‹ Alphonse de LamartineChapitre 31 sur 33 · PER OT NT · texte numérisé non relu

PER OT NT

Repose-toi, mon âme; en ce dernier asile,

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Lamartine prend sur des tablettes de bois à portée de sa main, quelques-uns des livres qu’il publia, et il se distrait à chercher dans les Méditations, les Harmonies, dans les Recueillements, dans Jocelyn, les passages qu'il préfère, et il note les vers suivants :

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence;

Le bruit lointain du monde expire en arrivant,

Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance

A l'oreille incertaine apporté par le vent...

Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espolr, S’assied avant d’entrer, aux portes de la ville,

= Et respire un moment l'air embaumé du soir...

Ici viennent mourir les derniers bruits du monde : Nautonniers sans étoile, abordez! c’est le port...

* *, .…Le poète est semblable aux oiseaux de passage, Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage...

Frappe encore, Ô douleur, si tu trouves la place!

se .Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vents, flammes, Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix! Terre, exhale ton souffle! homme, élève ton âme! Montez, flottez, roulez. accomplissez vos lois! Montez, volez à Dieu! plus haut, plus haut enccret Dans les feux du soleil sa splendeur vous a lui; Reportez dans les cieux l’hommage de l’aurore, Montez, il est là-haut; descendez, tout est luif…

* La .. Encore une heure de souffrance, Encore un douloureux adieu; Puis, endors-toi dans l’espérance Pour te réveiller dans ton Dieu!

Tel, sur la foi de ses étoiles, Le pilote pliant ses voiles Pressent la terre sans la voir, S’endort en rêvant les rivages, Et trouve, en s’éveillant, des plages Plus sereines que son espoir...

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus aux pieds de l’oranger.….

* ….Le jour s’est écoulé comme fond dans la bouche Un fruit délicieux sous la dent qui le touche,

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Ne laissant après lui que parfum et saveur.

O mon Dieu, que la terre est pleine de bonheur!

… Et les gouttes des fleurs, sur leurs seins découlées, Y roulaient comme autant de perles défilées…

+ * * Je m’enfonçais, l'hiver, dans des bois sans chemin...

…J’ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres De ces monts où le bois est dur comme les marbres, De grands chênes blessés, mais où les bâûcherons, Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs;

Le chêne, dans son nœud la retenant de force,

Et recouvrant le fer d’un bourrelet d’écorce, Grandissait, élevant vers le ciel, dans son cœur, L’instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur :

- C’est ainsi que ce juste élevait dans son âme,

Comme une hache au cœur, ce souvenir de femme!

Je vois à sa lueur, d’assises en assises, Monter du noir Liban les cimes indécises D'où l'étoile, émergeant des bords jusqu’au milieu, Semble un cygne baigné dans les jardins de Dieu...

+ Comme le jardinier mystique Qui suivait d'Emmaüs, en révant, le chemin,

Et, relevant les fleurs au soleil symbolique, Marchait, en émondant les tiges de la main,

Tu prendras dans chaque âme ét dans chaque pensée Ce qui la fane au bord ou la ronge au milieu, Ce qui l’incline à terre ou la tient affaissée,

Et tu lèveras tout à Dieul!.…

és Je devrais contempler avec indifférence Ces vierges, du printemps rayonnante espérance, Comme l’on voit passer sans regrets et sans pleurs, Au bord d’un fleuve assis, ces vagues fugitives Dont le courant rapide emporte à d’autres rives Des flots où des amants ont effeuillé des fleurs.

Cependant plus la vie au soleil s’évapore

O filles de l’Eden, et plus on vous adore!

L’odeur de vos soupirs nous parfume les vents; Et même quand l'hiver de vos grâces nous sèvre, Non, ce n’est pas de l’air qu’aspire votre lèvre : L’air que vous respirez, c’est l’âme des vivants!

Car l’homme éclos un jour d’un baiser de ta bouche, Cet homme dont ton cœur fut la première couche Se souvient à jamais de son nid réchauffarit, à Du souffle où de sa vie il puisa l’étincelle,

Des étreintes d’amour au creux de ton aisselle, Et du baiser fermant sa paupière d’enfant.

Mais si tout regard d'homme à ton visage aspire, Ce n’est pas seulement parce que ton sourire i - Embaume sur tes dents l’air qu’il fait palpiter, Que sous le noir rideau des paupières baïssées, On voit l’ombre des cils recueillir des pensées Où notre âme s’envole et voudrait habiter:

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Ce n’est pas seulement parce que de ta tête

La lumière glissant sans qu’un angle l’arrête, Sur l’ondulation de tes membres polis,

T’enveloppe d’en haut dans ses rayons de soie Comme une robe d'air et de jour qui te noie Dans l’éther lumineux d’un vêtement sans plis...

Ar .ÎJe n’ai rien demandé que des chants à sa lyre, Des soupirs pour une âme et des hymnes pour Dieu . Puis, quand l’âge est venu m’enlever son délire, J’ai dit à cette autre âme un trop précoce adieu : « Quitte un cœur que le poids de la patrie accable! Fuis nos vilies de boue et notre âge de bruit! Quand l’eau pure du lac se mêle avec le sable, Le cygne remonte et s’enfuit.…

"+ Que la feuille d'hiver au vent des nuits semée, Que du côteau natal l’argile encore aimée, Couvrent vite mon front moulé sous le linceull Je ne veux de vos-bruits qu’un souffle dans la brise Un nom inachevé dans un cœur qui se brisel J'ai vécu pour la foule et je veux dormir seul...

% + *# Lamartine ferme le volume des Recueillements. Décevante promenade de vieux

poète dans un domaine abandonné depuis longtemps!

Il s’est laissé entraîner. il a voulu revoir, pour la dernière fois peut-être, quelques vers qu’il préféra.

Le jeu lui semble vain. Pourquoi détacher une seule fleur des massifs, un petit rameau de l'arbre, une pierre de la maison?

Il est plus facile, sans doute, de choisir chez les autres. Ils ont peiné sur chaque vers attachant une telle importance à la beauté d'un mot, au métal ou aux pierreries d’une rime.

Les bijoux abondent dans leur œuvre :

ils ont émaillé, poli, taillé, ciselé et damasquiné les alexandrins. On peut les prendre à part, chacun éblouit et enchante, chacun dans sa parure et sa richesse, miroite et.

scintille; mais lui ne s’est point préoccupé de tout cela et jamais cette adresse ne l’a tenté. A l’époque où il n’avait point tari les Sources intérieures de sa musique, il se souciait peu d’être lapidaire et joaillier.

Si un cri plus émouvant, un battement d’aile plus large, un plus profond horizon

a. — s'élève, frisonne et rêve à tel endroit du poème, ce n’est pas lui qui a choisi la place, il n’a été vassal d’aucune règle, appartenant à ungrand ordre spéculatif dont les membres sont seulement tributaires de leur cœur.

Il jette le volume sur un rayon de bois blanc.

Quelle idée étrange il a eue? Chercher ses plus beaux vers!

Est-ce que tous ne sont pas roulés, . emportés par les mêmes souffles, par les mêmes vents tombés depuis si longtemps?

Il est tranquille. La postérité n’a pas une mémoire d’écolier, elle ne récite pas les . vers que préféraient les poètes et ne tient compte, peut-être, que du climat qu'ils apportèrent, d’une nouvelle facon de frissonner et de pleurer, de leur atmosphère | et de la nuance d’un ciel et d’un rêve.

Ce qu’elle retient? L’écume de la mer où s’égare Ulysse, à la recherche de son île; une poignée de neige que vit tomber Hésiode dans l’âpre Béotie, un couchant

eo 176 ALPHONSE DE LAMARTINE. | Pr vaporeux de Virgile; une rose d'Horace;

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un cri de Lucrèce; un jasmin d'Hafñfiz; un.

remords et une larme de Villon, un éclat de.

rire de Rabelais; un regret de Joachim du Bellay; le laurier de Ronsard; l'allure de Corneille; la grâce de Racine; le sourire de Voltaire, une bouderie de Jean-Jacques, des légendes et quelques images!.. Combien sont-ils à pouvoir murmurer

sans faute un vers de l'antique poête, | parmi tous ceux qui parlent du charme

virgilien ?

Béni soit Dieu! L'œuvre est achevée.

et l'étape humaine touche à sa fin. Qu’est-.

ce que cela lui fait, le sort de ses chansons : - dont il ne se souvenait plus lui-même?

Le bel adolescent et l’homme qui les entonnèrent jadis l’ont quitté depuis longtemps et comment reconnaîtraient-ils, s’ils

revenaient par miracle, le vieux M. de.

Lamartine dépossédé et ruiné, tout entouré de ses fantômes et de ses deuils?

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