‹ Alphonse de LamartineChapitre 6 sur 33 · En · texte numérisé non relu

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| RÊVERIE DE M. DE LAMARTINE. 25 œillades, du musc et les flammes de punch... un hussard cramoisi suit une robe blanche... On trouve toujours Mars à côté de Vénus!

Se peut-il qu’il soit là, jouant à cette table?

Il perd, les yeux brillants de fièvre. il tire à cinq... il perd toujours... Sous un râteau bruissent les pièces, les napoléons d’or que lui donna son père... il lui semble qu'il perd les arbres de Milly, un champ, le chèvrefeuille avec la vigne vierge, le pré, le cellier sombre et le verger en fleurs et jusqu’au guéridon rustique de l’entréé où sont les grands chapeaux à rubans de ses Sœurs.

Quand il sort du tripot, il marche dans la ville. L'heure nocturne sonne aux clochers de Paris... Oh! la vieille maison sous de bonnes étoiles et la lune innocente aux marches du vieux seuil!

Garde de corps du Roi, il escorte à présent des bagages mouillés, une vieille berline, et la route d’Arras est noire sous la pluie. Un manteau ruisselant cache son uniforme bleu de ciel rehaussé de brandebourgs dorés.

Louis XVIII s'enfuit devant Bonaparte.

Des vieillards, des enfants protègent sa retraite, et, derrière la glace éclaboussée, | on voit sa perruque et son gros visage rouge et morne. À

Le général Marmont porte une pélerine de taffetas ciré; un jeune lieutenant au loin ferme la marche; son cheval boite et bronche, ayant perdu un fer; la pluie a détrempé ses épaulettes neuves. Servitude stoïque et amère grandeur, et ce jeune officier est Alfred de Vigny!

L’escorte s’en retourne aux portes de Béthune, laissant le vieux monarque aller :

vers son destin, et quelques jours après, . dans la foule perdu, au Carrousel, il entre- voit Napoléon.

Des ordres brefs soudain pétrifient au

port d’armes les rangs des vieux soldats présentant leurs fusils. Tous les yeux sont fixés au perron du château sur lequel l’Empe- .reur va paraître... Fanfares des trompettes

sonnant la diane autoritaire qui semble un

-hallali et un commandement... Puis un si- lence fait d'angoisse... Le voilà! Son apparition simple tient du miracle. Brusque et massif, rapide et court, il se dirige, lais- sant ses maréchaux glacés d’or et d'argent,

silhouette trapue et grise, vers l’armée.

Il porte une main grasse à son chapeau

énorme, et le soleil allume une plaque à son flanc... il salue les drapeaux pleins de noms de victoires : Rivoli, Iéna, Austerlitz et Wagram...

Rien ne semble émouvoir son lourd masque de marbre, sa grosse tête ronde et

pâle de César.

Devant sa vieille garde il se découvre.

Alors une acclamation formidable s'élève.

La foule, les soldats crient : « Vive l'Empereur! » et c’est fini, et Lamartine reste seul, ébloui malgré lui par cette immense gloire.

Revenu à Milly, il en repart encore pour la Suisse d’où il rapporte quelques stances, et cette image qui l’enchante : de beaux arbres, la route de Lausanne, un mont à l'horizon, et, dans une calèche, au trot de deux chevaux, Mme Récamier et Mme de Staël!…..

Bel octobre! Mélancolie des villés d’eau.

où les derniers baigneurs achévent leur saison... La plupart des hôtels ont fermé.

leurs volets, et les -acacias abandonnént leurs feuilles sur les bancs du grand parc:

qui est presque désert. 4

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On ne ratisse plus les allées et l'on range les chaises du jardin public sous un kiosque ‘où, les beaux soirs d'été, vient s'installer l'orchestre.

. L'air des matins brumeux est comme un crêpe d’eau; le soleil de midi semble fané et si une petite pluie trempe les fins de ‘jour, le crépuscule se pourrit comme une nèfle. Un vieux mur porte encore un faix de capucines, mais dans les prés fauchés s'allument les veilleuses des colchiques ‘d'automne aux douces clartés mauves, et, derrière la grille à double tour fermée d’une blanche villa dont sont partis les maîtres sur le gazon mouillé, aux pieds des hampes droites, les cocardes des passeroses sont pareilles aux fleurs de taffetas et de tulle iripé qu’on trouve, après le bal, dans un salon désert...

Aix-les-Bains est ainsi aux premiers jours d’octobre!, quand Lamartine y va faire une cure d’eau.

E. En 1816,

De LT te RE RS 30 ALPHONSE DE LAMARTINE.

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La pension du Dr Perrier avait encore quelques malades... Il revoit la table d'hôte, et les convives, — des fantômes maniaques, — l’ancienne demoiselle aux mitaines de fil qui guettait dans le plat l'aile de la poularde; le gros notaire aux doigts déformés par la goutte. des fantômes dolents, des ombres sans beauté.

Il apprend, toutefois, qu’une dame venue de Paris et qu’on dit étrange et fort jolie, habite la pension, mais ne daigne descendre à l’heure des repas dans la salle commune.

Un soir où, couché tôt, il relisait Werther, il entendit venir de la chambre voisine, des accords de piano et une voix de femme qui, pure et grave, fredonnait une romance.

C'était, dans cette nuit transparente d'octobre, le chant doux et plaintif d’une âme inconsolée, un appel murmuré que lui seul entendait.

Ardente et contenue, frémissante et brisée, la voix semblait tisser une trame mystique, jeter jusqu’à son cœur un mys-

D - RÊVERIE DE M. DE LAMARTINE. 31 = Pi térieux pont, établir des accords et des

Correspondances... Sa lampe éteinte, il - écoutait, et, sans Jamais avoir même aperçu la chanteuse nocturne, il était son captif.

Il Ja vit au jardin!

Henriette Pommier était une églantine, un liseron pudique, une rose trémière, une de ces fleurs au parfum discret, sentant la rosée d’un léger matin, l’eau pure qui reste au fond d’un calice.

La Camilla était un bel œillet pourpre, dans un flot alangui de violettes de Parme.

Graziella était le lis et le jasmin, la fleur de l'oranger et du magnolia, la guirlande noyée au beau front d’Ophélie.

- Les passantes d’un soir n’étaient que des corolles vulgaires qu’on respire un moment et qu'on jette, sans chercher à savoir leur nom; mais l’inconnue qu'il vit sur ce vieux banc dans le soleil fané, était, divine et lasse, une rose d'automne! ; - Elle avait une robe blanche, un châle blanc; c'était la dame en blanc, mélan-

colique et pâle qu’on devine toujours solitaire et blessée, et qu’on voit, s’il fait tiède, au balcon d’un hôtel.

Quel orage, Seigneur, les emporta tous deux! L'un pour l’autre, deux cœurs ne.

battirent, sans doute, jamais plus vite ni plus fort... |

Royer-Collard, tantôt, s’accrochaït à son bras, en sortant de l’Académie, mais c’est à peine si Lamartine prenait garde à ce grand homme.

Il revoyait l’ardent visage de Julie à la croisée de l’Institut où son mari le vieux physicien Charles avait un logement. ,

Elle le guettait sur le Pont-des-Arts, boutonnant un gant, nouant sa voilette.

Ils fuyaient alors aux bois de Clamart, aux bois de Saint-Cloud, s’asseyaient sous l'arbre « en face de la pelouse de Sèvres, »

se prenaient les mains, pleurant de tendresse. Elle s’exaltait.. prières, serments.... « I] y a, disait-elle, un éternel amour dont le nôtre n’est qu’une goutte... Dieu, c’est

bte ts nd

fe.

- vous pour moi, Dieu, c'est moi pour . vous... » [Ils embrassaient l’arbre.… et le

Soir de mai venait, tendre et bleu, le déclin

du beau jour semblait élégiaque, des couples qui passaient et ne les voyaient pas, à ce . pas enchanté de ceux qu’un rêve emporte, s'en allaient, enlacés, et presque immatériels.

os il s’en fut l’attendre encore à Aixles-Bainst,

Il retrouva le banc où, ce matin d’automne, il l'avait vue en robe blanche, en châle blanc. Il la cherchait partout, au parc, dans les allées; il allait Fat de

chaque diligence.

La voiture arrivait au trot des trois che-

Vaux et ressemblait dans la poussière soulevée aux attelages que des peintres font Cabrer aux voûtes des palais, aux plafonds

des théâtres, dans un nuage glorieux, plein

de rayons.

| 1. 21 août 1817.

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Il en voyait descendre, avec précautions, de vieux messieurs et quelques belles voyageuses, mais la sienne jamais ne devait revenir.

Alors, quand il comprit que la mort pouvait seule l'empêcher d’être exacte au chaste rendez-vous, il partit, il courut aux rocs du promontoire où ils avaient, tous deux, rêvé devant le lac.

A la place chérie qu'elle enchantait :

encore, il s’assit et plus rien n'existait à ses yeux.

L'eau claire étincelait aux feux du soir limpide, le bleu des monts loin- | tains se mélait à l’azur, le couchant, distillait des baumes de lumières, mais il pleurait sans fin, la tête entre ses doigts. |

Îl demeura longtemps, puis, sans même essuyer les larmes qui trempaient son visage et ses mains, il tira de sa poche un carnet, et, d’un jet, ce cantique éperdu s’éleva de son Cœur : | |

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RÊVERIE DE M. DE LAMARTINE. 35 Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges Jeter l’ancre un seul jour?

O lac! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,

Regarde! je viens seul m’asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir!

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ; Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes

Sur ses pleds adorés.

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur?

Hé quoil n’en pourrons-nous fixer au moins la trace?

Quoi! passés pour jamais? Quoi! tout entiers perdus?

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface Ne nous les rendra plus?

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O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir! FAT

Qu’il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux!

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La Muse était venue, cette consolatrice!

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Le cœur d’un grand poète est un creuset :

ardent sous lequel Dieu allume une flamme

mystique.

Il y doit tout jeter afin de la nourrir, pareil au vieux potier qui cherchait un.

émail et qui sacrifiait sa dernière escabelle . et Le bois de son lit pour mieux chauffer le

four,

Dans le cristal sacré, sur le brasier :

magique, ceux dont la poésie a béni le ber-

ceau, jettent sans calculer le meilleur de leur vie : les roses de l'amour, le sang de

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leur blessure, l'or et l'argent que thésau- . risent les avares, leurs désirs, leurs regrets, leurs songes, leurs espoirs, les angoisses des . nuits et la rosée des larmes, tout, pour voir . se former lorsque s'éteint le feu, la goutte . d'élixir qui devient à leur gré, perle, étoile, . ambroisie, népenthès et diamant!

Sœur de Lie et de Béatrice, Julie est

. Elvire à présent. , - Les Méditations paraissent. Il a, d’un seul coup d’aile, atteint aux sommets lyriques de l’Ode et du grand hymne éolien.

La Poésie avait peut-être été pour lui ces vagues rêveries embrumées d’Ossian, et ce style d'école et ces pompes glacées où . excellait le vieux Le Franc de Pompignan.

Sans doute, croyait-il aussi que Parny et . Dorat-Cubières avaient su effeuiller dans la coupe de vin qu'Anacréon tendait vers é l’azur du Parnasse, les roses de Meudon,

——— les fleurs des beaux dimanches, qu'on va cueillir à deux dans les bois de Saint-Cloud.

Un orage sublime emportait fout, un vent soufflait dont nul n’avait entendu la musique.

Il venait simplement d'ouvrir à deux battants, le portail d'un domaine enchanté dont les arbres, les fleurs et le climat n’appartenaient qu’à lui.

Lamaison de Milly,au bout d’une avenue, rêvait sous son manteau épais de chèvrefeuille; le lac au fond du parc clapotait, doucement; dans le bois sans chemin résonnait une harpe; un rossignol chantait au laurier du vieux puits; une femme lisait sur le banc vert de mousse...

Asile harmonieux, poétique chartreuse, .

d'où l'œil pouvait toujours embrasser l'horizon, un grand panorama de vallons.

solitaires, des lointains paraissant trembler | dans l’au-delà et les molles vapeurs d’un.

soir lamartinien qui eee alors pour la première fois.

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