erreur regrettable. Devergie n’avait d’ailleurs pas de relations d’amitié familière avec ses deux collègues, et cette démarche ne lui avait été dictée que par le sentiment de ce qu’il considérait comme un devoir.

Les efforts accomplis par M. Devergie pour relever en France le niveau des études médico-légales sont inspirés par un sentiment analogue. Frappé par l’insuffisance de l’instruc-

tion des experts, il écrit : « Enfin, et nous le disons à regret, il n’y a que bien peu de personnes qui cultivent d’une manière spéciale la médecine légale ; il semble que dès que l’on est médecin, on est en même temps et incontestablement médecin légiste. Quelques hommes, même du plus grand mérite, ne voient de difficultés dans cet art que pour ce qui a trait à la toxicologie; et pour eux hors de cette dernière science tout est vague, tout est incertain. Ce jugement ne peut être la conséquence que de trois choses : ou de l’ignorance de ces médecins dans la matière delà médecine légale ; ou de leur prédilection pour les faits chimiques avec lesquels ils sont plus familiers ; ou au contraire d’un défaut de connaissances en chimie, car ces deux extrêmes conduisent absolument aux mêmes résultats. »

Triste tableau/tracé par Devergie en 1836 dans l’introduction du Traité de médecine légale , théorique et pratique (1), et qu’il aurait pu reproduire sans changement à la veille de sa mort. Son esprit pratique n’accepte pas qu’il en puisse être longtemps ainsi, et dans la même page il fait ce parallèle de l’éducation médicale au point de vue clinique et au point de vue médico-légal. Il dit : « Dès son entrée dans la carrière médicale, l’élève qui veut devenir médecin praticien se rend dans les hôpitaux.... Si cette marche est la plus sûre pour celui qui tient à devenir médecin, pourquoi donc ne serait-elle pas celle de l’élève qui veut devenir médècin légiste? Et cependant si nous portons nos regards sur la manière dont la médecine légale est enseignée en France, nous ne verrons partout que des cours du genre de ceux qui constituent la théorie de la médecine. Dans ces cours, rien de pratique, à l’exception peut-être de la toxicologie ; et encore en quoi consiste cette importante partie du cours ? en une succession de précipités qui apparaissent et disparaissent aux regards

(i) Devergie., Médecine légale, théorique et pratique, l re édition. Paris, 1835. — 2<= édition, Paris, 1840. — 3 e édition, avec le texte et l’interprétation des lois relatives à la médecine légale, revue et annotée par J .-B,-F. Haussy de Robecourt. Paris, 1852, 3 vol. in-8.

étonnés des élèves. Mais pas un d’eux n’est appelé à faire une expérience chimique, à examiner un noyé, un pendu, un asphyxié. Nous sommes donc entièrement fondé à affirmer qu’il manque un enseignement médico-légal qui corresponde à la clinique des hôpitaux, et où les élèves puissent trouver la même instruction pratique qu’en médecine. »

Cette lacune, Devergie essaya de la combler et pendant quelques années il fit à la Morgue des cours pratiques auxquels plusieurs séries d’élèves furent admises. Des raisons qu’il ne nous a pas été donné de connaître les interrompirent et ce ne fut qu’à la fin de sa vie, avec l’aide du doyen de la Faculté, qu’il put, il y a deux ans, obtenir que ces cours fussent ouverts de nouveau.

Les événements ne lui avaient pas en effet mis entre les mains l’autorité que lui aurait donnée le titre de professeur à la Faculté.

Il était trop jeune lorsque, en 1826, la mort de Royer Collard rendit vacante la chaire de médecine légale, le grand maître de l’unîversité avait refusé de lui accorder la dispense d’âge sans laquelle on ne peut être professeur avant trente ans, et en 1861, lorsque Tardieu succéda à Adelon, la candidature de M. Devergie ne fut même plus posée. Ce n’était pas sans amertume que, dans une lettre qui date de six mois à peine, Devergie nous rappelait que les circonstances ne lui avaient-pas permis de peser sur la direction de l’enseignement de la médecine légale avec la puissance que lui aurait conférée la possession de la chaire officielle.

Cet amour de la médecine légale, cette idée nette de ce qu’elle devait être, ses efforts antérieurs et l’éclat avec lequel il avait soutenu dans les nombreuses expertises qui lui avaient été confiées les opinions scientifiques les plus vraies, le désignaient pour occuper le premier la présidence de la Société de médecine légale lorsqu’il y a onze ans elle fut fondée sur l’initiative dé notre excellent collègue Gallard.

Deux fois èn dix ans il occupa le fauteuil et chaque fois,

ainsi que lors de l’ouverture du Congrès de médecine légale il y a un an, il reporta avec la même ardeur ses regards sur les desiderata de la médecine légale, il déclara hautement les vices de l’organisation de la médecine publique en France, et il indiqua la direction à suivre pour lui faire occuper la situation qu’elle mérite et pour préparer des médecins dignes d’en remplir les fonctions.

La conscience avec laquelle chacun de ses rapports a été écrit permet encore aujourd’hui de lire ses œuvres médicolégales, elles ont à peine vieilli, et il n’est pas plus possible pour un médecin légiste d’ignorer son Traite de médecine légale, qu’il ne le serait pour un clinicien de passer sous silence la Clinique médicale d’Andral.

Qu’il me suffise de rappeler le chapitre consacré à la putréfaction dans l’air et dans l’eau, le chapitre dans lequel sont étudiés les différents modes d’asphyxie, son mémoire sur la docimasie pulmonaire, ses travaux sur l'organisation des services de la Morgue.

Cette œuvre dans ses diverses parties est empreinte d’une même pensée. Devergie a voulu connaître la vérité, il a eu la volonté d’en poursuivre scientifiquement les manifestations ; toute sa vie il a dirigé ses travaux vers un même but, perfectionner nos connaissances et notre enseignement médicolégal. Si le résultat n’a pas complètement sur ce dernier point été proportionné à ses efforts, il est juste de reconnaître, et c’est un devoir pour nous ses successeurs, qu'il nous laisse une direction nettement tracée. Si les circonstances plus favorables nous permettent d’espérer approcher davantage du but, nous n’avons pas le droit d’oublier qu’il a été le novateur et qu’il mérite de rester notre guide par la droiture de son caractère et son amour du juste.

Annales d'hygiène et de médecine légale , 1879, 3e série, t. II.

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