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———————————————— mm — - L'ORIENT ET LE FORUM. 79 fois de Maximilien Robespierre, mais à de douces et puissantes vagues dont le battement harmonieux rassure. |
Il surgit toujours comme un paladin, Chaque fois qu’une liberté paraît en danger et que quelque chose a besoin d’être défendu, avec sa taille cambrée et son « profil d'azur. »
Il parle contre la peine de mort, pour les enfants trouvés, en faveur des chemins de fer et l’on est toujours sûr d'entendre sonner sa grande voix généreuse qui interdit et qui proteste, au banc solitaire qu'il a choisi.
La saison des vacances le ramène chaque année à Saint-Point et il y demeure jusqu’à la fin de l’automne.
Le silence et la solitude opèrent encore.
Il rallume sa petite lampe avant l'aube,
elle illumine la croisée de la vieille tour à
DR DE LR EE SE EEE OST MONTE OCR TEE demi cachée par un rideau de lierre et ellé semble faire signe à l’étoile du matin.
Le manuscrit de Jocelyn est sur sa table; ou celui de la Chute d’un Ange, à côté de ces feuilles éparses qui doivent former le livre des Recueillements. .
Il se retrouve dans cette retraite et on y connaît l'emploi de son temps en lisant quelques passages d’une lettre adressée à M. Léon Bruys d’Ouilly, aussi belle que ses plus beaux poèmes et dans laquelle il décrit cette vigile poétique et matinale «
«Quand donc l’année politique a fini, quand la Chambre, les conseils généraux de département, les conseils municipaux de village, les élections, les moissons, les vendanges, les semailles me laissent deux mois seul et libre dans cette chère masure de Saint-Point, ma vie de poète recommence pour quelques jours. Vous savez” mieux que personne qu’elle n’a jamais été.
qu'un douzième tout au plus de ma vie.
réelle. la poésie n’a été pour moi que ce
De ex '
D ] o a —————————__—] = = . ne U ». :
+ qu est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de Ja pensée. que pen-
* seriez-vous d’un homme qui chanterait du
. matin au soir? Je n'ai fait des vers que Comme vous chantez en marchant, quand vous êtes seul et débordant de force, dans
découpent nettes et aiguës sur le bleu pâle
les routes solitaires de vos bois...
« L'heure de ce chant pour moi, c’est la fin de l’automne; ce sont les derniers
. jours de l’année qui meurt dans les brouil- lards et dans les tristesses du vent... Je me
lève bien avant le jour; cinq heures du
matin n’ont pas encore sonné à l'horloge
lente et rauque qui domine mon jardin, que
j'ai quitté mon lit, fatigué de rêves, ral-
lumé ma lampe de cuivre et mis le feu au
sarment de vigne qui doit réchauffer ma
veillée dans cette petite tour voûtée, muette et isolée... J’ouvre ma fenêtre; je fais quelques pas sur le plancher vermoulu de mon balcon de bois. Je regarde le ciel et les noires dentelures de la montagne qui se
7202 2 LP ES d’un firmament d’hiver, ou qui noïent leurs cimes dans un lourd océan de brouillards; quand il y a du vent, je vois courir les nuages sur les dernières étoiles qui brillent et disparaissent tour à tour comme des perles de l’abîme que la vague recouvre et découvre dans ses ondulations.
« Les branches noires et dépouillées des
nôyers du cimetière se tordent et se plaignent sous la tourmente des airs, et l'orage nocturne ramasse et roule leurs tas de feuilles mortes, qui viennent bruire et bouillonner au pied de la tour comme de l’eau.
« À un tel spectacle, à une telle heure,
. dans un tel silence, au milieu de cette nature sympathique, de ces collines où l’on a grandi, où l’on doit vieillir, à dix pas du
tombeau où repose en nous attendant tout |
ce qu'on a le plus pleuré sur la terre, est-il
possible que l’âme qui s’éveille et qui se -
trempe dans cet air des nuits n’éprouve pas un frisson universel, et ne se mêle pas
Lt Re
"ER est
L'ORIENT ET LE FORUM. 83 en
instantanément à toute cette magnifique
confidence du firmament et des montagnes,
des étoiles et des prés, du vent et des arbres,
. et qu'une rapide et bondissante pensée ne S'élance pas du cœur pour monter à ces étoiles, et de ces étoiles pour monter à Dieu?
Quelque chose s’échappe de moi pour se
confondre à toutes ces choses; un soupir
me ramène à tout ce que j’ai connu, aimé,
perdu dans cette maison et ailleurs... Le froid du matin me saisit; mes pas craquent sur le givre, je referme ma fenêtre et je rentre dans ma tour où le fagot réchauf-
fant pétille et où mon chien m'attend...
« Ce sentiment de sécurité complète est à lui seul une volupté. J’en jouis un instant
avec délices. Je vais, je viens, je fais mes
six pas dans tous les sens, sur les dalles de ma chambre étroite... Cela fait, je m’assieds
près de la vieille table de chêne où mon père
et mon grand-père se sont assis. Elle est
| couverte de livres froissés par eux et par
moi. et la tête sur la main, le cœur gros de
: u : € . £ ns : 84 ALPHONSE DE LAMARTINE.
sentiments et de souvenirs, la pensée plein
de vagues images, les sens en repos ou tristement bercés par les grands murmures des forêts qui viennent tinter etexpirer sur mes vitres, je me laisse aller à tous mes rêves...
« Comme je ne sais pas écrire en prose, faute de métier et d'habitude, j'écris des vers. je me relis plusieurs fois à moimême ces harmonieuses confidences de ma propre rêverie; la plupart du temps je les laisse inachevées et je les déchire après les avoir écrites. Elles ne se rapportent qu'à moi, elles ne pourraient être lues par d’autres: ce ne seraient pas peut-être les moins poétiques de mes poésies, mais qu'importel.… Ce qu’il y a de meïlleur dans notre cœur n’en sort jamais.
« Quelques-unes de ces poésies matinales s’achèvent cependant; ce sont celles que vous connaissez, des Méditations, des Harmonies, Jocelyn, et ces pièces sans nom que je vous envoie. Vous savez comment je les écris, vous savez combien je les apprécie à
Lit
nn leur peu de valeur; vous savez combien je suis incapable du pénible travail de la lime et de la critique sur soi-même... Les heures que je puis donner ainsi à ces gouttes de poésie, véritable rosée de mes matinées d'automne, ne sont pas longues... » Avec l’Angélus qui sonne, les gens et les bêtes de Saint-Point s’éveillent, les chiens aboient, les attelages sortent, les maçons arrivent, car le poète a toujours quelque bâtisse en train. Il y a souvent au château des hôtes dont il faut qu'il s'occupe; son courrier est énorme, des délégations demandent à être reçues; de l’humble curé de campagne qui quête pour ses pauvres et pour son église aux innombrables solliciteurs qui l’assiègent, sachant qu’on ne s'adresse jamais à lui en vain, il donne, il donne toujours; sur la cheminée du salon, il y a une coupe pleine … d’or et d'argent. Il y puise sans calculer et | ila pourtantsept cent mille francs de dettes! Est-ce que cela compte? Il les payera. II connaît sa force et sait de quoi il est
a capable. Fataliste comme ces arabes taciturnes et fiers qu'il comprit si bien lors du voyage en Orient, son instinct lui dit que le destin s’accomplit toujours sans se soucier de ceux qu’il mène, et il est impossible que les étoiles de pierre sculptées au fronton de la maison où il est né ne soient pas de bonnes étoiles.
Il comblera le gouffre en y jetant des volumes et des volumes.
Son Histoire des Girondins ne va pas
tarder à paraître et les grands révolution-
naires, les jeunes députés de la Gironde, si généreux et si beaux, l’aideront à payer ses générosités folles qui sont le luxe de sa vie.
Il est sûr de Vergniaud et de Guadet, de Gensonné et d’Isnard, de Louvet et de Barbaroux. Ne se sont-ils pas élevés contre les massacres de septembre, n’ont-ils pas refusé de voter la mort de Louis XVI et mis en accusation l’affreux Marat?
Pourquoi douter? Dieu ne sera-t-il point toujours 1à?...
C'est ainsi que s’écoule sa vie à Saint- Point, puis, « un matin, le journal annonce que les Chambres sont convoquées pour le milieu ou la fin de décembre. De ce jour, toute joie du foyer et toute paix s’évanouissent; il faut préparer ce long interrègne domestique que produit l’absence dans un ménage rural, pourvoir aux nécessités de Saint-Point, à celles d’un séjour onéreux de six mois à Paris, res angusta domi! il faut partir.
« Je sais bien qu’on me dit : « Pourquoi partez-vous? ne tient-il pas à vous de vous enfermer dans votre quiétude de poète et de laisser le monde politique travailler pour vous? » Oui, je sais qu’on me dit cela; mais je ne réponds pas : j’ai pitié de ceux qui me le disent. Si je me mélais à la politique pour plaisir ou pour vanité, on aurait raison; mais si je m'y mêle par devoir,
comme tout passager dans un gros temps met sa main à la manœuvre, on a tort; j'aimerais mieux chanter au soleil sur le
6 ice
pont, mais il faut monter à la vergue et.
prendre un ris, ou déployer la voile. Le
labeur social est le travail quotidien et .
obligatoire de tout homme qui participe
aux périls ou aux bénéfices de la Société, On se fait une singulière idée de la poli-
tique dans notre pays et dans notre temps. !
Eh! mon Dieu, il ne s’agit pas le moins du
monde pour vous et pour moi de savoir à …
quelles pauvres et passagères individualités appartiendront quelques années de
pouvoir. Qu'importe à l'avenir que telle :
ou telle année du gouvernement d’un petit :
pays qu’on appelle la France ait été mar-
quée par le consulat de tels ou tels hommes? |
C’est J’affaire de leur gloriole, c’est l'affaire du calendrier. Mais il s’agit de savoir si le monde social avancera ou rétrogradera
dans sa route sans terme: si l'éducation du
genre humain se fera par la liberté ou par
RE LR
le despotisme qui l'a si mal élevé jusqu'ici; si les législations seront l'expression du droit et du devoir de tous ou de la tyrannie
de quelques-uns; si l’on pourra enseigner à l'humanité à se gouverner par la vertu plus que par la force; si l’on introduira enfin
dans les rapports politiques des hommes entre eux et des nations entre elles ce divin
principe de fraternité qui est tombé du ciel sur la terre pour détruire toutes les servitudes et pour sanctifier toutes les disci-
plines; si l’on abolira le meurtre légal; si
l’on effacera peu à peu du code des nations
ce meurtre en masse qu’on appelle la guerre;
si les hommes se gouverneront enfin comme des familles, au lieu de se parquer comme des troupeaux; si la liberté sainte des consciences grandira enfin avec les lumières :
de la raison, multipliées par le verbe, et si
Dieu, s’y réfléchissant de siècle en siècle : davantage, sera de siècle en siècle mieux
adoré en œuvres et en paroles, en esprit
et en vérités, » C’est ainsi qu'il entend la
Pr
politique, et il faudrait avoir une âme médiocre pour lui reprocher son idéalisme et ses élans, ses rêves et sa noblesse!
Ses ennemis n'ont trouvé qu'un mot pour l’insulter : Poète!
À la tribune de la Chambre, il parle des affaires étrangères, de la rente, de la question d’Orient, des chemins de fer ou du sucre de betterave : Poëte! toujours
Poëtel!.. et longtemps après lui, sans doute, |
les mêmes qui s’extasieront sur ses pièces de vers jetteront, ou du moins croiront jeter, avec le même mot, le discrédit sur : son rêve social.
La politique est-elle donc une chose si.
difficile, si hermétique et si haute qu’un grand poëte ne la puisse aborder?
On va encore plus loin. Au nom de.
quelques petits procédés qu’on prétend
scientifiques, on entre dans son domaine -
PRES ct on =
L'ORIENT ET LE FORUM. 91 Re d'écrivain et de philosophe, on lui interdit presque de toucher à l'Histoire! |
Il drape tout dans une pourpre fastueuse... les événements ne se sont point accomplis de la sorte. son imagination l'emporte. il n’a pas le respect scrupuleux des faits. il se peint lui-même dans les héros qu'il préfère; les Girondins, c’est lui. il est incapable d’être impartial, d'oublier son âme, et Vergniaud à la tribune lui ressemble comme un frère!
Voilà ce qu'ils disent.
Ont-ils donc assisté aux séances de la Convention? Ont-ils été dans les secrets de Robespierre? Ils se contentent d’enregistrer quelque procès-verbal, et ils ne savent pas que les assemblées révolutionnaires grondaient de ce tumulte lyrique, et ces spécialistes précis s’effarent de l’entendre entonner à pleine voix la Marseillaise de l'Histoire. |
La France ne s’y trompe pas. Il est l’homme le plus populaire du pays qui le
juge tel qu'il est, sans basses ambitions, ardent comme un prophète, plein d’une foi intrépide, d’une candide bonté, d’une humanité divine, les yeux à l'étoile et le cœur pur.
Aucun de ses ennemis ne peut rayer un mot de ce jugement. Ils n’y en ajoutent qu'un dont ils veulent faire une insulte, et il est sublime! | .
Que M. Guizot, toujours sec et glacé, s'oppose encore un peu aux idées qui montent, et c’est Lamartine qu’on accla- .mera, debout sur un perron, entre des drade
Get été de 1847, bien qu’il se lève tou; sl avant l'aube, il n’a pas le loisir de recueillir ces gouttes de poésie matinale qui brillent dans ses strophes comme des perles de rosée. Les dates fatidiques approchent.
Le 18 juillet, la municipalité de Mâcon lui offre un banquet, et on accourt de tous les coins du département, de Châlon et d'Autun, de Louhans, de Cluny, de Mon-
À L'ORIENT ET LE FORUM. 93 Re ceau, d’Épinal et de Charolles, des villes, des bourgades et des communes les plus reculées. Il y a des vignerons qui se sont mis en route au milieu de la nuit. Les diligences sont bondées, on s’entasse dans les chars à bancs et les carrioles; beaucoup ont fait le chemin à pied. Dans Mâcon en fête, traînent des rumeurs de fanfares, des bouffées d’aubades, et le soleil est comme une gloire. . | Des voisins brouillés depuis longtemps se réconcilient; une allégresse inconnue règne, la ville bourdonne de toute l'animation qu’apporte ce pélerinage républicain et le jour paraît libre, clair et fraternel.
Trois mille couverts ont été dressés sur des tables de fortune, dans une prairie, sous d'immenses tentes. On dirait qu’on va servir un énorme repas de fédération ou de phalanstère, le banquet de la cité idéale où chacun pourra s'asseoir, en plein air, parmi les verdures et les fleurs, dans ces eldorados rêvés où ne doivent exister ni
ant
l'inégalité, ni la haine, et lorsque Lamartine prend place à la droite de M. Charles Rolland, le maire de Mâcon, l’ovation de cette foule est formidable.
Le ciel s’est couvert pendant le repas qui s'achève dans une ombre de crépuscule et de cataclysme épaissie encore par le gigantesque velum, et lorsque Lamartine se lève pour parler, un orage furieux éclate.
Il arrache les toiles, disperse les trophées et les guirlandes, mais aucun convive ne quitte la table et, sous des rafales de vent. et d’eau, tous écoutent le grand homme radieux et confiant au milieu de cette tempête qui n'arrive pas à couvrir sa voix, qui ne semble pas l’atteindre et qui a quelque chose de symbolique.
Le soir rasséréné le retrouve dans sa solitude de Saint-Point.
Il songe, en suivant une allée où les der-niers rayons du couchant tamisés par les branches mettent une lumière ss et vaporisée. Est-ce l’heure?
——— I marche d’un pas plus lent, la taille droïte mais la tête un peu plus inclinée que de coutume, comme s’il écoutait un appel lointain, et, là-bas, à une centaine de lieues de sa retraite, deux hommes que le télégraphe a déjà renseignés vont en révant aussi, dans une allée au bout de laquelle blanchit une façade monumentale.
Le soir tombe sur Rambouillet ou Com piègne. Louis-Philippe et M. Guizot qui se sont consultés au sujet de ce banquet n’ont plus rien à se dire, et le roi et son premier ministre rentrent au château en songeant à lui, soucieux, comme si le vent à peine sensible qui se lève leur apportait un écho de son discours dans le fracas de l’orage…..
Il avait dit, en février 1843 : « Dans cinq ans, nous aurons la France. »
Presque jour par jour sa prophétie s’accomplit. L'heure qu’il a prévue sonne le 24 février 1848 au cadran des Tuileries où le roi qui vient d’abdiquer s’engouffre vêtu d’un gros manteau qui le cache dans
une de ces berlines furtives et démodées qui se trouvent toujours dans quelque cour écartée du château qu'il faut fuir en toute hâte, une de ces pauvres voiturés qu’on devrait pouvoir placer à Versailles, dans cette remise de Trianon où l’on conserve les carrosses des sacres, monumen-
taux, surchargés d’ornements fastueux, royaux et solaires, avec leurs larges marche-
pieds d’argent, leur vernis écussonné de.
chiffres et de couronnes, leurs coussins cramoisis et leurs crépines d'or.
Lamartine a oublié depuis longtemps
l’affront du due d'Orléans, et il est probable qu'il y a au fond de son cœur quelque,
pitié et un peu de mépris pour le roi qui s’enfuit.
Lui ne se résoudrait jamais à quitter
ainsi le navire qui sombre par sa faute et.
il ne saurait être troublé par aucune tempête.
ce palais, les nobles galeries éblouies de
Quelle tristesse! Fuir ainsi, abandonner :
és de
EF L'ORIENT ET LE FORUM. 97 hautes glaces, de lustres, de tapisseries et de tableaux, les salles où l’on passait devant la cour inclinée, dans le perpétuel apparat des existences souveraines, et n’être plus qu’un vieux monsieur au visage tour à tour empourpré et livide sous un chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, offrant le bras à une vieille dame apeurée. | Il imagine la scène, le trottoir luisant de pluie, des grondements lointains, des clameurs qui se rapprochent, un ciel de désastre, et le vieux couple royal se hâtant maladroïtement.... Vite. vite. le perron du château serait trop dangereux... les.
laquais n’ont pas enlevé le grand tapis rouge... les averses dela nuitl’ont détrempé, il doit être mou sous les pieds comme une pelouse inondée... il vaut mieux passer par quelque porte basse, derrière les communs.
et pareilles à de petits génies malicieux et malfaisants, profitant de ce désarroi, un tas d’humbles choses qui leur étaient épar-
gnées blessent ces fuyards : Louis-Philippe
pense qu'il a oublié son mouchoir et sa tabatière, la reine Marie-Amélie a égaré un gant et un soulier qu’elle a dû chausser trop précipitamment la gêne... Ce n’est pas l'heure de rêver et de s’apitoyer. Il gagne le bureau de la Chambre où l'attend un groupe de députés.
On y décide si l’on doit instaurer la régence en faveur de la duchesse d'Orléans.
Lamartine arrive au moment où Armand Marrast invoque ses « sentiments républicains, » mais avoue qu'il se ralliera à une régence, afin, dit-il « de ne pas ensanglanter la France. »
Bavardages, hésitations. toujours les mêmes cœurs de lièvre! |
On se tourne vers Lamartine.
Il répond déjà à l’orateur qui vient de parler : |
« Je ne sais pas la force de votre parti, mais je sais celle de votre idée. La monarchie est une forme usée en France... une régence ne serait qu’un replâtrage malheu-
. reux... la France est essentiellement démocratique. Elle ne saurait être autre chose. La preuve en est dans son impatience à porter toutes les royautés qui se la disputent depuis cinquante ans sans la satisfaire... » On l’applaudit, et qui pourrait-on désigner sinon lui pour monter sur-le-champ à la tribune au bas de laquelle la duchesse d'Orléans et son jeune fils attendent dés la décision de l’Assemblée?
Il y court et, dès le seuil de la salle tumultueuse qui est envahie d’hommes en armes, il aperçoit la princesse.
Avec son enfant serré près d'elle et qu’on devine apeuré, elle ressemble aux mères héroïques et douloureuses de l’histoire, et il admire cette dignité et ce cou- | rage.
— « Messieurs, s’écrie-t-il, dans le silence qui se fait soudain, je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout à l'heure cette enceinte, en voyant un des
100 AZLPHONSE DE LAMARTINE.
spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaïnes : celui d’une princesse auguste se défendant avec son fils innocent, et venant se jeter, du milieu d’un palais désert, au milieu de la représentation du peuple... »
Il doit répéter cette phrase dès que les applaudissements se sont calmés, puis, après le salut plein d'humanité et de cour-
toisie du poète et du gentilhomme à la.
duchesse, il continue son discours et pro-
clame le gouvernement provisoire.
Des coups de crosses le ponctuent sinis-
trement, en ébranlant les portes de bronze,
qui finissent par céder sous la pression d’une tourbe désordonnée.
« À bas la Chambre! Pas de déiiiete »
vocifèrent ces exaltés, hurlent des femmes à tournure de tricoteuses.
Cette marée écume au pied de la tribune. |
Il parle. Un furieux le met en joue, mais | on lui crie à temps : c’est Lamartine! et le :
fusil s’abaisse, et toute cette plèbe qui a
en. de. à ns
W Rene nnNRRE Enr RTE
L'ORIENT ET LE FORUM. 101 ES apporté dans le palais comme une fauve
. odeur de misère, d’équarrissoir et de mas-
. sacre, écoute, confiante et domptée, la voix . orphique et mélodieuse, la voix pure et sou- -Veraïne qui n’a apaisé ces rudes cœurs que
parce qu’elle est celle d’un grand poëte.
Lamartine peut descendre de la tribune, faire un signe, et le lion populaire grondant d’une colère contenue, mufle baissé, le.
suivra aveuglément!
#74 Que ceux qui lui jettent au visage ses dons poétiques, comme une insulte, au nom d’on ne sait quels secrets politiques qu'ils lui interdisent de posséder, essayent de
marcher à ses côtés, du 24 février au
5 mars 1848, pendant dix surhumaines
journées ou, à chaque instant, il semble renouveler le mythe d'Orphée.
Le voici, le 25, à l'Hôtel de Ville. |
Dans les salles où délibéraient en paix
et solennellement les échevins, c’est une cohue et un chaos.
Au dehors, des colonnes d’insurgés qui huent ou qui acclament sans rien savoir, défilent. Des fusillades crépitent brusquement; la révolution coule, gronde, avec la
force d’un élément, et tout ce qui n’est pas
conceptions rapides, éclairs de génie, audace et flamme, n’est rien.
ss
Il faut être un héros pour affronter cet.
ouragan et ces colères.
Dans une salle du premier étage sont réunis les membres du Gouvernement provisoire : Arago, Ledru-Rollin, Dupont de l'Eure, Albert Crémieux, Louis Blanc, Marie et Garnier-Pagès. Ces deux derniers ont essayé de haranguer une foule qui élevait des drapeaux rouges, mais ils n’ont pu se faire entendre et ils sont revenus s'asseoir, livides et désemparés. Il faut une autre voix, une autre autorité que la leur.
Des vociférations emplissent l'escalier
monumental. Lamartine s’élance. On l’in-.
jurie; il parle, véhément, indigné, vibrant, humain, et quand il a vaincu le bruit que fait cette mer démontée, on entend passer cette grande phrase, dans le tragique silence de l’accalmie : « Citoyens, vous pouvez faire violence au gouvernement, vous pouvez lui commander de changer le drapeau de la nation et le nom de la France. Si vous êtes assez mal inspirés et assez obstinés dans votre erreur pour lui imposer une république de parti et un pavillon de terreur, le gouvernement, je le sais, est aussi décidé | que moi-même à mourir plutôt que de se déshonorer en vous obéissant. Quant à moi jamais ma main ne signera ce décret! Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang et vous devriez le répudier plus que . moi! Car le drapeau rouge que vous nous rapportez n’a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie!.. »
gt
Le drapeau sanglant sombre dans la vague qui l’apportait, il y disparaît, comme souffleté et lacéré par l’apostrophe intrépide, mais d’autres vagues auxquelles n’est point parvenue la voix du tribun arrivent à la cadence régulière et marine du flux et Lamartine doit ressortir, monter encore sur une chaise brisée que soutiennent des polytechniciens qui se sont faits ses gardes de corps.
Il harangue même un flot de furieux, il parle dans un cercle de baïonnettes menaçant sa poitrine qu’il offre et ses yeux qui regardent en face.
Sans lui, ce serait l’émeute sanglante et la Terreur.
Ni Ledru-Rollin, ni Crémieux, ni Garnier-Pagès, ni Arago, ne sont capables de.
soutenir le formidable choc.
On les eût sans doute massacrés autour de leur table de délibérations, devant les papiers qu'ils signaient, mais derrière Lamartine, les révolutionnaires de 48 virent «a
République nouvelle, pure, sainte, immor-
telle, populaire, transcendante, pacifique et grande, » telle qu’il la salua dans son ardente foi et son immense candeur.
Sa parole créa, sans doute, la Déesse et elle leur apparut belle de toute sa jeunesse farouche, pure et sainte comme une druidesse, radieuse comme une Muse, et ne
voulant que son bras de gentilhomme pour descendre l'escalier de l'Hôtel de Ville...
Dix jours de luttes prodigieuses et de victoires!
-Un soir, abandonnant son cheval Saphyr à ses amis, il parvient à se Hs aux acclamations de la foule.
Il a besoin d’être seul, de marcher sans
escorte à travers les vieilles rues étroites et
tranquilles que les manifestants dédaignent . pour les boulevards et les larges places.
Il laisse la rue Saint-Antoine. Il sait que
——— malgré son nom, il ne faut pas s’y fier. Elle est la grande avenue de ce faubourg redoutable, et aux seuils de ses magasins d’ébé- - nisterie, les fichus rouges que portent de belles filles ont un air séditieux de pourpre révolutionnaire.
Cette promenade qui l’apaise et qu’il ne guide pas, le mène place des Vosges, la
Place, comme disait Mme de Sévigné quand cet endroit de Paris était le promenoir à la mode.
Il franchit la porte qui donne sur la petite rue de Birague, et, tout de suite, il se trouve devant la maison de Victor Hugo.
Le lourd portail est entre-bâillé. II monte.
le large escalier, sonne et c’est le poète lui- même qui l’accueille, les mains tendues.
Il a un lourd visage robuste aux lèvres et:
aux joues exactement rasées, un front énorme, de longs cheveux rejetés en arrière et dont les mèches plates pendent sur le col de sa grosse veste de chambre.
Sans doute, écrivait-il des vers dans le
cabinet où il le fait entrer, une pièce sombre, encombrée de fauteuils à baldaquins, de blasons, de lourdes étoffes, de tables aux pieds tors et de bahuts, tout un bric-à-brac romantique et théâtral.
Lamartine s’y repose un moment avec plaisir, il lui semble qu'il est là, hors de son temps, chez quelque seigneur de la place Royale, sous le rêgne de Louis XIII, mais mille soucis l’empêchent de s’attarder et il prend congé de Victor Hugo qui, avec sa haute courtoisie, le raccompagne jusqu’au bas de l'escalier. Le crépuscule vient et il bruine doucement. Son pas sonne sous les arcades pareilles à celles d’un cloître abandonné. Il songe qu’il y eut là des tournois, des fêtes somptueuses et des combats singuliers. On s’y est coupé la gorge; les partisans du duc de Guise y ont massacré les Mignons; sur les façades de briques rouges les balcons offraient ainsi que des corbeilles fleuries les belles dames qui assistaient au duel de Guise et de Coligny pour les beaux
yeux de Mme de Montbazon et de Mme de Longueville. :
La place est déserte. Un vieil homme la traverse. Il regarde vers les croisées fermées et porte un sac sur son épaule. C’est un marchand d’habits-galons. Il lance l’appel mélancolique de sa corporation. Va-t-on lui lancer le pourpoint sanglant de Coligny?
Aucune fenêtre ne s'ouvre, un boutiquier allume la première lampe, au rez-dechaussée. L'Histoire n’a plus ici la moindre nippe à jeter à ce fripier qui passe comme l'oubli. Que ne rôde-t-il sous les balcons des. Tuileries? Lamartine se hâte. Il va se replonger dans la lutte et signer aux Affaires! étrangères qu’il a dû accepter, des proclamations et des papiers de ministre...
Adossé au marbre de la cheminée où s’appuyait M. de Talleyrand, son triomphe:
est complet. |
S'il avait le goût des gestes violents, s’il aimait voir autour de lui les faisceaux et les haches, la France acclamerait. sa
Dis dd
L'ORIENT ET IE FORUM. 109 a. LU dictature, mais il se contente d’une couronne, d’un ordre du jour décrétant qu'il a bien mérité de la Patrie.
Hélas! le feuillage du chêne civique ne tarde pas à se flétrir.
«Le peuple n’est que du sable, on ne peut rien bâtir sur lui! » murmure-t-il à quelque temps de là.
Le 23 avril, dix départements l’envoient à l’Assemblée par deux millions de suffrages, et le 10 décembre suivant, sur les affiches qui couvrent les murs et qui annoncent le résultat des élections à la présidence de la République, on lit ces chiffres à côté de ces noms :
Louis-Napoléon Bonaparte : 5 434 226 voix.
Cavaignac : 1500 000 — É Ledru-Rollin : 270000 —- Lamartine :. 17910 — Le + %#
Celci-là chanta Dieu, les idoles le tuent!
Au mépris des petits les grands le prostituent. Notre sang, disent-ils, pourquoi l’épargnas-tu? -
NL
ri 110 ALPHONSE DE LAMARTINE.
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Nous en aurions taché la griffe populairel...
Et le lion couché lui dit avec colère :
Pourquoi m’as-tu calmé? ma force est ma vertu!
Il avait prévu ce triomphe du prince Napoléon*. c
Vieil augure qui a étudié le vol des oiseaux de proie, il sait que l’aigle impériale ne tardera pas à se poser, les serres écartées, sur la hampe du drapeau qu'il a sauvé, et en attendant le moment de fuir aux chères solitudes, de regagner pour ne plus la quitter, sa retraite de Saint-Point, il va encore, de loin en loin, siéger à l’écart, dans cette Assemblée dont il fut le maître.