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m'empêche pas d’être poursuivi par mille créanciers et de mourir de faim sous trente lieues de sol en Asie et quatre en Europe...,» et il ajoute, à la fin de cette lettre déses-
pérée : « … il faut que je sue de l'encre pour.
mes sangsues financières... » Puis, des jours passent; les affiches du 2 décembre 1851
qui portaient le décret de dissolution.
de l’Assemblée nationale et du Conseil
d'État ont été cachées sous d’autres placards signés : Napoléon III. Lamartine
souffre de rhumatismes à la campagne, ses.
vignes ont la maladie et il lui faut écrire un
volume de cinq cents pages en quatre
semaines. Les grandes voix se taisent une
à une : Chateaubriand est mort l’année où.
le roi s’est en allé dans sa berline; Musset,
l’ancien « jeune homme au cœur de cire, »
et Alfred de Vigny ne chantent plus; seul
Hugo, exilé sur son rocher, au milieu de
l'Océan, vient d’ajouter une corde d’airain
à la grande Lyre. Il s’est mis à écrire.
Les Châtiments, et, derrière les vitres
needs à
———… d’une fenêtre, aux Tuileries, l'Empereur en tunique de général fume une cigarette. Il a
un morne visage que ses moustaches cirées et sa barbiche font paraître encore plus
| pâle, et de ses gros yeux qui semblent tou-
| jours pleins de larmes, il regarde pleuvoir sur les pelouses du château...
glorieuse et douloureuse de Lamartine semblent l’abandonner dès qu’il n’est plus ministre, dès qu’on affiche le résultat de ces élections qui apportent cinq millions et demi de suffrages au prince Louis-Napoléon, quand il n’en obtient pas vingt mille. À leurs yeux, le poète est mort depuis longtemps et l’homme populaire est vaincu.
Il ne reste plus qu’un vieillard ruiné que harcèlent ses créanciers.
Quelques-uns le jugent avec une sévère pitié, comme s'ils avaient à apprécier la à mauvaise gestion d’un commerçant qui aurait mal mené ses affaires et négligé de mettre un peu d’argent de côté pour ses derniers jours.
(ui auteurs qui ont conté la vie …
Il possédait un patrimoine, pourquoi l’a-t-il hypothéqué?
Qu’avait-il besoin d’aller faire en Orient ces deux voyages ruineux, de parcourir la Grèce, la Judée et le Liban, avec un train de sultan? ;
La générosité et la charité, lorsqu'elles sont inépuisables, comme les siennes, confinent à la folie, et c’est tout juste s’ils n’insinuent point que sa bonté rayonnante n’était qu'une faiblesse vaniteuse :
l’orgueil de donner!
Ils le mesurent à cette toise commune où chaque degré correspond à une vertu moyenne : prudence, assiduité, ordre, éco-
nomie, travail régulier, sobriété, modestie...
Sans s’apercevoir qu’il est un être d’exception, un de ceux qui font les lois divines et les grands rêves. é D’autres, pour un peu, le montreraient comme ces garçons de plume et ces bas caricaturistes aux gages du Figaro qui
insultaient à sa vieillesse tourmentée et
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le représentaient avec la visière et la clari- . nette des mendiants aveugles, tendant à la charité publique ce chapeau haut de forme gris qu'il affectionnait et dans lequel les passants jetaient leur aumône.
Un vieux pauvre, M. de Lamartine?
Comment oser dire cela? | ù
Un grand seigneur malheureux et qui travaille, à l’âge où il devrait se reposer, afin de payer cinq millions de dettes!
‘Le Crédit foncier estime ses immeubles à seize cent mille francs. Il a les châteaux de Monceau et de Saint-Point, et il ne s’est pas encore décidé à vendre la maison de Milly.
Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,
Objets inanimés, avet-Dous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d’aimer!.… Ne permets pas, Seigneur, ce. deuil et cet outrage?
Ne souffre pas, mon Dieu, que notre humble héritage Passe de mains en mains troqué contre un vil prit...
Il a composé ces vers dans sa jeunesse et il les aime encore.
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C'est à sa plume d'écrivain qu’il deman-.
dera tout l’or dont il a besoin.
Le gouvernement ottoman lui fait proposer une rente annuelle de cent mille piastres qu’on doit lui servir pendant vingtquatre années, puisqu'il ne peut faire valoir lui-même le domaine que sa Hautesse le Sultan lui a offert en Asie Mineure.
Napoléon III serait, par politique, ravi de l’aider', mais Lamartine ne veut rien devoir à l’empereur.
Pareil aux grands rêveurs chimériques, il dresse des bilans fabuleux et se livre à des calculs fantasques. Les chiffres n'y correspondent souvent qu'à des rêves, aux plus fragiles probabilités.
Il compte, telle année sur trois cent mille
1. Il écrit le 16 mars 1859 à M. Dubois : « 11 m’a envoyé la Guéronnière il y a huit jours pour m'’offrir par un vote des Corps politiques une dotation nationale de 100 000 livres de rente Où deux millions Pour payer mes dettes. J’ai remercié cordialement et refusé net : l'honneur ou la mort! » Comme M. Dubois lui répond que ses créanciers auraient du mal à Comprendre son refus, Lamartine lui écrit de nouveau :
€ … Les paysans dont vous me parlez ont la probité, mais
ils n’ont pas l’honneur. C’est le luxe de l’âme. Cela ne les regarde
pas... »
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. francs de vin, mais la gréle ne lui laisse pas de quoi payer les barriques, et quand la . vendange donne, il ne sait pas vendre.
Il ressemble à Balzac qui vient de mourir à cinquante ans, tué, non pas seulement par
. les innombrables tasses de café qu’il buvait afin de se tenir éveillé, mais surtout
par les créanciers qui l’obligeaient à ce
régime.
La lampe à la clarté de laquelle Lamar-
tine écrit, à partir de 1851, pour s’affranchir, est la sœur de la lampe que le prodigieux |
romancier allumait dans le petit pavillon
délabré de la rue Basse, à Passy.
Vers deux heures du matin, en effet, le
sorcier de La Comédie Humaine se rasseyait
devant ses manuscrits et reprenait sa tâche formidable.
Sa belle main grasse de prélat dont il |
était si fier courait sur les feuilles de papier toutes luisantes d’encre qu’il jetait
autour de lui. Les dures mèches de ses che- | veux noirs tombaïent le long de ses fortes
Ce
joues et sa lourde tête aux splendides yeux fiévreux sortait d’un froc de moine. |
Il alignait lui aussi, en marge de ses brouillons, de fantastiques chiffres, il faisait danser une sarabande de millions, entre ses quatre murs sans meubles mais sur lesquels il avait indiqué, au charbon, la place où il disposerait, quand il serait riche : un revêtement en marbre de Paros, des!
tapisseries d’Aubusson, des cabinets italiens, des portes façon Trianon, une cheminée en marbre cipolin, réservant ses plafonds aux pinceaux d’Eugène Delacroix |
Il évoquait ces trésors et cela suffisait. Ils existaient pour lui, et il arpentait son pauvre cabinet de travail qui ne contenait qu’une bibliothèque vitrée de notaire de campagne, une table et un fauteuil, et son pas puissant sonnait sur le couvercle d’une trappe par où il pouvait disparaître si quelque créancier plus adroit que les autres arrivait à forcer son gîte! |
Dans les demi-ténèbres d’un crépus- Cule matinal éclaboussé d'étoiles qui clignotent et vont s’éteindre, sur les côteaux, la lampe qui brille à une fenêtre de Saint- Point a le même éclat tragique et insolite que celle qui se cachait dans la nuit de ps
Sans doute faut-il sans cesse de l’argent à Lamartine et ne peut-il garder pour lui que juste ce qu’il lui faut pour vivret.
Cependant, au bout de huit années d’un labeur surhumain il a remboursé quatre millions et il n’en doit plus qu'un! Depuis le coup d'État, il ne fait, comme il le disait à Delphine de Girardin, que «suer de l’encre pour ses sangsues financières. »
; Pendant trois ans, il rédige, seul, un journal : Le Civilisateur, et il publie Genepiève, Le Tailleur de pierres de Saint-Point, la Vie de Cicéron, la Vie de César, V Histoire
1. L On en est, écrit Mme de Lamartine,aux privations d’intérieur, d’hospitalité, des dîners d’amis. L’absence de ces .
dîners est fâcheuse pour Lamartine; c’est sa seule récréation mais il est trop triste, il n’en veut pas... »
de la Restauration, Y'Histoire des Const tuants, l'Histoire de la Turquie, la Vi d'Alexandre le Grand (800 pages qu’il éc£ en trois mois), l'Histoire de Russie, d'autre ouvrages et ce monument : le Cours familie de littérature.
La bonne Mme de Lamartine l’assis avec son dévouement coutumier, mais el confesse qu’elle ne peut copier aussi vit qu’il produit! |
Malgré cette existence, ce travail saf sécurité, si décevant qu’il ressemble à | yaine tâche des Danaïdes ou au labeur c
: Sisyphe, il garde sa haute silhouette. D rhumatismes le clouent parfois dans son li mais sur le perron de Saint-Point ou la te rasse de Monceau, il a encore fière allur avec sa taille qui ne se courbe pas et q demeure fine, sa redingote râpée et St haut chapeau gris.
Il porte le faix des années qui écrase tant de gens, en vieux gentilhomme maig et racé, en vieux cavalier élégant. Quand
jourre de tabac son grand nez aristocraique, il n’a pas l’air d’un priseur de village, nais d’un vieux duc puisant dans sa tabaière d’écaille. On dit qu’une nuit, il s’attarlait à bre et à rêver dans sa chambre, au hâteau dont il était l'hôte et les arbres ’égouttaient après une averse et toutes les deurs du jardin nocturne entraient ns la roisée.
La pièce sentait la terre après l'orage, a cire du parquet et ce parfum fait d’humilité et d’ombre des chambres d'amis qu’on uvre rarement.
» Il rêvait lorsque la porte s’ouvrit et il vit à plus candide apparition : en robe blanche, es beaux cheveux dénoués sur ses épaules, ne jeune fille était devant lui.
. Comme la belle Occitanienne de M. de hateaubriand, cette pure adoratrice venait ers le vieux poête avec une farouche innoence. |
Ses chastes bras croisés sur sa poitrine nfantine et le visage extasié, elle venait
US Te aie EE TR sous l'influence de quelque lointaine incan tation murmurée autrefois par ce vieillarc éperdu et respectueux qui la prenait tou de suite par la main et la raccompagnai jusqu’à la porte, en levant un flambea dont la flamme vacillait au vent de la nui d'automne qui jetait des feuilles morte jusque sur la table encombrée de papiers Ce n’est peut-être là qu’une belle image’ mais elle est si digne de Lamartine.
1. Graziella n’a peut-être pas plus existé que cette chas!i admiratrice. La jeune Procitane n’est sans doute qu’ur poétique et charmante figure de roman et Lamartine ne s’e: jamais clairement expliqué à son sujet quand on l’a interrog Grazielia commencée en 1844 parut en 1849, et le voyage Naples est de 1811.
« Ce qui nous paraît singulièrement confirmer cette hyp thèse d’une Graziella exclusivement littéraire, dit M. Émi Henriot, c’est, indiquée déjà par M. G. Charlier, dès 1912, découverte du fait que voici : toutes les circonstances du réc de Lamartine, sujet, décor, milieu, personnages et péripétie jusqu’au dénouement funèbre y compris, se retrouvent trai pour traits dans un roman publié sans nom d'auteur en 181 intitulé Charles Barimore, roman sentimental. On y voit jeune homme poussé par la tempête sur la côte de Procida, où est recueilli par des pêcheurs, s’éprendre de la fille de l’un d’eu appelée Nisieda, dont il se fait aimer par reconnaissanc l’épouser (c’est toute la différence des deux récits) et, final ment, ayant eu l'air de l’abandonner, causer la mort de malheureuse. A quelques détails d'exécution près, c’est Yh toire de Graziella, trente-neuf avant Graziella..…. » Lamarti a lu Charles Barimore, on possède des lettres de lui à son autel M. de Forbin. « Il a même dû le lire en 1843, ajoute M. Ém
ñ RS = S
Dix années et l’Empire ont sans doute suffi à reléguer dans un domaine où elles paraissent vieillottes sa sociologie mystique, sa République religieuse et candide, et ceux qui s’enivraient à ses côtés de la même foi démocratique sont classés : on les appelle les vieilles barbes de 48, mais il ne viendrait à personne l’idée de le ranger
parmi ces républicains déjà désuets et
falots. Il y a quinze ans, en 1842, il écrivait
Henriot, époque à laquelle Marcellus fit paraître une nouvelle édition de cet ouvrage. Un an après, en 1844, l’auteur des Méditations vint faire un nouveau séjour à Ischia, en compagnie de sa nièce, Valentine de Cessiat.... Superposé au souvenir récent de Charles Barimore, le souvenir de son premier voyage aux environs de Naples incita le poète à écrire son
- petit roman. L’affabulation à peine transposée est celle du
livre de Forbin. Et il se pourrait que ce soit la charmante et pure figure de Valentine de Cessiat qui ait alors fourni plus d’un de ses traïts à l’idéale image de la chaste et délicieuse
. Graziella…. C'était l’opinion de Barrès, c’est celle de M. Louis
Barthou, de M. Jean des Cognets et aussi de M. Gustave Char-
‘lier, nous a-t-il semblé... Qu’en conclure, sinon qu'un sujet - n’est rien par lui-même et que la poésie a tous les droits, quand,
d’un pauvre écrit, qui n’en est pas un, elle tire au jourun chefd'œuvre? »
BE à Delphine de Girardin : « Faites-vous des vers? J'y ai renoncé. C’est trop puéril pour : le chiffre de mes années. La rime me fait rougir de honte. Sublime enfantillage dont je ne veux plus. »
Les Muses n’ont pas entendu ce blasphème qui ne venait sans doute que de ses.
lèvres, et il ignorait qu’il n'avait pas encore. entonné son plus beau cantique, le chant mélodieux et désespéré du cygne, le suprême alléluia !
Il a soixante-sept ans et il est à Milly qu’il va bientôt être obligé de vendre.
La vieille maison est à l’abandon, comme.
une ruine; les volets en sont clos; seule est, ouverte la porte du cellier et, vigne vierge, pariétaires et lierre qu’on ne taille plus y. poussent, envahissant les murs... Mais on.
touche ici à une de ces minutes sacrées où ceux qui suivent le poète doivent le laisser à sa rêverie. |
Il n’était jamais allé si loin et nul peutêtre ne monta plus haut. |