‹ Alphonse AsselbergsChapitre 3 sur 12 · Partie à Waterloo · texte numérisé non relu

Partie à Waterloo

Une bague perles.

Et puis souvent : diner chez Lantoine, diner au Café Riche, course de chevaux, bal à la Philanthropie, Champagne, tabac turc, pipe de Hollande.

Et puis de nouveau : couleurs; un cheval de plâtre ; deux chiens de plâtre.

Et puis encore des morceaux de musique dont le choix révèle une évolution rapide du goût. Cela commence en 1860 par le Pouÿfe et le Tailleur et la Bergèreet le Châtelain, et en 1862 ce seront les valses de Chopin. Plus tard, Asselbergs sera à la première de la J’a/kyrie.

Cette existence complexe, partagée entre l'ordre et le plaisir, entre la sagesse bourgeoise et le dandysme, entre le labeur commercial et les grandissantes curiosités artistes durera jusqu'en 1867. Alors se produira une modification radicale. Jusque là il y a lutte; et il serait malaisé de déterminer avec quelque certitude les diverses phases de cette lutte. V eut-il hésitation chez le jeune homme ou résistance chez ses parents? Peut-être les deux facteurs agirent-ils? Nous l'ignorons. Nous

savons seulement ceci : Asselbergs dessinait déjà à dix ans. Il a dessiné d'après le modèle vivant dans une académie libre installée rue du Pont Neuf. Parmi les innombrables bouts de papier sur lesquels il fixait des souvenirs et des dates, nous en avons découvert un portant cette mention précise : « C'est en 1861 que j'ai peint mes deux premières études à l'huile, d'après nature, en Campine ». Enfin, dans l'agenda de 1863, est écrit, le 20 août : « Première lecon d'Huberti ».

Ceci, c'est une date décisive. Jusque là, Alphonse Asselbergs a travaillé en ‘amateur ; il a été un jeune bourgeois riche attiré par la peinture mais ne lui donnant que ses loisirs, une partie de ses loisirs, le temps que ne prenaient point les affaires, les dîners au cabaret, les bals et les parties galantes. II n'a pas de contacts, pas de stimulant. Son seul instinct de Flamand amoureux de couleur le distrait tenacement, l’écarte de la voie régulière vers laquelle doivent normalement le conduire les influences du milieu originel.

Mais voici quapparaît Huberti. Et la destinée d'Asselbergs va se décider. L'hésitation ne prendra pas fin brusquement, mais elle s'usera dans la passion de l’art dont brûle, dont se consume le pur artiste que vient de rencontrer le jeune homme indécis. Cet artiste est un indécis lui-même qui a fait de la musique en professionnel et avec talent, après avoir obtenu, à l'Académie d'Anvers, un prix d'architecture, et qui, vers l’âge de trente ans, a porté dans la peinture son goût du rêve et du rythme.

Édouard Huberti, en 1863, lorsqu'il donne sa première leçon à Asselbergs, a quarante-cinq ans. C'est

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un peintre délicat, harmonieux, tendre, plein, pour les choses quil admire, du respect ébloui d’un amoureux transi. C'est un homme cultivé, à qui rien de ce qui est l’art, de tout ce qui touche à la pensée, n’est étranger. Et cest un modeste, un ignoré. M. Raphaël Petrucci qui a consacré à sa mémoire, en 1902, dans la Revue Occidentale, une pénétrante étude, trace de l'homme ce portrait :

« Il avait une âme tendre et point emphatique. Il

aimait à s'effacer, à laisser couler les événements du siècle en dehors de son acte et de sa pensée. Constam- . ment replié sur lui-même, vibrant aux moindres accords, maître d’une harmonie cachée, il fuyait la grossièreté des choses trop dites et des paroles trop affirmées. IT lui fallait des silhouettes lointaines, perdues dans le brouillard d’un rêve intérieur. Et c'est pourquoi 1l passa, silencieux et tranquille, timide et presque obscur ». Huberti n'a été estimé à sa grande valeur que longtemps après sa mort survenue en 1880. En 1863,

il ne jouissait d'aucune notoriété. Ce n’était pas pour le

prestige d'une gloire acquise que le jeune Asselbergs l'admirait et l’aimait. C'était pour tout ce que cette nature de rêveur subtil avait de grandeur cachée, d'aristocratique sensibilité. Le jeune homme acceptait avec joie l'influence offerte, influence pourtant si éloignée de tout ce qui, jusqu alors, enveloppait sa vie. Jusque là il avait, semble-t-il, connu peu d'artistes. C’est seulement un peu plus tard que, se trouvant avec Huberti à Moulin-Warnant, près d'Yvoir, il rencontrera Théodore t'Scharner à qui une étroite et fidèle amitié va l’unir, qu'il connaîtra Fontaine, Baron et Artan. C'est à la fin de 1867 qu'il se liera, à Tervueren, avec Coosemans et Hippolyte Boulenger.

À la collection des agendas 1l manque malheureusement l’année 1864. Peut-être ce carnet-là contenait-il des traces intéressantes des premières modifications introduites dans l'existence du nouvel ami d'Huberti. Mais, nous pouvons en juger par la suite, cette existence n'est pas tout à coup bouleversée. En 1865, on constate seulement que les voyages d'affaires deviennent moins fréquents. Évidemment Asselbergs commence à donner plus de temps à la peinture; évidemment 1l songe à changer de carrière, il ébauche des projets audacieux. En mai il séjourne dans les Ardennes, où sans doute, il fait du paysage. Vraisemblablement il en fait aussi à Uccle, où, pour la première fois, il passe une partie de l'été dans la maison de campagne de ses parents. Il veut peindre la figure. Il note en septembre qu'il a « essayé » le portrait de son frère Emile. Le même jour, il écrit : « faire femme : bras, épaules, poitrine » et aussi : « ferme vue par derrière avec talus » ; en octobre : « payé six

mois Société de dessin ». Quelques mois passent encore ; les voyages pour la papeterie deviennent de plus en plus espacés, les achats de couleurs, d'eaux-fortes, de lithographies, de modèles de Lauters ou de Calame, de plus en plus fréquents, et des annotations étranges apparaissent, qui révèlent de nouvelles tendances, un nouvel état d'esprit. Je cueille celle-ci, qui me frappe : « Quand on a l'âme ulcérée, une bonne parole fait tant de bien ».…. Pensée banale mais qui témoigne d'un tourment. Pourtant, la vie est toujours brillante, joyeuse. On dîne à MElôtel de Belle-Vue, à l'Hôtel de Suède, chez Lantoine, les parties de campagne se multiplient; on achète des bijoux, des écharpes de soie.

Mais en juin 1866, Asselbergs passe, avec Hubert, quinze jours à Anseremme ; en août trois semaines à Moulin-Warnant. Il rencontre t Scharner qui peint là, lui aussi. J'imagine que sa volonté s'enflamme aux longues conversations, le soir, avec ces deux artistes. L'enthousiasme grandit et, lentement, dissipe les inquiétudes et les conseils de prudence. L'année 1867 marque une évolution sensible. À Îa saison du carnaval, Asselbergs oublie les bals et va passer quelques jours à Blankenberghe; il erre à La Hulpe, à Duffel; en juillet il fait un long séjour à Francorchamps. Les voyages commerciaux ont cessé complètement. Et en même temps change le genre de vie. Plus de visites aux restaurants élégants, plus de parties de plaisirs, plus d'achats de bijoux et de colifichets. On dîne modestement au « Télégraphe » ou à la « Maison des Poissonniers », peut-être en compagnie d'Huberti ou

de Fontaine avec qui l’on partage le coût de séances de modèle.

Le choix est fait : Asselbergs désormais sera peintre, rien que peintre. Au mois de septembre il s'installera à Tervueren ; et commencera le travail acharné, occupant toute la vie.

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Je n'ai pas connu Asselbergs. Au cours de vingtcinq années de fréquentation assidue des expositions et d'exercice de la critique d'art, jamais je ne l'ai rencontré. Plusieurs de mes confrères sont, je le sais, dans le même cas. Et il y a là, déjà, une indication : l'artiste se montrait peu, ne cherchait point à se mettre en évidence autrement que par ses œuvres. Ce n était pas un adroit visant le succès et la vente. Je ne l'ai pas connu ; pour deviner son caractère, je n'ai que Ses tableaux, les carnets aux indications brèves, des lettres, ses notes sur les expositions et sur son propre travail, enfin sa maison et son jardin d'Uccle.

Je sais que l'on a attribué à la manie ses étranges habitudes de vie, la farouche retraite dans laquelle :l enferma ses vingt dernières années, et que l'on a souri souvent de la rigoureuse ordonnance de son existence, de cette volonté opiniâtre qui laissait tomber en ruines la maison et mourir les arbres du jardin. Je comprends. Je ne m'étonne pas. Moi-même, tout d'abord, en découvrant cette demeure délabrée d'Uccle, j'ai évoqué telle figure de Balzac, j'ai pensé au père Grandet.

Mais en parcourant les agendas, en pénétrant dans cette vie, je me suis convaincu bien vite que le cas n'était pas aussi simple qu'on le pouvait supposer au premier aspect. J'ai eu, bientôt, l'impression d’une grande lutte et d'un grand sacrifice, d'une vie très

douloureuse, avec du rève, de l’abnégation et une fin amère. Et lorsque, dans les mémoranda des dernières années, j'ai trouvé parfois ces indications : « posé pour mon portrait chez Eugène Smits », ou : « cherché Eugène Smits pour l’amener diner à Uccle», j'ai éprouvé une mélancolie profonde en me représentant les deux vieux artistes en tête-à-tête, se rappelant, par

leur mutuelle présence, les grands orgueils passés, les grands espoirs, les enthousiasmes vieillis, et trouvant un goût de cendre aux grands mots que l'obsédante passion de l’art leur faisait encore monter aux lèvres.

La passion de l’art. Il fallut qu'elle fut ardente dans l'âme d’Asselbergs pour que, à vingt-huit ans, il résolût finalement d’être peintre. Certes, il donne un bel exemple de vaillance, l'adolescent pauvre, dénué de toute aide, souvent de toute culture, qui audacieusement réalise le rève d’être un artiste et brave la misère des débuts. Le cas est fréquent. Il est très noble. Mais la résolution du jeune homme né dans une large aisance, accoutumé à la vie brillante et facile, et qui, pour réaliser le même rêve, renonce à la situation privilégiée,

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