LETTRE DIX. SEPTIÈME
FORLlS A ALPHONSE DE MIRECOURT
Marville , ce 7 novembre 1S27.
Sais -TU bien, mon cher, que nous prenons tous deux le chemin d'une prompte conversion ? Car, après tes deux dernières lettres surtout, je ne doute pas que tu ne deviennes bientôt un illustre pénitent; et si j'en juge par les inquiétudes qui me tourmentent et par les pensées qui m'occupent journellement, je ne crois pas non plus que je tarderai beaucoup à suivre ton exemple. Ce seroit vraiment une drôle de chose,*si les deux jeunes gens les plus fous de plaisirs jusqu'alors alloient ainsi tout d'un coup se faire ermites. N'entends-tu pas d'ici les gorges chaudes
qu'on en feroit dans les salons de Paris? Au point où tu en es maintenant, et avec le caractèreque je te connois, je crois que cette considération ne te retiendra pas beaucoup, et je t'assure que je pense là-dessus tout-à-fait comme toi. S'ils veulent railler, eh bien! qu'ils raillent tant qu'il leur plaira ; nous leur répondrons par le proverbe : Bira bien qui rira le dernier. Nous serions bien bêtes d'agir contre notre conviction, pour plaire à des gens qui n'ont pas le sens commun, et qui se raoqueroient encore de notre lâcheté.
Tu es étonné peut-être de m'entendre les traiter aussi durement; c'est le résultat de ma conversation avec mon curé, dont je t'ai promis le détail. Mais elle a été si longue et si intéressante que 5 pour ne t'en rien faire perdre , je veux te la citer dtins son entier, et c'est une véritable entreprise qui me demandera un assez long travail. Je me suis déjà rais à l'ouvrage, quand il sera fini, je te Tenverrai. Pour aujourd'hui, il faut que tu te contentes de savoir que tu n'as rien à craindre de ce que je t'avois dit de sa simplicité , et que je n'ai pas eu la moindre occasion de mal interpréter son silence.
• En attendant donc que je puisse t'envoyer ce récit, causons d'autres choses ; et d'abord reçois mes remercîmens pour l'offre que tu me fais de tes 6000 francs. Je les accepte avec plaisir, et s'ils sont disponibles de suite , tu peux me, les envoyer : ce sera toujours autant de remplacé,
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pour le moment, dans l'argent que Boiseraont m'a enlevé.
Croirois-tu quil a osé m écrire, cet infâme coquin ? Il a conservé sous les verroux la même impudence qu'il avoit dans son salon; il parle encore de vertu , d honneur, de probité. S'il vouloir quitter la France, c'étoit, dit-il, pour aller en Amérique refaire sa fortune et revenir ensuite paj^er tous ses créanciers. Sa ruine et la position dans laquelle il se trouve ne viennent que d'une spéculation malheureuse : s'il éloit un peu aidé dans ce moment, il pourroît encore s'en relever, et avec le secours de ses parens et la protection de ses amis, finir par se remettre au niveau de ses affaires. Il me prie de ne pas parler de l'emprunt qu'il m'a fait avant son départ, et finit par m'assurer, en ces termes pompeux que tu lui conrK)is , de sa reconnoissance et de son inaltérable amitié. Je lui en veux presque autant de me croire assez sot pour me laisser prendre a une pareille amorce, que de l'argent qu'il m'a volé; aussi je ne lui ai pas répondu. Que le ciel me préserve de chercher à aggraver son sort par l'inutile répétition de mes 18000 francs! Mais qu'il n'attende pas autre chose que mon silence.
Laissons ce malheureux porter la peine de sa conduite ; et occupons-nous de pensées moins affligeantes. J"aî lu avec le plus grand intérêt le récit de ton séjour chez le baron de Poûfret. Son fils est un jeune homme qui me conviendroit fort, et dont je serois enchanté de faire la c"onnoissance : si tous les dévots étoient comme lui,
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on ne se moqueroit pas autant de la Religion. H n')^ a rien de plus raisonnable et de plus- satisfaisant tout à la fois que ce qu'il t'a dit sur son genre de vie, et tu avois bien raison de penser, en m'écrivant ces détails, qu'ils réfuteroient cornplètement les préventions que j'avois à ce sujet. Cette phrase surtout : « Faut-il donc que des plaisirs soient criminels pour avoir du prix à nos yeux? » et les raisonHemens par lesquels il te prouve la conformité des enseignemens de la Religion et de la raison, relativement aux actions permises et aux actions défendues, ont fait sur moi le plus grand effet. Justement ta lettre m'est arrivée le lendemain du dîner avec mon curé qui, avoit déjà bien changé toutes mes idées, et cette circonstance n'a pas peu contribué à me la faire goûter davantage. Jusque là, je te l'avoue, je n'avois été que médiocrement touché de toutes tes conversations avec ton oncle. Comme elles ne portoient que sur des points particuliers de la Religion, je me Iranquillisois en me disant qu^il n'auroit pas aussi beau jeu , s'il lui falloit la prouver dans son ensemble. Mais mon curé , qui est loin d'être aussi simple que je le pensois , m'a retiré cette ressource, et depuis ce jour, mes pensées ont bien changé de nature.
Je voudrois pouvoir l'écrire plus longuement : nous nous entendons trop bien maintenant pour ne pas aimer à nous entretenir d'une matière aussi importante. Mais si je te quitte, c'est pour travailler, pendant que j'ai la mémoire fraîche, au récit que je t'ai promis.
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P. lS'. Encore une de ces petites genlillesses si fréquentes dans le monde. Saint-Lambert, dont je t'ai raconté l'histoire avec mademoiselle de la Rivière, vient d'être appelé en duel par un cou* sin de celle-ci, et il a été tué; son frère a voulu le venger et il a à son tour appelé le cousin, qui cette fois a succombé. Ainsi la passion d'un libertin déshonore une demoiselle pour le reste de ses jours, cause la mort à deux hommes et plonge deux familles dans le deuil. Voilà de bien grands malheurs, qu'un peu plus de Religion chez tous ces gens-là auroit prévenus.