LETTRE QUINZIÈME
Murville, ce 27 octobre 1827.
Tous nos doutes sur Boisemont sont enfin levés et j'ai acquis la triste certitude qu'il n'a jamais été qu'un fripon. Les preuves en sont trop claires maintenant pour que je puisse encore en douter : écoute ce qu'est venue m'apprendre hier la personne qui m'avoit averti de me méfier dé lui ;^« M. Boisemont, me dit-elle, n'appartient rien moins qu'à une famille illustre , comme il le prétendoit; son père est un très- mince fabricant de Rouen , et sa mère , qui ne lui a sans doute pas donné de grandes leçons de vertu , étoit entretenue par un riche banquier qui fâisoit les frais de la maison. Lorsqu'il fut en état d'apprendre quelque chose, on le mit au collège, où il montra d'heureuses dispositions : après ses études qu'il fit avec le plus grand succès , et lorsqu'il fut rentré dans la maison paternelle, il ne tarda pas à s'apercevoir de la conduite de sa m.ère , et son âme honnête encore en fat révoltée. Comme on lui connoisscit une grande vivacité, on craignit qu'il ne fit quelque
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îcandale, et qu'il ne montât enfin la tête à son Lonhomme de père. Pour Tadoucir, on chercha à le distraire en lui facilitant tous les plaisirs de son âge , même les plus criminels ; sa mère étoif Ja première à rire de ses scrupules, et à lui prêcher ouvertement l'athéisme; en même temps le banquier lui procuroit les livres les plus capables de corrompre son esprit et son cœur. Un jeune homme de dix-sept ans résiste difficilement à de pareilles machinations; M. Boisement, qui étoit alors tout uniment Pierre Leclerc, y cuccomba ; et en peu de temps, il devint un véritable libertin sans foi, sans loi, sans honneur, sans conscience et sans Dieu. Ses parens le placèrent alors chez un négociant pour apprendre ïe commerce; mais cet état lui déplut II s'étoît fait au collège des amis beaucoup plus riches que lui; introduit par eux dans la maison de leurs parens , il avoit pris facilement le goût et les manières du monde : de l'esprit naturel , une physionomie heureuse, beaucoup d'impudence, l'y avoient fait bien accueillir. Enivré des succès qu'il y obtenoit, il regarda comme indigne de lui la carrière que ses parens vouloient lui faire suivre, et comme le banquier ne le laissoit pas manquer d'argent, il se lança tout-à-fiiit dans la société. Contrarié par sa famille , il résolut de se soustraire à ses reproches, et de venir à Paris suivre les hautes destinées auxquelles il se croyoil appelé. Connoissanl tout Tamour du banquicp pour sa mère , il ne douta pas que cebii-ci ne consentiroit jamais à poursuivre crîraiQellcment
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son fils; il prit donc si bien son temps, qu'un Leaii matin il lui vola tienU mille francs en îiillels de banque et arriva de suite avec celte somme à Paris, où son premier soin fat de changer de nom et de prendre celui sous lequel vous le connoissez. Souple, adroit et intrigant, il s'immisça dans plusieurs affaires dont il sut tirer un bon parti; aimable, gai, complaisant, ne doutant de rien , raisonnant sur tout, et se prêtant à tout , il ne tarda pas non plus à se faire de nombreux amis , et à se voir fêté dans toute? les sociétés où il fut présenté. Ce qu'il disoit des richesses et de la noblesse de sa famille, quoique devant certains sots dont il espéroit captiver Fadrairation par cette conduite, il parut mépriseï" ces avantages, le luxe qu'il afïichoit,la sévérité de principes dont il faisoit parade, lui aidèrent à faire des dupes, qui se trouvoient flattées de la confiance qu'il leur lémoignoit, en leur faisaiit de temps en temps quelques emprunts. Ce manège lui réussit assez bien pendant quelques années, mais ses succès l'aveuglèrent et causèrent sa perte. Voulant profiter d'une manière plus avantageuse encore de la réputation qu'il s'étoît faite, il se mit à jouer à la hausse et à la baisse sur les effets publics. Plusieurs fois il fît d'assez gros bénéfices, plusieurs fois aussi il perdit, et à l'aide de ses amis, il régla assez bien ses différences; mais tout se découvre avec le temp*. Ceux-ci vinrent enfin à se parler des emprunta qu'il leur faisoit, et ils reconnurent avec effroi qu'ils ctoient tous ses créanciers pour d'assez
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fortes sommes; leur bourse alors se ferma pour lui. Cet échec 'lui fit comprendre qu'il falloit dierclier d'autres ressources; et pour n'en pa3 faire à deux fois, abusant delà confiaDce que son agent de change avoit en lui, il lui fît vendre à livrer, fin du mois, une quantité de rentes assez considérable pour faire sa fortune, si Topération réussissoit, et il vint chez vous en attendre le résultat. Sa perte fut malheureusement aussi forte qu'auroit pu l'être son bénéfice , et trop certain alors que son rôle étoit fini à Paris, il se détermina à aller tenter fortune en Amérique , loin de ses créanciers. Vous lui en avez fourni les mo3^ens , en lui prêtant l'argent nécessaire pour son voyage et son nouvel établissement; mais il n'en a pas profité, car il a été arrêté à Bordeaux, au moment où il s'embarquoit pour New- York. »
Je demandai à la personne qui me donnort ces renseignemens, comment elle pouvoit co»noître aussi parfaitement toutes les particularités de sa vie: «Par un moyen bien simple, me répondit-elle; M. Boisemont eut l'imprudence^ le lendemain de son départ de chez vous , d'apprendre à son domestique où il alloit , et de lui proposer de le suivre. Celui-ci, qui ne voulut pas y consentir, écrivit de suite cette circonstance « une jeune personne de Paris avec laquelle il compte se marier, la priant délai faire chercher une place. Justement ante jeune personne est femme de chambre chez l'agent de change, créancier de M. Boisemont ; cette nouvelle vint
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à ses oreilles, et. il obtint prompîement un ordre de le faire arrêter aussitôt qu'il paroîtroit à Bordeaux. Eu ce moment, il est en prison à Paris, et les papiers cp'ou a trouvés sur lai et dans son appartement, ainsi que les révélations de son domestique, ont fait connoîtrc toutes les particularités que je viens de vous citer, et que f ai apprises par cet agent de change qui est de mes amis, et qui, depuis quelque temps, commençoit à appréhender les suites de la trop grande confiance qu'il avoit accordée à son client. »
Ainsi , mon cher, tu vois que j'en serai pour mes dix-huit mille francs. C'est une leçon un peu chère, mais heureusement elle n'est pas de naturé à me ruiner; elle ne peut que me contrarier, parce qu'elle me force à un emprunt pour rembourser les billets dont je t'ai parlé. Sous un autre rapport même , je serois presque tenté de m'en réjouir -, car elle va me forcer à une année d'un régime un peu sévère dans ma dépense . et j'en profiterai pour finir un petit poëme que j'ai commencé depuis long-temps, et que je ne trouvoispas moyen de terminer. De cette manière, je gagnerai en gloire ce que je perdrai en argent : voilà comme tout se compense dans ce monde.
Il n'y a rien à répondre aux réponses que ton oncle a faîtes aux observations que tu lui présentois, et ta lettre, que j'ai lue bien attentivement, m'a donné une toute autre opinion des prêtres que je n'avois eue jusqu'à préseut. Elle a même produit en moi plus qu'une stérile adhésion aux vérités qu'elle contenoit : j'ai voulu
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les mettre de suite en pratique , et dès le jour laêmej ayant rencontré, en me promenant à cheval dans la campagne, le curé de Marville, je lui ai fait un salut si honnête et si respectueux qu'il m'en a paru tout surpris. Jugeant sans doute que ce salut étoit de bon augure, il est venu le lendemain me faire une visite; malheureusement je n'y étois pas : ne voulant pas rester en arrière de politesse, j'allai lui rendre sa visite, et ne l'ayant pas trouvé non plus, je lui envoyai une invitation à dîner pour après-demain. Ne va pas faire là-dessus d'inutiles commentaires ni de fausses prophéties : ce n'est pas du tout dans le dessein de me convertir que je l'invite; au contraire , c'est pour me raffermir dans mon opinion que tu as ébranlée. Si tu savois comme mon curé a l'air d*un bon honirae, tu comprendrois mon espoir de lui arracher quelques aveux que ton oncle est trop fiu pour laisser échapper. An surplus, quelle que soit l'issue du combat qui ne pourra manquer de s'engager, je promets de t'en rendre un compte exact ; ainsi tranquillise-toi en attendant et Ci'oi^-moi toujours ton ami.
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