‹ Alphonse de MirecourtChapitre 9 sur 21 · LETTRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DOUZIÈME

Marville, ce x5 octobre 1827.

De quel secours veux-tu que je te sois dans cette circonstance, mon cher Alphonse? Je te l'ai dit, je me suis exclusivement occupé de poésie, et suis par conséquent fort peu propre à raisonner théologie. Pendant mon éducation , on m'a bien, à la vérité, dit quelques mots de religion , mais le peu d'importance avec laquelle on traitoit ces matières, en comparaison du soin tout particu-

lier qu'on donnoit aux autres, m'a facilement persuadé qu'elles méritoient peu d'attention ; et ce que j'ai vu ensuite dans le monde n'a pas eu plus de peine à me confirmer dans mon opinion. J'ai vu qu'on ne s'inquiétoit nullement de la Religion, et que si on en parloit, ce n'éloit que pour s'en moquer; j'ai suivi un exemple qui m'a paru si général et si commode, et voilà les seules causes de l'incrédulité dans laquelle je me suis trouvé engagé comme toi , et je suis Lien persuadé, comme tant d'autres aussi. A tout hasard cependant, et puisque tu veux absolument que je t'aide, je te rappellerai quelques propos que j ai entendu tenir à ce sujet; je ne te réponds pas qu'ils aient grande valeur, je te laisse le soin de les apprécier et la liberté d'en faire l'usage que - tu voudras.

La Religion, dit-on assez communément; peut être bonne pour le peuple, mais elle est totalement inutile pour les gens un peu instruits et à qui une certaine éducation a inspiré des sentiraens d'honneur. — La Religion, dit-on encore, est trop sévère pour pouvoir être vraie ; celui qui voudroit en pratiquer tousles devoirs seroit obligé de se séparer de la société , où il trouve à chaque instant des occasions de chute. — Mais le chapitre sur lequel j'ai le plus entendu plaisanter est celui des prêtres; il n'est personne qui n'ait sa petite anecdote scandaleuse à rapporter sur leur compte, ou sa petite chanson bien mordante contre eux à chanter, et de là on infère que puisqu'ils se conduisent de la sorte , c'est

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qu'ils ne croient pas à la doctrine qu'ils prêchent, et qu'ainsi nous serions bien dupes d'y croire nous-mêmes.

Voilà ce qui me revient à l'esprit pour le moment. Joins-le à ce que tu as toi-même et tâche d'en tirer parti. Mais tu as affaire à un homme qui ne me paroît pas facile à déconcert-er, et encore moins disposé à prendre des chansons pour des raisons; je crains bien que celles-ci n'aient le sort dcG précédentes. Cependant si tu veux suivre mon avis, insiste sur la seconde ; c'est, pour moi du moins, la plus importante : je me risquerois plus volontiers à croire on la R.el;gion, si je voyois moins de difficultés à la pratiquer, et je pense que tu es là dessus à peu près dans le» mêmes dispositions que moi.

J'ai bien absolument la même opinion que toi sur Boisemont : je le crois trop honnête homm^' pour avoir voulu me tromper. Cependant je ne te cache pas que les réflexions de ton oncle et ce qu'il t'a cité de la morale des philosophes, joints aux avis que j'ai reçus , me tourmentent un peiu J'ai été si constamment malheureux au jeu l'hiver dernier, et cette nymphe de l'opéra à laquelle j.'ai sacrifié tout ce printemps, m'a jeté dans une telle dépense, que je suis moi-même endettéj \e De lui ai prêté cet argent que pour trois mois, et s'il n'étoit pas exact à me le rendre, je me trouveroîs dans un mortel embarras ^ à l'échéance de mes billets.

Je m'ennuie ici à périr. Je n'avois qu'an seul voisin qui partageât un peu mon goût pour la lit- '

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tératurc, et il vient de partir. La coQilesse de Geslin , qui a la maison la |)liis agréable des environs, est retournée à Paris pour soigner son mari, qui, toujours Epicuri de grc'ge porcus, a dernièrement attrapé une honne inuigestion à la suite de laquelle s'est déclarée ur.e maladie qui a paru assez grave pour exiger les soins des médecins de la capitale. Il ne me reste que d'épais campagnards qui ne m'abordent jamais sans me demander ce que font les ministres, à quoi en est la renie, ce que deviendront les Grecs, et mille autres fadaises pareilk-s; il n'y a pas moyen d'y tenir. Groirois tu qiie j'ai lu dernièrement devanfcinq ou six de ces beaux esprits une ode que j'avois faite sur la future liberté de ce beau pays, dont les nouvelles les intéressent si fort ? J'espérois les électriser : eh bien J pas du tout ; ils m'ont dit froidement après l'avoir ei.tendue, quMle étoit gentille? Du Pindare tout pur! mon cher, du Pindare tout ]3url recevoir un tel compliment! Peut-on ^e pi lire dars un })a3's où Ton cnîeud de pareilles soltises? Si le diable me tente de leur lire encore des vers, je veux être pendu, si je leur donne autre chose que des chansons à boire.

ALPHONSE BE MIPxECOURT. loy

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