‹ Alphonse de LamartineChapitre 15 sur 33 · EE · texte numérisé non relu

EE

. Les choses qui sont à leur place doivent Y - rester, et, chez eux, quand ils se mettent - à table au milieu des leurs, économie, . dignité, décence, tout l’invisible chœur des . vertus domestiques les entoure.

Dans leur famille, quand un garçon a fait choix d’une jeune fille de son rang, avec … l’assentiment du père et de la mère, il la conduit à l’église, et si elle meurt avant lui, il ferme les volets et voile les miroirs. Ceënouveau venu a pris le monde entier .

à témoin de ses amours et de ses désespoirs.

Comment ne pas imaginer dans son sil- : lage, quand il passe, l’innocent visage de Graziella en corsage rouge de napolitaine, la tête ardente et la robe blanche d’Elvire, et toutes les filles de ses songes.

Il traîne encore, derrière lui, des frissons d'aventures et de voyages. Comme les.

* grands oiseaux migrateurs, il fait penser à d’autres horizons.

Toute l'Europe sait à quelle heure d’un soir d’autorane il a répandu tant de larmes

en apprenant la mort d’une femme qui était à un autre; quel jour il a prié devant le tombeau du Christ qui lui rappelait celui -de sa fille, et qu'après avoir dîné de pain sec et de noix chez les moines du Liban, il a soupé aux flambeaux, à la droite de la reine de Palmyre.

Il vient de si loin? Il a écouté la messe dans la grotte de Gethsémani, rêvé sous les lauriers-roses du vieux Sérail, galopé sur les bords de la Mer Morte, couché au désert, équipé des navires et des caravanes, semé l'or sur sa route, et ils croiraient volontiers que, pour venir prendre séance, il a laissé, au milieu de la place de la Concorde où l’on doit ériger l’Aiguille de Cléopâtre, cet obélisque offert par le vice-roi d'Égypte à Charles X et que l’on attend depuis quatre ans, l’escorte de mamelucks à sa solde qui le suivaient en Orient sur des étalons de mille piastres!.

Ils répètent un mot qu’il aurait prononcé en entrant.

ii =

Comme on lui demandait où il allait

siéger, il paraît qu'il a répondu :

— Au plafond!

C’est peut-être vrai, mais ils tirent toute

| une profession de foi de ce qui est proba-

blement une boutade de grand seigneur qui n’a à prendre l'avis de personne pour savoir

. où il doit se mettre, et il eût pu tout aussi | bien citer une phrase de Cervantès qui

fait dire à Don Quichotte : « Le haut bout de la table est toujours celui où je suis

assis! »

Le 4 janvier 1834, les députés qui con-

versaient par groupes et qui s’attardaient

dans les couloirs gagnent précipitamment la salle des séances.

Ils ont entendu chuchoter que Lamar-

tine est à la tribune.

Il a déjà commencéle discours dans lequel

il réclame l’amnistie pour les Vendéens.

Élégant et svelte, la taille bien prise dans na

à STE SE PRES IA ES une redingote de bonne coupe, et son beau

visage peut-être légèrement plus pâle que de coutumé, c’est à peine si l’on devine à un peu de raideur l'émotion qu’il éprouve en entendant pour la première fois sonner sa voix dans l’énorme silence attentif de cet hémicycle.

Il a l’impression d’être sur des tréteaux, au centre d’une place populeuse, au bord.

d’une roche à pic d’où son œil embrasse un paysage obscur, un cirque dont les.

gradins onduleraient vaguement, à quelques mètres de lui.

D'abord, il ne distingue que cela, puis, des détails se précisent; des visages qu'il reconnaît émergent... |

Voici le robuste masque cévenol de M. Odilon Barrot.…. les lunettes de M. Thiers miroitent sous son front énorme... M. Guizot. élève une tête sévère, hautaine, déjà fripée, et la redingote hermétiquement boutonnée, étriquée et plate de ce protestant a des airs de soutane..

ë L'ORIENT ET LE FORUM. 77

Tous l’écoutent et leur attention n’est . pas seulement faite de politesse.

Les vieux hommes politiques ont reconnu - tout de suite, à son accent, à son geste, à . son autorité, le grand orateur et le chef. Les autres, plus faciles à séduire, semblent écouter le chant de la Sirène.

. Il a posé quelques papiers devant lui, . mais on devine qu’il ne se conformera pas . longtemps à un plan tracé d'avance, et - s’il lui arrive de vouloir s’en servir, on a l'impression qu’il n’est plus aussi libre et | qu'il hésite. | Son merveilleux instinct lui a tout . révélé brusquement, et, sûr de son courage et de son cœur, il froissé machinale- ment, de sa belle main de poète, ses notes inutiles.

A cet endroit redoutable, cet improvisateur unique, ce grand inspiré est à son aise. Qu'un autre y parle et l’on sent tout de suite qu’en dehors du sujet qui l’occupe et de la question qu'il traite il n’y a rien,

qu’il n’a qu’une petite somme à dépenser et que sa pauvreté est complète.

Lui, possède un trésor sans cesse renouvelé et où que veuillent l’égarer les interrupteurs il découvre de nouveaux filons qui l’enrichissent. Ses périodes oratoires sont pareilles à certaines de ses strophes jaillies comme des tiges droites, d’un seul jet pur avec leurs feuilles et leurs fleurs.

Sans tricher, sans aucun souci d'adresse, il parle naturellement, il frémit, vibre, livre son cœur et un allegro perpétuel emporte tout : les mots, les images et les idées.

Il trouble visiblement les vieux parlementaires. Ils songent peut-être qu’il ressemble à un beau conventionnel généreux et mesuré,

En l’écoutant, on ne pense ni au tonnerre de Danton qui tordait sa bouche dans un masque à peine dégagé de la matière, dans un mufle grêlé, horrible et sublime, de lion : ni à l’éloquence passionnée et glacée à la

Page 1