‹ Alphonse AsselbergsChapitre 4 sur 12 · EN · texte numérisé non relu

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aux gains assurés, à l'opulence, aux plaisirs auxquels il a déjà goûté, est méritoire aussi. Il l’est surtout lorsque cet homme est né dans la bourgeoisie laborieuse et prudente et est demeuré dominé lui-mème par les habitudes d'ordre et de prévoyance, lorsqu'il est tourmenté par la crainte de déchoir du rang social qu'il occupait.

C'est le cas d'Asselbergs, très visiblement. Il a été élevé dans l'abondance. Il aime le luxe. Il a toutes les coquetteries et tous les appétits. Depuis des années il fait partie de la jeunesse dorée. Le beau garçon bien apparenté, le fils de l'industriel cossu, a sa place enviable marquée dans le monde bourgeois de sa ville natale. Il est prodigue, mais sans folie. De bonne heure on a développé en lui les qualités de discipline qui sont de sa race. Il est soucieux de l’avenir, puisqu'au milieu du plaisir il prend la précaution de faire journellement ses comptes. Cet avenir est sûr, s’il poursuit la tâche paternelle à laquelle il collabore déjà. Quil continue, et il goûtera, aussi longtemps qu'il Tui plaira, les satisfactions d'orgueil bourgeois et toutes les joies matérielles données par la richesse. Il gardera sa loge au théâtre de la Monnaie, les chevaux sur lesquels il se promène au boulevard du Régent, et, s'il le désire, les jolies filles avec qui il soupe quelquefois chez Lantoine.

Tout cela dépend de lui. Tout cela, il peut le conserver en étant, en demeurant industriel. Il pourra même continuer à consacrer, comme il le fait depuis dix ans déjà, ses loisirs, à peindre en amateur, puisqu il aime peindre.

Mais cet amour est passionné. Il devient plus tyrannique depuis que Huberti est devenu le professeur.

Huberti est l’un des plus purs servants de l’art, l’un des plus désintéressés ; 1l est, parmi les peintres, l’un des plus capables de parler avec intelligence et avec ferveur de son culte, de faire rayonner l'enthousiasme. Certainement, il doit y avoir, certains soirs, des conversations interminables entre l'artiste déjà mûr et le jeune amateur, avec quelques autres comme Fontaine, peut-être, des conversations d'où le jeune homme sort toujours plus épris, plus tenté de se donner à l'art, tout entier, comme son maïître, comme d'autres dont lui a parlé celui-ci, comme Boulenger avec qui il a travaillé à Tervueren et dont il a dit la belle indépendance, l'intransigeance fougueuse.…

Comme son maître, comme Boulenger. Oui. Mais tous deux, avec beaucoup de talent, sont pauvres. Le délicieux Huberti vit son rève dans une médiocrité ailée, mais parfois pénible. Boulenger travaille avec acharnement en refusant de voir sa misère, conquiert la gloire en bravant la faim. Pour être un artiste, rien qu'un artiste, il faut du stoïcisme. Le succès est problématique et en tous cas lointain. Rarement, très rarement, le peintre, surtout celui qui respecte son art et l’aime vraiment, édifie une fortune, rarement même 1l gagne largement sa vie, comme on peut la gagner aisément, comme on peut grossir son patrimoine, en fabriquant du papier. Pour suivre l’exemple d'Huberti et de Boulenger, il faut renoncer à la prospérité, aux jouissances auxquelles on est accoutumé déjà, au luxe, au plaisir, à la sécurité; 1l faut changer de vie...

En 1867, Asselbergs, qui suppute tout cela, qui hésite encore, balancé entre ses aspirations d'artiste et

la prudence héréditaire, a vingt-huit ans; il n’est plus l'adolescent 1rréfléchi qui décide de son sort en une minute d'emportement. Il sait le prix et la valeur de toutes choses ; 1l tient soigneusement ses carnets ; il est méthodique, il est circonspect. Ce qu'il fera sera froidement résolu.

Eh bien! froidement il fait ceci : le 6 septembre 18607, ayant acheté une paire de gros souliers et une paire de sabots, et de larges provisions de couleurs et de toiles, 1l part pour Tervueren; et il va s'installer dans la pauvre auberge du « Renard » ; pendant de longs mois, il va vivre avec Boulenger, avec Boulenger, le plus grand mais le plus besogneux des paysagistes.

Sans doute, sil partage l'existence de Boulenger, Sa situation ne sera cependant pas semblable à celle du maître de la A/esse de saint Hubert. Celui-ci ne possède rien, tandis qu Asselbergs jouit de revenus modestes, mais sûrs. Seulement, Boulenger est entrainé depuis l'enfance, au rude labeur — il a été maçon — aux privations, à l'incertitude du lendemain ; Asselbergs, au contraire abandonne l'existence confortable, brillante et joyeuse, les affaires lucratives. Il quitte ‘la spacieuse demeure bourgeoise du Quai au Bois de Construction pour la triste chambre d'auberge, le restaurant luxueux pour la petite salle de cabaret de village. Et il n'est pas habitué à l'idée de l'avenir précaire. Même, il a peur ; il a peur, cest évident. Soudain il réforme complètement ses façons de vivre. Lorsqu'il retourne à Bruxelles pour quelques jours, il n'a plus les prodigalités d'hier. Il nest pas avare ; il n'a pas renoncé aux Jolies cravates, aux gants chers, aux cigares fins; il prête

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encore de l'argent à des amis — de gros prêts sont notés fréquemment — ; il fait des dons aux pauvres; il lui arrive même encore de rapporter à Tervueren quelques bouteilles de Champagne — et alors il doit y avoir, au « Renard » des soirées d'éloquence véhémente, où les peintres officiels sont furieusement maltraités.

Mais il a renoncé aux relations du jeune homme riche, aux joyeux compagnonnages, aux tête-à-tête charmants. Il est peintre; 1l ne gagnera pas d'argent. Il doit renoncer, renoncer.

Pourtant, cette vie brillante, il l'aimait. Il l'aimait puisque, plus tard, à de certains moments où quelques ventes dissiperont ses inquiétudes, 1l y reviendra passagèrement : on le reverra dans les bals et aux premières représentations de la Monnaie et dans les cabarets de nuit. [l l’aimait, mais il la sacrifie à ce qu'il aime davantage : à l'Art. Il sacrifie tout, il surmonte tout, il fait taire toutes les voix qui, en lui, parlent d'autres choses. Ces voix, cependant, sont encore sonores. Nous le verrons par la suite, nous le verrons jusque dans les

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œuvres : les influences nouvelles, les influences aimées d'Huberti, de Boulenger, de t’ Scharner, de Coosemans, de Baron, d'Artan, n'ont pas effacé les caractères : originels, n ont pas tué le vieil homme. La personnalité est d'ailleurs d’une trempe telle que personne jamais sur elle n'aura de prise. Qualités et défauts demeureront intacts dans la vie de l'homme et dans son art en lequel on chercherait vainement, n'est-ce-pas? une trace d Huberti. Le nouveau milieu n'a eu d'autre action que d'éveiller une âme, de stimuler l'enthousiasme, de confirmer une volonté, de donner à certaines aspirations la prédominance définitive sur d’autres.

Mais en l’homme qui, cet hiver de 1867, s'installe à lervueren et, par le gel, la pluie ou la neige, vêtu d'un costume de peau de mouton ‘et chaussé de sabots, peint, le jour durant, dans la campagne ; en l’homme qui saccommode du régime frugal et de la mauvaise chambre de l'auberge villageoise, qui travaille avec acharnement pendant toute la journée et recommence le soir, dessinant avec ses confrères d’après quelque rustre qui consent à poser; en l’homme qui ne connaît plus d'autre distraction que la conversation avec ses compagnons devant un verre de bière, la fumée des pipes, quelques lectures graves — l'Ænéide ou bien l'Æistoire des Girondins, où Ruskin — et quelquefois aussi, Sur un vieux piano de guinguette, un peu de mu- sique — les carnets disent l’achat des pages de Mozart, de Schubert, — en cet homme qui s'impose cette vie de labeur dans la rude médiocrité, vivent toujours les instincts, les appétits et les goûts d'ordre et d'opulence du jeune bourgeois riche épris de vie large. Ces instincts

sont maïtrisés, comme est maïtrisée la craintive sagesse qui veut des gains assurés et la prospérité croissante. Asselbergs a fait à son rêve, a fait à l'art le sacrifice de tout ce qui lui était si précieux. Il à tout rompu, il a tout quitté. Le dandy s'est fait paysan, le prodigue s'est fait parcimonieux, le danseur élégant s'est retiré dans la solitude des champs et des bois, l'industriel prévoyant a adopté la moins sûre des carrières ; le jeune homme a laissé toutes les joies, dont il n’est point désabusé, pour gouter la seule joie de peindre, toutes les satisfactions de la vanité pour le seul orgueil d'être un artiste.

N'eut-1l fait que cela, il mériterait déjà de vivre dans l'histoire de notre art.

Non seulement Asselbergs a, en 1867, abandonné l'industrie et opté pour la peinture, mais dans la carrière incertaine qu il adopte, 1l a choisi, entre deux voies, la plus incertaine. Le monde des artistes est divisé en deux camps; 1l y a les peintres sages, soumis aux conventions académiques, les peintres de bonnes manières qui ne bousculent pas les goûts conventionnels du public, ses prédilections pour les belles images au pittoresque aimable, au sentimentalisme romantique. Et il y en a d'autres, hardis, fougueux, téméraires, insolents, qui renversent tous les canons, qui rient des bucoliques de romance, qui prétendent faire palpiter la beauté et l'émotion dans la puissance d'une forme, dans la noblesse d'une ligne, dans la couleur d'un ciel ét dans la nuance de l'atmosphère, pour qui l'éloquence d'un paysage n est pas dans une ruine ou dans une goutte de rosée mais dans le style d'une ligne d'arbre, dans les gestes imposés aux troncs par le vent, dans les enveloppements de lumière et d'ombre. Les premiers sont les maîtres des expositions ; 1ls jouissent des faveurs officielles, de l'admiration du public. Ils recueillent tous les honneurs et tous les profits. Les seconds livrent des luttes pénibles contre l'ostracisme des jurys, contre les préventions de la foule. Ils vivent avec difficulté; on les raille ; ils vendent rarement.

Asselbergs, le prudent Asselbergs, le prévoyant

industriel d'hier, n'hésite pas : il se range du côté des faibles, du côté des méconnus, de ceux dont l'avenir est incertain, dont les gains sont problématiques. Il est le compagnon de travail de Boulenger qui passe pour un révolutionnaire un peu fou, et qui gagne à peine de quoi manger, acheter des couleurs et des toiles et, de temps à autre, venir se griser de musique à Bruxelles, au Concert Populaire ; il s'enrôle dans cette École de Tervueren, qui nest pas du tout une école, mais la réunion, dans une même auberge, de quelques paysagistes audacieux, en rupture avec toutes les écoles, et qui lancent un déf aux modes et à ceux qui les servent ; et dès 1868, il est membre de la Société libre des Beaux-Arts créée pour mener le combat contre l'art officiel représenté par les peintres et sculpteurs du Cercle de l'Observatoire. Asselbergs est bien apparenté; sa famille a des relations puissantes; 1l dispose déjà d'un petit revenu. Il est donc en possession de tout ce qui peut faciliter les débuts, ouvrir les portes ; certainement, s'il veut se ranger parmi les prudents, les dociles, parmi ceux qui se soumettent aux conventions et ne font point scandale, le chemin des succès aux expositions, des récompenses, des commandes, lui sera aisé. L'éducation, le milieu, les habitudes de sa jeunesse, l'ont accoutumé à la circonspection, à la sagesse, lui ont aussi créé des besoins de vie large; 1l serait très naturel quil allât vers ce qui s'offre, vers ce qui est conforme aux tendances du monde auquel 1l appartient. Il ne faudrait pas grand effort, car rien n'est plus commode que d'adopter des règles par d’autres formulées, de les appliquer avec adresse et de ne pas chercher. Slingeneyer

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et Verboeckhoven ont brillamment réussi, ils sont comblés d'honneurs ; et Fourmois, qui a cinquante quatre ans déjà, vit péniblement ; et Eugène Smits, qui en a près de cinquante, est presque un inconnu.

Oui, mais une passion brûle dans l'âme d’Asselberghs. V a-t-elle été allumée par Huberti? Sont-ce les œuvres de Fourmois, les premiers tableaux de Boulenger ou ceux de Rops, ceux de Dubois, ou ceux du vieux Robbe, est-ce la gloire douloureuse de Théodore Rousseau et de Millet qui ont apporté les révélations ? Nul ne peut le dire. Huberti, Coosemans, ou t' Scharner qui furent les compagnons du début, nous auraient peut-être renseignés. Mais ces témoins sont tous morts. Et nous en sommes réduits aux conjectures sur ce cas particulièrement curieux d’arrachement à tous les liens, d'abandon résolu de la voie naturellement tracée. Comment s est accomplie l’évolution chez ce jeune bourgeois de Bruxelles, chez cet industriel cossu, élevé au sein d'une caste privilégiée et attachée aux traditions ; quelle fut la part des influences extérieures, et quelle fut celle des vieux instincts d'individualisme entêté endormis mais point morts en cette vieille bourgeoisie de chez nous ? Nous ne le saurons pas.

Toujours est-il qu Alphonse Asselbergs, devenu peintre, est aux côtés de Smits, d'Hermans — bourgeois du même monde, eux aussi — de Meunier, de Verwée, de Boulenger, d'Artan, de Dubois, de Baron, de De Groux, des rebelles, des méconnus, de ceux qui se révoltent contre la règle et qui endurent gaiement les conséquences de leur indépendance.

Pléiade admirablé. Période exceptionnellement

féconde dans l'histoire de la peinture belge. C'est l'heure des conquêtes viriles, des grands élans vers la libre expression, mais vers l'expression que l’on veut puissante et claire dans l'accent personnel; on cherche un langage plus subtil que celui d'hier, plus varié, plus àpre ou plus délicat, plus originalement nuancé, mais aussi nettement articulé, aussi complet, aussi riche et aussi précis. On revendique toutes les libertés sauf celle de la nonchalance. Il ne s'agit point de restreindre l'effort mais de le porter plus loin.

On luttait au nom de l'Art libre. Le mot, depuis lors, a beaucoup servi; mais il n'a pas toujours gardé le sens profond et vrai qu'il avait alors. Il ne s'agissait pas de revendiquer le droit d'être inintelligible et de négliger le long, le patient travail, jamais achevé, par lequel s'acquièrent les moyens de parler éloquemment, de traduire les sensations avec force et avec clarté. On était hostile à l'École, mais non point à l'étude, à la culture du métier savant. Si l’on répudiait les formules enseignées dans les académies, on s'imposait une tâche bien plus lourde que celle de se les assimiler pour les répéter ensuite machinalement. Si l’on se gaussait des clichés romantiques de l’Académie d'Anvers, on vénérait Leys, travailleur sévère. On saluait des maitres artistes en De Winne et en Alfred Stevens, et en De Knyff; et, parmi les grands noms de l’École française, l'un des plus révérés était celui de Rousseau, le paysagiste à l'émouvante conscience.

Les jeunes d'alors, ceux qui se révoltaient contre les règles étroites et contre les conventions du romantisme, s'appelaient, à Anvers: De Braekeleer et Stob-

baerts, à Bruxelles : Boulenger, Dubois, Rops, Verwée, Artan, Heymans, Baron, Agneessens, Binjé, Fontaine, Sacré, Raeymaekers. Tous ceux-là furent des laborieux

acharnés. De tous ceux-là, la vie se consumma en un travail inquiet, jamais satisfait, cherchant toujours davantage, voulant toujours plus de science pour toujours mieux traduire la beauté, pour égaler la nature dont leursregards pénétrants guettaientles plus fugitives

splendeurs. Ces splendeurs passagères, vite évanouies, ils voulaient les fixer en des images définitives, non en de confuses entrevisions. Ils avaient l'ambition de capter les plus fugaces aspects, mais non la prétention de les évoquer en la minute qui les donne. La nature a édifié lentement les décors que ces aspects nuancent ; aux plus suaves, aux plus vaporeux paysages elle a donné une armature robuste, une structure: et dans le ton le plus délicat, elle mêle, sans jamais les montrer, les couleurs, en des combinaisons aux variétés infinies, sans cesse renouvelées par les caprices de la lumière. Pour refaire cette œuvre complexe, il faut de l'attention passionnée, de l'application, de la méditation, l'étude entêtée.

La nature s'offre à nos regards, souvent — et c'est alors surtout qu’elle est éloquente, — en des espaces infinis que le tableau, de format forcément restreint, ne peut embrasser tout entier sous peine de tout réduire à l'imperceptible. Pour maintenir cette sensation de l'1lli1mité en laquelle est la majesté du décor, il faut faire mentir le détail en gardant vrai l'ensemble, il faut graduer les forces et les délicatesses de la matière, celles des ombres et des clartés ; il faut, dans l'évocation restreinte, garder l'ampleur des lignes, leur rythme, leur élan vers les lointains sans bornes. C'est la poursuite du style, imposant pour chaque œuvre un nouveau problème. C'est l'étude, toujours, c'est toujours la recherche, c'est toujours le travail accumulant lentement les moyens d'expression, mais n'épuisant jamais les merveilleuses et innombrables ‘interrogations.

L'Art libre, oui. L'art libre dans ses expressions,

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