‹ Alphonse de MirecourtChapitre 10 sur 21 · LETTRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

LETTRE TREIZIEME

ALPHONSE DE MIRECOL'RT A FORLIS.

Surville, ce 2Z octobre 1S27,

Tu a vois bien raison, mon ami, de ne pas attacher une grande importance à ces phrases banales qui courent les cercles et les rues depuis je ne sais combien de temps, et qui, loin de prouver quelque chose contre la Religion , n'attestent au contraire que l'inconcevable folie des esprits assez simples ou assez prévenus pour les regarder comme des preuves convaincantes contre elle.J.'avois déjà pensé à celles que tu me cites : je les avois même placées au nombre de celles dont je voulois parler à mon oncle. Mais depuis ma dernière conversation avec lui, j avois effacé celle que tu mets en premier lieu; car je comprenois bien qu'après avoir été forcé de convenir que la Religion n'étoit pas une institution humaine, j'aurois mauvaise grâce à venir ensuite lui dire qu'elle n'étoit bonne que pour le peuple. Sans être théologien, je comprenois qu'étant reconnue d'institution divine, et Dieu n'ayant jamais dit qu'il en dispensoit telle ou telle classe d'individus , elle étoit nécessairement obligatoire pour tout le monde. Cependant, pour n'avoir

ri-en à me reprocher , j'ai voulu lui en parlât également j et comme je m'y attcndois, il n'a pas manqué à me faire tout d'abord le raisonnement que je viens de te citer, auquel il a ajouté le suivant : «Si Dieu, me dit-il, n'avoit voulu faire de la Religion qu'un simple moyen de conservalion pour les sociétés, quoique dans cette hypothèse, votre opinion seroit encore mal fondée, cependant elle seroit peut-être un peu plus soutenable;car personne ne nie que des hommes qiii , par leur foitane, sont à i'abri du besoin et ont intérêt au maintien du bon ordre devront nécessairement être plus exempts de ces vices et de ces crimes qui troublent les sociélés, que d'autres hommes qui n'auront rien à ménager ni à perdre, et à qui la misère et le désespoir conseilleront sans cesse tous les moyens de sortir d'un état aussi fâcheux; mais il n'en est pas ainsi. La Reb'gion, en même temps qu'elle est, selon l'expression d'un publiciste célèbre, îe plus sûr garant que VJiomme puisse açoir de la prohiié de l'homme {i)y est aussi le seul, Tunique moyen que Dieu nous ait donné pour parvenir au bonheur éternel qu'il nous destine; et dès lors comment prétendre obtenir la fin, en se refusant aux moyens ? »

Je ne tenois pas beaucoup à cette observation que je trouvois refdîée d'avance par notre dernière conversation , et dont ce dernier raisoune-

(i) Montesquieu

ment de mon oncle me dégoûta encore plus, je passai donc de suite à celle qui fait la troisième de ta lettre, et comme je cherchois à aggraver l'accusation autant que possible, pour tâcher de lui donner plus de poids , je fus Lien surpris de l'entendre me dire : « Chargez , chargez votre tableau; ne craignez rien, rendez-ie aussi noir que possible \ il ne le sera jamais assez à mon gré. Je voudrois que vous pussiez me représenter tous les prêtres comme dos hommes indignes de voir le jour, ennemis déclarés du ciel et Je la terre. J'aurois en effet bien plus beau jeu à vous dire ensuite : Elle est donc bien forte et bien divine cette Religion qui subsiste depuis dix-huit cents ans, malgré nue aussi grande indignité de ses ministres! Que nous présenteroit d'étonnant sa conservation pendant un aussi long temps, si elle avoit été constamment administrée par des hommes qui réunissent en eux, sans aucune exception, tous les talens, toutes les vertus, toutes les quaUtés de l'esprit et du cœur qui commandent l'estime et la confiance géîiérale? ÎMais la voir ainsi se perpétuer, lorsqu'elle n^'î pour appuis et pour prédicateurs que des hommes immoraux et méprisés , un tel prodige sort évidemment de toutes les règles humaines : il faut nécessairement remonter plus haut pour en voir la cause. Quel malheur que vous ne puissiez pas me présenter le tableau que je vous demande IJe vous défierois alors de répondre à mon raisonnement, et la Religion n^auroit pas besoin d'autre preuve de sa vérité. »

a 10 ALPHONSE DE MIRECOURT.

Cette singulière réponse de mon oncle déconcerta toutes mes attaques; car je ne te cache pas que j'avoîs attaché à cette objection plus d'importance que tu ne paroissois lui en donner toimême. Je Tavois soigneusement méditée, et à force de recherches, j'avois rassemblé dans ma mémoire plusieurs exemples de la mauvaise conduite des prêtres que je voulois lui citer; mais quel parti pouvois-je eu tirer lorsqu'il les tournoit ainsi contre moi-même? Ce que j'eus de mieux à faire fut de les garder pour moi, et de me rejeter sur d'autres raisounemens ; heureusement j'en avois plus d'un à lui opposer : a Beaucoup de personnes , lui dis-je, prétendent que ce sont eux qui ont inventé la Religion pour leur intérêt personnel. Si je me rappelle bien ce que vous m'avez dit dernièrement dans une occasion à peu près seuiblable, je n'en attribuerai pas l'instilutiou aux souverains , mais je ne crois pas que vous m'ayez rien dit, qui, à la rigueur, m'empêche d'en faire Thonneur aux prêtres qui avoient un intérêt direct à son établissement, et qui , avec un peu d'adresse, auront pu inventer et perpétuer ce beau plan, dont, au premier aperçu , ou est tenté, je l'avoue, d'attribuer l'institution à la Divinité.

—D'après ce que je vous ai dit cependant, me répondit-il, de son uniformité générale et constante dans ses dogmes principaux, de son ancienneté, de la foiblesse , de l'incertitude , des variations de la rarison humaine, vous pourriez facilement conclure que les prêtres n'ont pas été plus

capables que les rois de l'invenler et de la perpétuer telle qu'elle a toujours subsisté. Puisque ces raisonnemens ne vous paroissent pas assez convaincans , je vais vous en faire un autre que vous trouverez sans doute plus concluant, et d'abord je vous prierai de m'cxpliquer comment il pouvoit y avoir des prêtres avant qu'il y eût une religion. »

Je restai un moment interdit à cette question que je n'avois pas prévue , et qui étoit cependant bien simple. Je me remis néanmoins, et je lui répondis : « Ce ne sont pas des prêtres qui auront inventé la Religion ; mais ce sont des gens qui auront voulu être prêtres , pour jouir des avantages attacbés à cet état.

— Autre contradiction, continua-t-îl; quels avantages pouvoient être attacbés à un état qui , non-seulement n'exisloit pas , mais qui n'étoit même encore ni connu , ni prévu , ni même soupçonné? »

Je marcbois, comme tu le vois, de défaite en défaite. Je ne me rebutai pas cependant : « Les ambitieux , lui dis je, qui auront voulu établir cette opinion, auront bieu prévu le parti que la crédulité des peuples leur permettront d'eit tirer.

— Fort bien , reprit-il ; ainsi d'après votre opinion, il faudroit admettre que, dans toutes les nations éparses sur toute la surface du globe, il s'est trouvé, dès leur première origine, de ces ambitieux qui auront ainsi spéculé sur la crédulité du peuple, et qui, sans pouvoir se communiquer entre eux leur pensée, auront tous in-

venté les mômes dogmes. Convenez que voilà un accord bien singulier et un hasard bien unique.

— Pas autant que vous le pensez ; car en re* portant cette invention aux premiers âges du monde , il ne faudra qu'un seul homme pour avoir fait naître cette idée, qui se sera ensuite naturellement conservée dans toutes les nations.

— Encore un pas, mon ami, et nous serons bientôt d'accord. Vous voilà obligé d'admettre tn auteur unique à la Religion; vous ne sauriez me le nommer, c.^r l'incrédulité ne s'appuie que sur 'des suppositions; et moi , je vous le nommerai, car la Religion s'appuie sur des preuves. Ce premier auteur de la Religion fut Adam , qui fut instruit par Dieu même. Dans les premiers âges du monde, les pères de famille furent les ministres du culte sacré. Ainsi l'histoire sainte nous montre Job, Abraham , Isaac, Jacob, offrant des sacriSces au Seigneur; ainsi l'hisloire profane nous montre le chef de la société remplissant les fonctions de prêtre de sa tribu : Melchisédech, Ancus, les rois d'Egypte, de Sparte, de Rome, étoient souverains pontifes. Lorsque Dieu voulut ensuite faire de son peuple une nation civilisée , n trouva convenable que les prêtres formassent un ordre séparé , et il ordonna d'y consacrer la tribu entière des lévites. Plus tard enfin , lorsque Jésus-Christ voulut établir son Église , conservant cette distinction nécessaire au maintien du cu^e. il insiitua le sacerdoce, qu'il éleva à !«.

dignité de sacrement. Et voilà, à moins qu'une nouvelle logique n'apprenne à renier les preuves de fait et de raisonnement les plus convaincantes, pour s'en tenir à de gratuites suppositions dénuées de toute proLabilité, comment les prêtres ont été institués par la Religion , au lieu de l'avoir eux-mêmes inventés, n

Je me suis si souvent permis des plaisanteries sur le compte des prêtres , que, ne fut-ce que pour m^excuser à mes propres yeux, j'avois singulièrement à cœur de ne pas céder dans cette circonstance aussi facilement que dans les précédentes. Me rejetant donc sur une autre observation , je demandai à mon oncle comment il pouvoit approuver ces honneurs, cette considération, ce crédit, ces richesses dont tant de personnes voudroient les voir entourés, et dont eux-mêmes se m.ontrentsi jaloux : «Tout cela, ajouîai-je,me parolt tout à fait inutile pour leurs-fonctions qui sont entièrement spirituelles.

— Si tout cela n'est pas utile pour eux personnellement, me répondit-il, tout cela est nécessaire au succès de leur ministère. Celte vérité a été tellement reconnue dans tous les temps et dans tous les lieux que, partout et toujours, les prêtres ont été honorés comme les personnages les plus respectables de la société. Vous pouves lire dans VHistoire de l'Académie des Inscriptions (i), l'extrait de deux mémoires sur les hou-

(i) In-ii,t. i5 , p. i43.

Il4 ALPHONSE DE MIRECOURT.

neurs et les prérogatives accordés aux prêtres dans toutes les religions profanes, el vous vous convaincrez facilement que nous sommes encore loin d'accorder aux nôtres le même pouvoir et la même autorité que les Egyptiens, les Ethiopiens, les Perses, les peuples de TAsie mineure, les Grecs, les Romains, les Gaulois, les Germains, les Indiens et les Chinois accordoient aux leurs.

— La raison en est facile à concevoir, répliquai-je, ceux-ci éloient les ministres de fausses religions , et ils avoient besoin , pour les soutenir, de cette considération , de ces richesses , de ces honneurs que la politique des gouvernemens leur accordoit ; mais les prêtres chrétiens qui prêchent une religion véritable et divine n'ont pas besoin d'éblouir le peuple pour gagner sa confiance. Nous en avons une preuve bien frappante dans l'établissement même de celte Religion -, les apôtres n'étoienl rien moins que des hommes riches et considérés.

» Des hommes qui rendoient la vue aux aveugles , l'ouïe aux sourds, le mouvement aux para- Ijliques , la santé aux malades , la vie même aux motts; des hommes qui mouroient en témoignage de leur foi, n'avoient pas besoin d'autre recommandation pour faire croire en la doctrine qu'ils prêchoient. Mais Dieu, qui, par une bonté toute particulière , a voulu donner à l'établissement de son Église un caractère miraculeux, capable de frapper l'esprit des gentils attachés à leurs vieilles et séduisantes erreurs, n'a pas jugé à propos de le lui continuer après son établisse-

ALPilONSE DE MIRECOURT. Il5

nient; et rios prctrcs ne sont plus aujourd'hui revêtus de ce don des rairaclcs, qui, dans le premier siècle, a attiré tant d'infidèles dans le sein de l'Église. Aussi long-temps qu'il y a eu à détruire des erreurs trop profonjémeut enracinées pour qu'aucun moyen humain put y réussir, la main de Dieu s'est montrée visiblement. Aujourd'hui que ces superstitions n'existent plus, que TEglise est fondée , et qu^elle compte au nombre de ses plus fortes preuves les miracles qui ont éclaté lors de son institution et le courage de ses martyrs, Dieu, sans retirer sa main de dessus elle, la cache cependant; et proportionnant ses d(jnsaux besoins des hommes, maintenant qu'ils sont suihsamment instruits par le passé, il leur voile, sous l'apparence de moyens purement humains, les soins qu'il prend de la conduite de son Eglise. Ses ministres désormais sujets aux lois générales de toutes les sociétés, ont dû chercher à conserver, par l'acquisition de tous ces avantages auxquels les hommes attachent du prix, cette confiance et cette autorité que leur avoient jusqu'alors valu les dons précieux dont ils avoient été revêtus.

— Mais je ne vois pas , lui dis-je, en quoi leurs richesses peuveut influer sur leur doctrine.

— Cette observation , faite il y a cinquante ans, auroit pu avoir au moins quelque apparence de fondement-, mais la renouveler aujourd'hui, c'est, en vérité, plus que de rinconséqnence et de la dérision. Quel est le commis , quel est Tcm-

Il6 ALPHONSE DE MIIIECOL'RT.

ployé, quel est, je dirai raême l'artisan qui se coutenteroient du modique traitement qu'on accorde aux prêtres? Et cependant . avant de parvenir à cet état , ils ont du se livrer à de longues études; en l'embrassant, ils ont dû se vouer aux privations les plus pénibles; en l'exerçant, ils nous rendent les services les plus grands que nous puissions recevoir. Depuis qu-and notre reconnoissance doit-elle être en raison inverse des bienfaits qui nous sont prodigués? Est-ceparce que ies fatigués de son état sont nombreuses et continuelles, que le prêtre ne doit pas avoir de quoi se nourrir? est-ce parce qu'il nous console dans nos afflictions, que'nous devons l'abreuver d'humiliations ? est-ce parce qu'il nous ouvre les portes du ciel que nous devons le condamner à l'a misère sur la terre? Convenez-en, mon ami, Tingratitude se joint nécessairement à l'inconséquence dans la bouche de ceux qui adressent aux prêtres aujourd'hui un tel reproche. Loin de persévérer dans cette opinion , dites plutôt avec moi : Sans doute les richesses dont le clergé jouissoit autrefois ne faisoient pas la vérité de sa doctrine, mais elles lui donuoient les moyens de la prêcher utilement. Soyez de bonne foi, Alphonse; des prêtres qui demanderoient Taumone au lieu de la donner seroient-ils bien reçus du pauvre , que le sentiment de ses besoins affecte avant tout? du peuple, qui ne verroit en eux que des importuns avides de dévorer sa subsistance? des riches enfin , qui mépriseroient leur misère et fuiroient leur présence? Au lieu de les rendre ainsi de sté-

-lies consolateurs pour les uns, un objet d'éloigriement ou de dégoût pour les autres , et mutiles pour tous j supposez-les au contraire dans une [losition indépendante et au-dessus du besoin , tjuelle différence vous présentera ce nouveau 1 ;bleau! Les pauvres sont secourus, et la main (îui lesarracbe à leur misère leur apprend à bénir io Dieu qui fît un précepte de la cbarité ; les malj ireux sont consolés ^ et dans ces afflictions qui s accabloient ils ne voient bientôt plus que le ue assuré des récompenses éternelles qui leur lit préparées; les riches sont visités, et leur ^jrtune, jusqu'alors employée à des œuvres d'iniquité, reçoit bientôt un plus noble usage, elle va sécher les larmes de la veuve et de Torphelin. Que vous dirai-je enfin? les iguorans sont instruits j les foibles sont soutenus , la vertu est encouragée, le vice est réprimé, et l'Évangile, prêché à tous les hommes, porte dans toutes les classes de la société cette vie et ce bonheur que lui seul peut donner. »

Ici nous fûmes interrompus dans notre conversation par une visite, et nous n'avons pu iâ reprendre jusqu'à ce jour, mon oncle ayant eu tout son temps pris par plusieurs affaires qui lui sont survenues; demain nous partons à la ville pour trois ou quatre jours. Aussitôt que j'aurai quelque chose de neuf à te dire, je m'empresserai de t'en faire part.

1|6 ÀLPHO^îSE DE MIRECOURT.

LETTRE QUATORZIÈÎME.

DU MÊME AU MÊME

Surville, ce 29 octobre 1827.

Nous sommes revenus hier de la ville, où je me suis amusé plus que je ne respérois. Mon oncle, qui avoit plusieurs affaires à y régler, m'a recommandé aux soins du fils de son intime ami le baron de Ponfret , et ce jeune homme, qui est vraiment fort aimable , a eu pour moi mille attentions qui ont rendu mon séjour dans cet endroit, fort agréable. Il est vrai que la maison du baron n'y a pas peu contribué. En outre des politesses dont lui et la baronne m'ont comblé, ils ont trois demoisellescharraantes, dont l'aînée surtout est un modèle de grâces et de vertus. J'ai passé toutes mes soirées chez eux sans penser une seule fois à m'y ennuyer; mes journées n'étoient pas moins bien remplies , grâces à Edouard , qui est un des bons enfans que j'aie jamais rencontrés. Mon oncle m'avoit averti qu'il étoit fort pieux, et je m'attendois à voir un jeune homme bien sot, bien empesé , bien pédant : je l'ai trouvé tout le contraire du portrait que je m'en étois fait. Il y a peu de sujets sur lesquels il ne puisse parler avec

ALPHONSE DE MIRECOURT. I 1 f)

quelque connoissance, et il y en a beaucoup qu'il possède vraiment à fond \ c'est ce que j'ai pu remarquer dans plusieurs promenades que j'ai faites avec lui, et où, selon ma louable habitude, je parlois de tout à tort et à travers. Chaque fois que la tournure de la conversation l'exigeoit, il m'expliquoit brièvementen quoi je me trompois, mais sans aucune espèce de parade de science , et d'une manière si simple qu'il étoit impossible d'y soupçonner la moindre idée de prétention. [l ne se permet jamais ces grands éclats de rire qui étonneroîent ceux mêmes qui s'y livrent , s'ils venoient à réfléchir à ce qui les excite en eux; mais il aime la gaîté, il sait en mettre dans tout ce qu'il fait. Il a de la vivacité, de l'esprit naturel, de l'instruction, un grand goût pour les exercices du corps dans lesquels il réussit assez bien, et pour tout dire en un mot, c'est un charmant garçon d'une société fort agréable. Tu me connois assez p-our juger qu'un caractère comme celui-là eut bientôt gagné ma confiance; tu sais que les préliminaires ne sont pas longs avec moi , et comme je n'ai à rougir d'aucune de mes actions, ni de mes pensées, qui peuvent être celles d'un étourdi , mais qui ont toujours été celles d'un honnête homme, je ne faispas grande façon pour me montrer à tout le monde tel que je suis. Edouard , à qui les mêmes motifs inspirent lamcme confiance, n'y a pas mis plus de mystère, et dès le troisième jour, nous nouscon^ noissions réciproquement aussi bien que si nous avions toujours vécu ensemble.

IQO ALPiIO:^'SE DE MÎRECOLr.T.

Le hoiibeur dont je le voyois jouir, dans une vie aussi éloignée de mes goûts et de mes principes, m'inspira Tidée de lui en marquer mon étonnement : «J'ai attribué celui de mon oncle à son âge , me dis-je à moi-même ; voyons comment ce jeune homme, qui doit avoir les mêmes passions que moi , peut faire pour être heureux, en les combattant continuellement. » Ecoute ce qu'il répondit à ma question : tu y trouveras les explications que tu me demandois dans ta dernière lettre.

«Je ne comprends rien à votre surprise, me dit-il. Quoi de plus simple que d'être heureux en remplissant ses devoirs? Il seroit bien plu» étonnant que quelqu'un pût l'être en tenant une conduite contraire. N'est*ce pas en effet à leur accomplissement que Dieu a attaché le bonheur? et parce qu'il est fidèle à sa parole, y a-t-il là de quoi tant exciter votre admiration ?

— Mais ces devoirs, lui observai-je, sont austères; ils imposent des obligations pénibles et des privations coùte*uses.

— Je ne le nie pas, me repondit-îl; cependant soyez certain que Timagination est pour beaucoup dans les difficultés dont on veut les voir environnés. Sans doute celui qui a laissé prendre sur lui un grand empire à ses passions , doit envisager avec effroi l'obligation de les combattre ouïes : plus il les a satisfaites, et plus elles sont devenues exigeantes; rien de plus naturel. Mais celui qui a de bonne heure appris à leur résister, et qui est resté constamment leur maître, leur

ALPHONSE D£ MIRE<: OUET. 121

imjX)S€ plus facilement silence; et il ne voit, dans cette nécessité, que l'iieuieuse assurance d'être à Tabri de leurs lâcheuses suites : car, vous le savez j pour un plaisir bien court, elles nous laissent souvent de Ioniques années d'appréhensions, de douleurs, de regrets ou de remords. — Je sais qu'on le dit , mais je ne Tai jamais éprouvé.

— Notre âge effectivement ne nous permet pas encore une grande expérience-, mais nous avons pour nous éclairer celle des autres, et vous devez avoir vu beaucoup d'exemples du funeste effet des passions.

— Je ne m'en rappelle aucun.

— Vous m'etonnez -, moi qui n'habite qu'une très-petite ville, je pourrois cependant vous en citer plus d'un. Ce marchand chez qui je vous menai hier faire votre provision de poudre et de plomb, et qui, à trente-cinq ans, ne peut plus marcher qu'à l'aide de deux béquilles, doit sou état aux suites d'une maladie honteuse. Saint-Louis, le valet de chambre de mon père, çst entré à son service, après la mort de son maître qui, dévoré d'ambition, travailloit sans cesse comme un malheureux à augmenter sa fortune, et ne put supporter la perte d'une place qu'il avoir long-temps sollicitée et qui fut supprimée six mois après qu'il Tavoit obtenue. Cette dame que vous avez vue venir hier en visite à la maison, et dont vous avez remarqué l'air si triste, doit son chagrin à un fils qui, jusqu'à l'âge de dixhuit ans, avoil montré les plus heureuses dispo-

sitioTis ; elle eut le malheur de l'envoyer faire son droit à Paris, où il se lia avec des libertins qui l'entraînèrent dans le jeu et dans la débauche. Sa mère fut plusieurs fois obligée de paver ses dettes; en vain elle voulut le rappeler auprès d'elle, il éluda toujours ses ordres, jusqu'à ce qu'enfin, il y a environ un mois, il arriva ici dans un état de langueur et d'épuisement qui fait tout craindre pour ses jours.

— Ces événemens, lui dis-je, m'en font revenir plusieurs autres à la mémoire , que je ne me rappelois pas d'abord. Mais je ne les trouve pas aussi eiTraj-ans que vous le pensez; car ils ont tous été occasionnés par de véritables e:^cès qui sortent de la conduite ordinaire, et dont on peut aisément se garantir.

» Je n'imiterai jamais, par exemple, ce férailieur de Formont, qui ne se plaisoit qu'à chercher querelle à tout le monde, et qui a fini par attraper un bon coup d'épée, dont il est mort après avoir langui six semaines dans son lit. J'imiterai encore moins la conduite de Dorival , qu'une prodigalité sans Lornes a jeté dans les plus folles dépenses, et qui vit aujourd'hui dans la plus profonde misère. Si d'Embrun s'est fait bannir de toutes les sociétés , et fuir de tous ses amis, c'est que, dévoré par l'envie, il n'a 'pas ^aint de chercher à détruire par les plus noires calomnies la réputation de tous ceux doin le métite lui faisoit ombrage. Comment un honnête îiomme qui ne veut que des plaisirs permis eî

ALPHONSE DE MIRECOURT. 1 l3

approuvés parla raison peut-il craindre de pareils malheurs?

— Nous étions d'accord sans le savoir, me répondit Edouard; car si vous ne voulez que de tels plaisirs, je les veux aussi , et ma Religion, que vous trouvez si sévère , me les permet.

— Comment! elle vous les permet! repn's-je tout étonné-, vous êtes bien heureux que mon oncle ne soit pas ici pour vous prouver le contraire : il n'a pas la manche aussi large que vous, et il pourroit Lien vous en interdire quelquesuns.

— Monsieur votre oncle no me désapprouveroit certainement pas s'ilétolt présent.

— IS'en croyez rien j il ne veut seulement pas permettre qu'on aille au spectacle : jugez s'il perraettroit la plus petite intrigue.

— Mais il a raison, et j? suis tcut-à-fait de son avis.

— Je ne vous comprends plus. Quels sont donc les plaisirs que la Religion vous permet?

— Je vous l'ai dit : tous ceux que la raison approuve.

— Mais en quoi la raison désapprouve-t-ellQ que j'aille au spectacle, que j'e'gaie la conversation par un petit mot pour rire, ou même que j'aie une petite intrigue tout-à-fait sans cons(5qnence? Elle sait bien qu'à ving:-quatre ans on ne peut pas vivre comme un anachorète.

— La justice humaine sait encore mieux qu'on ne peut pas vivre sans manger, cependant elle condamne impitov;'l?lcraent celui que le besoîp -s^

1 24 ALPJÏO>'Si; DE MIRECOURT.

reiida crliniDel,etia raison n'applaudit pas moins à sa sévérité qu'a celle de la Religion , lorsqu'elle défend ces actions que vous croyez innocentes, et dont elle juge Lien autrement. Elle désa^)prouve les s}.ectacles , parce qu'elle les regarde comme le moyen le plus ceriaîn d'allumer lios ])assions, qui malheureusement n'ont pas besoin de ce renfoît pour nous solliciter violemment au maL Elle condamne également ce que vous appelez ces petits mois pour rire, parce qu'ils ne peuvent exciter en nous que des pensées et des désirs déshonnêtes; et l'expérience prouve que celui qui se complaît dans la pensée du mal est bien ùcile à s^y laisser entraîner, lorsque l'occasion de le commettre se présente , ou même bien prompt souvent à la rechercher, si elle ne se présente pas au gré de ses désirs. Mais surtout elle se révolte contre la seule idée de tout con> merce criminel : dans l'adultère, elle volt réunb tout à la fois le [parjure, la perfidie, l'oubli des devoirs les plus sacrés, la honte des familles, la mésintelligence des époux ^ le malheur des enfans, le désordre des sociétés. Elle ne voit qu'avec horreur, et comme un monstre d'égoïsme et de cruauté, celui qui, pour satisfaire sa passion d'un moment, méprisant les droits d'un père, d'une mère, d'un tuteur, sur une fille chérie qu*ih ont élevée pour la vertu, tente de corrompre sa sagesse, la vouant ainsi au déshonneur pour le reste de S3S jours , et portant un glaive de douleurs dans le ccsur de ses malheureux parens. Vous dirai-je le qu'elle pense de ces vils plaisirs

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achetés à prix d'argent? et les noms seuls de libertinage, de débauche, et d'autres encore dont je n'ose salir votre oreille , que le monde leur donne 5 ne vous indiquent-ils pas assez jusquli qaiel degré de bassesse et d'infamie se ravalent ces êtres assez déhontés pour chercher leurs dégoûtantes jouissances dans cette fange impnre^

— èlaisavcc toutes ces considérations, lui observai je, et en analysant ainsi jusqu'aux derniàres conséquences de nos actions , vous ani' vurez à ne plus rien permettre.

— «6i vous voulez, me répondit-il, que je vous explique en d'autres termes ce que la Religion défend et ce qu'elle permet , le voici en deux mots : elle défend jusqu'à la pensée de tout ce qui peut faire tort à nous-mêmes et aux autres^ tout ce qui n'est pas dans ce cas, elle le permet. G)nsultez votre raison, et si vous Técoutez sans prévention , elle vous tiendra le même langage.

— ^A quoi sert alors la R.ehgion , si la raison en apprend autant qu'elle?

— -La Religion, dont tous les préceptes sont invariables et formels, en nous imposant Le? mêmes devoirs que la raison , dont les enseigneraeiîs sont si souvent obscurcis par nos passions, nous empêche de nous séduire dans leur exécution, par de fausses explications; et elle leur donne en même temps la plus imposante sanction qu'ils puissent recevoir, celle d'une éternité de récompenses ou de châtimens assurée à ceux qui les auront observés ou violés.

llG ALPHONSE DE 3IIREC0URT.

— Avec une telle sévéïité de principes, la vie doit être alors une chose fort ennuyeuse.

— Eh quoi! me répondit-il, faut-il donc que des plaisirs soient criminels pour avoir du prix à nos yeux? La compagnie de nos amis ne nous sera-t-elle agréable qu'autant qu'ils nous parleront de leurs coupables projets? Leur conversation ne nous plaira-t-elle qu'autant qu^elle sera semée de médisances, de calomnies, de mensonges ou d'obscénités? Les beaux-arts n''auront ils aucun droit à charmer nos loisirs , s'ils ne nous retracent des objets indécens, ou s'ils ne portent à notre oreille les sons de la mollesse et de la volnpté? Tous ces plaisirs enfin dont nous pouvons jouir incessamment, seront -ils pour nous sans valeur, parce que notre inquiète imagination nous en présentera d'autres que la raison, que k Religion, que notre propre intérêt nous défendront? Pardonnez, cher Alphonse, si, à défaut d'autres dont vous puissiez juger ici, je vous cite mon exemple ; mais me trouvezvous plus triste et moins joyeux que vous? Suis-je moins bon convive à table? Me refuséje aux amusemens de la société ? Me croyez- vous insensible aux douceurs de l'amitié? iM'avezvoiîs vu indifférent pour tous ces exercices auxquels notre âge attache tant de prix? Vous avez admiré mes chevaux; vous concoissez mon goût pour la chasse, et vous savez avec quelle ardeur je m'y livre; vous avez vu mes livres, mes peintures, mes instrumens de musique*, de bonne foi, que diriez-vous, si je me

plaignais du malheur de ma position ? Cependant, en jouisiant de toutes ces douceurs qu'elle me permet, je reste fidèle à ma Religion; si mon genre de vie ne me procure pas ces scènes bruyantes et tumultueuses dans lesquelles tant de jeunes gens cherchent, à grands frais, une coupable distraction à leurs ennuis, il m'offre en revanche, ce que j'estime bien plus, une continuité de sentimens agréables qui ne me laissent jamais à charge à moi-même, et qui répandent sur tous les insîaus de mon existence une douceur que n'empoisonnent jamais ni les regrets du passé, ni les craintes de Tavenir. Mais, ô mon ami I que sont toutes ces frivoles jouissances dont je ne parle ici que pour satisfaire à vos inquiétudes et détromper vos préventions? Si la religion ne m^apprenoit à borner mes désirs, et à placer mes aiTcctions sur des objets plus dignes d'une àme immortelle, bientôt le dégoût, la satiété, l'amour du changement me les rendroieut insipides, et m'en feroient chercher d'autres qui tromperoient également mon attente. Oh, Alphonse 1 si vous connoissiez les joies bien plus réelles que goûte un véritable chrétien ; si vous saviez ce que c'est que d'être en paix avec soimême, et avec tout ce qui nous entoure; si vous pouviez apprécier Tinaltérable bonheur de celui que chaque instant de sa vie approche d*une félicité éternelle et immuable, combien ne trouveriez-vous pas plus facile ensuite une privation que la Religion nous impose, mais dont notre foi s'ap]>laudit en pensant aux éternelles réeom-

IsS ALPHONSE DE MIRECOURT.

penses qui doivent nous en dédommager! Vous ne ]es envisagez en ce moment qu'avec les yeux de la nature-, envisagez les avec les yeux de la foi 5 et toute leur amertume vous paroîtra changée en douceur. »

Tu n'aurois pas été plus que moi , Forlis , maître de résister à l'émotion qu'un tel discours eût produit en toi; je ne pus, pendant un moment, répondre à Edouard ; tant de pensées diverses agitoiont mon esprit, que ma bouche ne ]X)uvoit trouver aucune parole pour les rendre, a Voilà donc, me disois-je, les effets de cette Religion que j'ai toujours regardée comme la plus cruelle ennemie de mes plaisirs! Ils vivent heureux, ceux qui la suivent, et ils marchent sans cesse vers un plus grand bonheur encore. Nous, au contraire y que de revers nous menacent, et quelle fin sera la notre ! » Après quelques momens donnés à ces réflexions , je pris la main d'Edouard, et dans l'agitation à laquelle j'étois livré, je lui dis : «Vous êtes heureux, mon ami, d'avoir celte foi; moi, je ne l'ai pins, et tout ce que je vois et ce que j'entends depuis que je suis chez mon oncle , m'en fait vivement regretter la perte. »

Je ne saurols t' exprimer combien ces paroles qui lui laissoient assez voir mon intention de ne pas rester dans cet état d'incrédulité, parurent lui faire plaisir; il m'en félicita comme de l'événement le plus heure;ix qui put m'arriver ; il m'encoura^^ea à chercher dans une instruction solide j la réponse à tous les doutes que je pou-

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VOIS avoir; me parla avec les plus grandis éloges des lumières et des conDoissances de mon oncle, et finit par m'engager à m'adresser à lui pour en ohtenir toutes les explications que je croirois nécessaires.

Que penses4u de tout ceci , Foriis? Te serais • Ui jamais douté, lorsque j'allois te faire mes adieux, et que je projetois avec toi nos plaisirs de œt hiver, que je reviendrois ainsi chaugé? I^ chose n'est pas encore faite ; mais si j'en juge d'après mes nouveaux sentiraens, il me paroît maintenant impossible qu'elle ne se fasse pas, car je suis presque arrivé à la désirer.

Je ne l'ai pas parlé des amusemens qu'on m'a pi-ocurés pendant mon séjour à la ville ; coaima ils ne sont que la répétition de ce qu'on voit et de ce qu'on fait partout, j'ai pensé que Lu lîrois avec plus d'intérêt le détail d'une convepsation qui répond aussi bien au désir que tu m*as manifesté dans ta dernière lettre. Je désire qii'eile fasse sur toi le même effet quelle a produit sur moi, et j'en apprendrai la nouvelle Âvec le plus gr-mJ plaisir.

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