LETTRE DIX-HUITIÈME
Survillc, ce 10 novembre 1827.
Que ta lettre m'a fait plaisir, mon cherForlis, et combien j'aime ton curél Oui, mon ami, nous braverons les railleries d'un monde insensé-, nous marcherons sans crainte, comme sans honte, dans les nouveaux sentiers que la foi nous découvre. Quelle lâcheté à nous , si , une fois éclairés dé ses divins rayons, nous allions, seryiles esclaves d'un honteux respect humain, refuser la liberté qu'elle nous offre, et continuer à vivre sous la dépendance d'un monde que nous con«
damnerions en secret et que nous approuverions en public ! Non , non , rougisse qui voudra de sa croyance; je n'imiterai jamais un aussi coupable exemple. Il a le cœur bien bas, celui qui n'ose avouer ses sentimens. Esclave de l'opinion des autres, à chaque instant il est- forcé de faire ce qu'il condamne , de louer ce qu'il méprise , de profaner ce qu'il révère , de blasphémer ce qu'il adore; la crainte d'être accusé defoiblesse le fait tomber dans la plus abjecte des servitudes. Pour 110116, Forlis, nous saurons nous élever au-dessus de ces honteuses contradictions : heureux du témoignage de notre conscience , et forts de Tassentiment de notre raison , chrétiens à la face de l'univers, nous forcerons, par notre courage, l'estime de ce monde que nous mépriserons.
Ne t'étonnes pas, mon ami, de la chaleur de mes sentimens ; je l'écris dans l'enthousiasme encore tout récent qu'a produit en moi une scène attendrissante dont je fus hier le témoin. Nous étions allés faire une visite au général Dupré, qui habite un château à deux lieues d'ici. C'est un de ces hommes qui seroient bien embarrassés de dire s'ils croient ou s'ils ne croient pas en la Religion; ils trouvent fort bon qu'on en ait, fort bon aussi qu'on n'en ait pas; ils sourient à un sarcasme lancé contre elle avec la même indifférence dont ils applaudissent à une idée religieuse. Le soin de leurs affaires et de leurs plaisirs les oc cupe exclusivement, et ils remettent à s'occuper de cette grande question, au moment où les approches de la mort seront venues les avertir qu'il est
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temps enfin d'apprendre à vivre. Ce général a un fils unique, maintenant âgé de vingt-huit ans. Ce jeune homme, né avec des passions vives et doué d'une imagination brûlante, fut pendant Jong-temps un partisan outré des plaisirs du monde; devenu épris d'une jeune personne plus recommandable encore par les vertus dont elle étoit ornée que par sa rare beauté, et incapable d'éprouver foiblement aucun sentiment, il porta dans cet amour toute la fougue de son caractère. De grands obstacles à leur union s''étoient présentés, mais il les avoit tous surmontés, et après deux ans d'une pénible incertitude, le jour de leur mariage étoit enfin fixé. Au moment où il touchait ainsi au terme de tous ses vœux, et où l'avenir lui apparoissoit brillant de toutes les séduisantes couleurs que Tui prétoit sa vive imagination , cette demoiselle mourut subitement. Avec le caractère qu'on lui connoissoit, ses parens s'attendoient à de violens accès de douleur et de désespoir : il n'en fut pas ainsi. Frappé comme d'un coup de foudre qui lui auroit ravi l'usage de toutes ses facultés , il resta pendant huit jours entiers dans un accablement qu'on eût pu prendre pour de la stupidité. Insensible à tout ce qull'enîouroit, ni les soins d'un père, ni les caresses d'une mère, ni les attentions de ses amis ne pouvoient l'arracher à sa désolante indifférence. Il se prètoit à tout ce qu'on désiroit de lui ; mais son effrayante complaisance ressembloit plus au mouvement mécanique d'un automate qui obéit au ressort qui le fait mouvoir, qu'à la pensée
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d'un esprit qui se rend à la persuasion. Il mangeoit, ilbuvoit, il marchoit quand on lui disoit de manger, de boire ou de marcher. Si vous lui parliez, il vous écoutoit ; si vous lui demandiez une réponse, il vous la donnoit : mais si vous l'aviez abandonné à lui-même, il seroit, m'a-t-on assuré, mort sans changer de place, et sans ressentir peut être le besoin de la faim et de la soif. L'activité de sa bouillante imagination étoit-elle donc comme anéantie pendant cet étonnant état? D'après ce qui me reste à te dire, je crois plutôt qu'elle occupoit trop violemment tous ses esprits pour leur laisser la faculté de penser à toute autre chose qu'à l'objet de ses méditations. Huit jours s'étoient déjà écoulés dans cette crise extraordinaire, lorsque, rompant tout à coup son long silence : «Dieu seul est grand, dit-il; c'est lui seul que je veux désormais servir. IMalheur à qui s'attache à des créatures périssables !» Etonnés d'un semblable langage, ses parens l'interrogent. «Nous ne sommes que cendre et poussière, leur répond-il; le monde n'est qu'une ombre mensongère, le ciel seul mérite toutes nos pensées. » Le résultat de cette explication fut qu'il alla s'enfermer dans un séminaire, où il étudia comme ilavoit aimé, c'est-à-dire avec une ardeurquerien ne pouvoit égaler. Admis à la prêtrise, il 3^ u environ dix-huit mois , les fonctions paisibles du ministère dans nos villes et dans nos campagnes ne purent satisfaire la vivacité de son zèle, et il résolut d'entrer dans l'ordre des Missions étrangères. Son départ pour la Chine venant d'être
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aiTêté,il voulut dire un dernier adieu à ses parens, et depuis quinze jours il étoit chez eux, où je l'avois déjà vu trois fois.
Hier, peu après que je fus arrivé , il me proposa une promenade dans le parc. Vouloit-il commencer sur moi l'exercice de ses fonctions, ou seulemcntson âme chercboit-elle à s'épancherdans celle d'un ami qui pût comprendre ses pensées? je l'ignore. Mais après que nous eûmes marché quelques instans , causant ensemble de la grande résolution qu'il avoit prise, et comme je paroissoîs m'étonner de son courage : u Oh 1 Monsieur, me répondit-il, que vous connoissez peu le grand Dieu que j'adore! A son service, les privations sont des jouissances, les fatigues des plaisirs, les combats des triomphes, la mort une récompense. Il fut un temps , hélas ! où je partageois votre opinion, temps d'un souvenir bien pénible et que je voudrois pouvoir effacer du nombre de mes jours! Lancé, jeune encore, dans un monde qui séduisit facilement mon inexpérience , je bus à longs traits dans la coupe empoisonnée des voluptés qu'il m'offroit; mais quelle cruelle amertume cachée sous une flatteuse apparence! Je cherchois le bonheur et ne trouvai que des plaisirs! Leur trompeuse jouissance excitant mes insatiables désirs, pareil au malade que dévore une fièvre ardente, et qui trouveroit la mort avant de parvenir à étancher la soif cruelle qui le brûle, plus j'accordois à mes impérieuses passions, et plus elles s'irritoient de mon impuissance à leur en accorder davantage. Ainsi toujours plus
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mallieurenx à proportion de ce que je faisois plus pour être heureux, faccusols d'injustice la nature, qui m'avoit donné l'idée d'un bonheur qu'elle étoit incapable de remplir. Je me crus une fois enfin arrivé au terme de tous mes vœux, mon bonheur meparoissoit assuré, et soudain il me fut ravi. »
Ici il s'arrêta comme un homme qui craint de réveiller des souvenirs trop déchirans. Je croyois que ses yeux alloient exprimer la douleur et les regrets ; je le fixai avec attention pour saisir, s'il étoit possible, tous les mouvemens de son âme. Quel fut mon étonnement de ne trouver, au contraire, dans ses regards tournés vers le ciel, que Texpression de la plus douce mélancolie et de la plus parfaite résignation ! Bientôt sa figure s'animant par degrés , il finit par éprouver une espèce d'extase dans laquelle il parut goûter par anticipation le bonheur qu'il espéroit. Je te rendrois mal, mon ami, l'effet que produisit cette vue sur moi:«Tant de douceurs au milieu de tant de peines, medis-je; voilà bien la Religion I» Ma curiosité cependant étoit trop vivement excitée pour que je ne cherchasse pas à la satisfaire entièrement, et certain d'être entendu en lui parlant de celle qu'il avoit tant aimée, je donnai des regrets à sa mort si prématurée et à leur cruelle séparation.
Ces paroles en effet le rappelèrent promptement à lui : « Connoissez mieux, me dit-il, les bontés d'une p-révoyante Providence qui, en nous montrant ainsi le Tiéant des choses de ce
monde, nous avertit de porter nos regards vers un objet plus capable de remplir l'immensité de nos désirs. Julie ne fut que rinstrument dont elle se servit pour me rappeler à elle; sa mission une fois remplie, elle eîoit trop pure pour babiter plus long-temps parmi les enfans des hommes j les anges sans doute Tenvièrent à la terre, et Dieu voulut récompenser ses vertus en abrégeant les jours de son exil. Moi, dont les longues erreurs demandent de longues expiations , je reste, mais je reste avec ses leçons et avec ses exemples. On vous a parlé peut-être de sa beauté, de ses grâces, de ses talons; peut-être aussi vous aurat-on vanté les heureuses qualités dont elle étoit douée. i\Iais qui auroit pu louer dignement ses vertus? Est-il une bouche humaine qui puisse les raconter toutes ? SI vous voulez vous en former une légère idée, pensez quels furent mes emportemens, mes excès, la fougue de mes passions, l'impatience de mes désirs, mon oubli de tous devoirs, tous mes vices enfin. A ce monstre qui vous fait horreur, comparez le pauvre missionnaire qui va, sur des plages lointaines, porter à ses frères les paroles du salut et trouver peutêtre le martyre, et dites-vous : a Ce changement est l'ouvrage de Julie. »
— Je l'avois effectivement toujours pensé, lui dis-je : une perte aussi cruelle et un coup aussi inattendu sont seuls capables d'inspirer une résolution aussi grande que celle que vous avez prise.
— Toutefois , Monsieur, me répondit-il avec
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vivacité, n'attribuez pas au désespoir ce qui ne fut chez moi que l'efFet de la réflexion. Séparé de celle que j'avois tant aimée, et ne pouvant plus nourrir mou amour que de souvenirs, je soulageai ma douleur en rappelant à ma mémoire tous les détails d'une vie qui m'avoit été aussi chère, je parus privé de tout sentiment, parce que celui-là seul occupoit toutes mes peusées. Que m'imporloient alors les inutiles consolations que l'amitié cherchoit en vain à me prodiguer. Pouvoient-elles valoir celles que je trouvois à m'occuper de Julie? Absente, je la voyois encore; partout son image adorée suivoit mes pas et s'offroit à ma vue. Le bruit ou le silence, le jour ou la nuit, la solitude ou la compagnie, tout m'étoit indifférent, parce que partout j'étois avec elle , avec elle seule. Dieu , qui ne me frappoit que pour me sauver, avoit, dans ses décrets éternels , marqué ce moment pour mou retour vers lui. Aux déchirantes pensées qui m^acca- Woient, il fit succéder de plus utiles souvenirs. Bientôt les sages conseils, les aimables reproches, les douces remontrances, les salutaires averfissemens par lesquels Julie avoit si souvent cherché à modérer mes brùlans transports , vinrent se retracer à ma mémoire. Une phrase surtout, dans laquelle, comme douée d'un esprit prophétique, elle m^avoit prédit que Dieu s'irriteroit enfin d'un amour qui remplissoil trop exclusivement mon cœur, frappa vivement mon imagîna- \ion -, et pensant à la fin aussi déplorable qu'imprévue d'une espérance à laquelle j'attachois le
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bonheur de toute ma vie, je ne pouvois me refuser à y reconnoître l'accomplissement de sa funeste prédiction.A ces premières réflexions vinrent ensuite s'en joindre d'autres plus graves et plas sévères encore. Du tombeau de cette Julie , Tobjet de mon amour, le sujet de toutes mes pensées, le Dieu démon cœur, de cette Julie, naguère encore si brillante de jeunesse, si fraîche de santé, s^élevoit une voix qui accusoit bien hautement la vanité de tout ce qui passe. Une nuit; jamais cette vision ne sortira de ma mémoire, mes forces avoient enfin succombé sous la fatigue de mes longues veilles, je dormois ; mais sans doute mon âme, étrangère aux besoins de mon corps, méditoit les grands objets qui occupoient exclusivement mes pensées. Tout à coup un éclat extraordinaire semble me réveiller; une flamme brillante remplit mon appartement d'une clarté plus vive que tous les feux réunis du soleil; elle s'approche de moi, et pendant que sans se consumer, elle reste suspendue au bas d'un portrait de Julie, placé dans mon alcôve, j'entends ces paroles qui résonnent aujourd'hui même encore à mes oreilles: «Auguste, le temps fuit, l'éternité s'avance-, que tardes-tu? Celle que tuas tant aimée est heureuse maintenant , et heureuse pour toujours. Toi qui voulois partager son sort sur la terre, refuserois-tu de le partager dans le ciel? Ne saistu donc aimer que des objets périssables? » Je vous peindrois mal, Monsieur, l'effet que produisit sur moi cette nocturne apparition. Futelle véritable , ou ne fut-elle que le résultat
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d'une imagination écliaufFée par de continuelles méditations, c'est ce que je n'osai jamais prononcer; c'est aussi ce dont je m'inquiétois fort peu : quelle que fût sa nature , elle me parut un avertissement du ciel, et je résolus d'y obéir -, ce que j'ai fait ensuite vous est déjà connu. »
Figure-toi, Forlis . si tu le peux, l'impression qu'un tel récit dut faire sur moi; je restai longtemps comme anéanti dans la méditation des pensées qu'il m'inspiroit. Le jeune missionnaire imitoit mon silence, et nous marchions sans proférer une seule parole. Sortant cependant enfin de ce religieux recueillement, j'osai lui dire : a Pardonnez si j'exprime un doute qui peut vous paroître injurieux ; mais puisque vous avez voué votre vie au triomphe de la Religion . j'espère que vous ne vous offenserez pas d'une demande qui, selon la réponse que vous lui ferez, doit singulièrement contribuer à augmenter ma foi. Je conçois que dans la première violence de votre douleur, vous ayez facilement renoncé à tous les plaisirs et à tous les avantages que vous pouviez encore vous promettre dans le monde; mais depuis que le temps et la réflexion ont du calmer ces premiers transports, ne vous est-il jamais arrivé de regretter ce que vous aviez abandonné?
— J'ai eu des combats à soutenir, me réponditil; je ne m'en défends pas. Ce n'est qu'avec la vie que l'homme perd le penchant au mal qu'il apporte en naissant; mais aidé, de la grâce de mon Dieu, j'en suis toujours sorti victorieux.
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Plus j'ai appris à le connoîîre, et plus j^'ai appris à l'aimer; mon premier cri vers lui fut un cri de douleur, bientôt après il fat celui de la reconooissance. Tout entier maintenant aux devoirs de mon nouvel état, le monde ne me paroît plus que comme une merorageuse dont je m'applaudis chaque jour d'avoir évité les dangers. Ohî si vous connoissiez , Moi^sieur, les douceurs dont celui que je sers aujourd'hui comble une âme qui se livre entièrement à lui , vous ne vous étonneriez plus du mépris qu'elle fait de tout autre sentiment. Que sont tous ces coupables et frivoles amusemens que j'ai tant recherchés, auprès de la satisfaction d'une âme qui peut se dire à chaque instant du jour : « Je suis prête à paroître devant mon Dieu; demain, aujourd'hui peut-être, il va ra'appeler à lui, et réternité bienheureuse sera mon partage.)) Qu'une telle pensée, Monsieur, est bien autrement puissante pour notre bonheur que tous ces plaisirs d'un moment, que le vice donne, que le remords suit et que l'éterflité punit ! » ' -
Il achevoit à peine ces paroles, que nous entendîmes la voix d'un domestique qui nous appeloit au salon. Plusieurs visites étoient arrivées pendant notre absence, et la conversation, devenue générale, n'offrit rien de remarquable. Au moment de nous retirer, j'entraînai le missionnaire dans une embrasure de croisée, et encore plein des idées religieuses que m'avoit inspirées son récit, je n'hésitai pas à me recommander à ses prières et à le conjurer de demander pour
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mol à Dieu une foi aussi vive que la sienne. Le moment n'étoit pas favorable pour de longs discours ; il me serra la main, et levant les yeux au ciel, il me lit assez comprendre qu'il ne m'ou- Llieroit pas.
Je ne sais quelle impression fera sur toi ce récit 5 quant à moi, je puis t'assurer qu'un jeune homme, de vingt-huit ans, réunissant comme celui-ci tout ce qu'il faut pour réussir dans le monde, et le quittant cependant avec joie, pour aller porter la parole de Dieu à des barbares qui le lapideront peut-être, me paroît une preuve bien frappante que ce n'est pas dans ces plaisirs que nous estimons tant que nous trouverons un véritable bonheur.
Continuons, cher ami, à nous faire mutuellement part de nos réflexions, et puisque nous sommes animés d'un même désir de trouver la vérité, espérons que nous parviendrons enfin à la découvrir. INous sommes maintenant sur la voie qui y mène; encore un moment de persévérance, et pour prix de nos efforts, nous obtiendrons, j'en ai la certitude maintenant, cette foi entière qui , en faisant désormais la règle de notre conduite, sera le gage le plus assuré de notre bonheur.
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LETTRE DIX-NEUVJÈME.
DU MÊME AU MÊME
Surville, ce 12 novembre 1827.
Je ne comptois pas t'écrire aussitôt , mais j'ai assité hier à une discussion qui m'a paru si intéressante que j'ai voulu t'en faire part de suite, autant pour mon instruction que pour la tienne, en me forçant ainsi de rappeler à ma mémoire toutes les raisons qui ont valu à mon oncle un trioQiphe complet. Le sujet n'en est pas gai, mais il n'en est aucun qui mérite plus d'attention.
Nous attendions hier à dîner quatre amis de mon oncle; l'un d'eux, à qui il étoit arrivé la veille un de ses parens, nous l'amena. C'étoit un avocat qui jouit à Paris d'une certaine réputation , et qui , fier sans doute de son petit mérite , s'attendoit probablement à voir toutes ses opinions reçues comme autant d'oracles. Il commença par discourir avec une faconde intarissable sur toutes les affaires du temps, distribuant à son gré le blâme ou la louange sur tout ce qui lui plâisoit ou lui déplaisoit. Les convives peu curieux de sa politique , le laissoient pérorer tout à son aise, et tellement même que je vis le mo*
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ment où désespéré de ue pouvoii- exciter les applaudissernens de ses grossiers auditeurs, il allolt se résigner et finir par se rappeler qu'il étoit à table pour manger. Par malheur pour lui, il se permit une phrase cpii étoit une critique directe de la Religion j mon oncle, qui n'entend pas raillerie sur ceUe matière, ne la laissa pas tomber, comme il avoit fait de toutes les autres, et la discussion s'engagea.
On étoit alors au dessert, et la faim des convives apaisée, leur permettoit da prendre [x^rt à la conversation. Je ne te rapporterai pas tout ce qui fut dit pour ou contre la Religion en général ; je n'y remarquai rien de bien neuf et de bien saillant; j'aime à croire pour l'honneur de notre avocat, qu'il est plus fort sur le droit civil que sur les matières religieuses-, mon oricle n'eut pas besoin de faire de grands frais d''esprit pour lui prouver maintes et maintes bévues dans lesquelles il tomba. Désespéré de voir qu'il ne lui suffisoitpas déparier beaucoup pour avoir raison, notre élève de Gujas et de Baithole commença sans doute h soupçonner qu'on peut être fort bon avocat et fort mauvais théologien; mais en homme du métier qui sait proûter de tous les faux-fuyans, et qui aime à incidenter sur les circonsîarxjs pour déîourner raltcnlion de l'objet principal et embrouiller l'afTdire la plus claire, il iiiiagina une fugue qii'il crut probublcmcnl trè^alroite, mais qui ne lui réussit pas mieux. Il dit donc à w.oU oncle :« Voulez-vous, Monsieur, que je vôiis [ explique franchement ce qui n)"empcch?d3 croire--
h \d Religion telle c{!ie les prù très nous Tannoiicoiit ? c est leiir dogme de l'enfer. Est- il possible d'adineUre qu'un Dieu, qu'on nous représenie comme souverainement bon, punisse des peiîaes les plus effroyables, et pendant uiic éternité, le crime d'un seul moment? N'est-ce pas là évidemment nne invention des prêtres pour se donner plus de crédit sur l'esprit des peuples? Et s'ils ont fait celle-là, pourquoi n'en auroient-ils pas fait d'autres, et quelle confiance puis-je avoir désormais en leurs discours?
— J'ai déjà bien sou^>nt entendu avancer celte proposition , répondit mon oncle , et j'ai toujours cherché en vain à me rendre compte comment elle pouvoit séduire un seul esprit raisonnable. Les prêtres ont inventé l'enfer! Mais par quel raorir? p<:- intérêt et par ambition, dit-on. IMais jîstemeui ceJte invention y est et y sera toujours directement contraire. Je concevrois Taccusaiion, si les prêtres disoient que l'enfer peut s'ouvrir à es; alors ils redoubleroieut le zèle et
leurs pri'jr
l'affection des peuples pour l'autel ; alors le méchant lui-même n'hésiteroit pas à recourir à celui dont les vœux pourroient abréger son supplice. Mais loin de tenir un pareil langage, ils ne cessent de nous répéter que toutes les prières, toutes les oiïrandes , toutes les bonnes œuvres , tons les sacrifices sont inutiles pourl'àme condanjnée aux feux de Fenfer. Où trouver, dans ce^ na rôles «nû interdisent tout espoir, l'apparence de ce coupable Calcul qu'on leur attribue ? S'ils chci choient leur intérêt en prêchant des dogmes de leur in-
vention , ne le trouvcroient-ils pas Lien plulni eu promettant à un libertin de le délivrer de l'enfer à prix d'argent, et ne seroient-ils pas certains, par cette concession si favorable à leurs vnes, d'éviter les persécutions, les calomnies, les oiitrages de ceux que révolte la sévérité du dogme qu'ils annoncent ?
)) Il est une autre considération que je trouve plus puissante encore peut-être que celle que je viens de vous soumettre. Si Taccusation qu'on porte contre les prêtres étoit fondée, quels seroient ceux qui se montreroient les plus empressés à jouir des avantages qu'ils espèreroient de celte fourbcrie?nécessairementce seraientcesprétres intéresséSjtàches et vicieux,auxquels l'Eglise annonce que l'enter est surtout destiné. Eh bien! il en eit tout autrement : coux-ci se taisent , et ceux qui nous avertissent le plus fortement et le plus souvent de l'éternitf' des peines des réprouvés^ ce sont au contraire ces prêtres respectables dont le zèle, la charité , le désintéressement et tontes les vertus sont le plus généralement connus et admirés.
»|ps'accuscz donc plus, Monsieur, les prêtres d'une invention directement contraire aux motifs qui auroient pu la leur faire imaginer. Le dogme qu'ils vous prêchent effraie la pensée, j'en conviens; mais la terreur qu'il inspire n'e*i détruit pas la vérité, et il n'est plus permis de contester cellr-ci. lorsqu'on cOHnoîî ce? paroles de Jésus-Christ : A'Uez , nw-dûils^ an feu éternel ,'
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— Si o(i de voit les prendre à la leître^ lui oLjecta l'avocat, sans doute qu'elles ièveroient toute difFiculté; maïs chacun sait que, dans l'iicriture sainte, les mots éternel^ éterniié , ne désignent pas toujours une durée qui n'aura jamais de tin.
—Si, dans quelques autres circonstances, ces mots peuvent avoir une autre acception, du moins aucun passage du Nouveau-Testamer:
n'autorise à les détourner du sens véritable qu'ils présentent dans celle ci. Toutes les fois qu'il est question de la récompense des justes ou de la punition des méchans, le mot éternité j est toujours formellement exprimé. Il n'est encore venu à l'esprit de personne de se servir de cette raison pour contester l'éternité des récompenses, comment ose-t-on s'en servir pour contester l'éternité des chàtimens?
— Je vous l'ai dit, c'est par la considération de la bonté de Dieu.
— 'La bonté de Dieu est infinie, j'en conviens; mais ceux qui s'en font un titre à l'infidélité, à l'ingratitude, à la rébellion, devroient penser que, pour offenser une bonté infinie, il faurtine méchaîiceté infinie, et ils ne s'étonneroient plus alors que celle-ci soit punie par des tourmens infinis.
— i^iais comment un être aussi petit que l'homme, en comparaison de Dieu, peut-il se rendre infiniment coupable envers lui?
— Et c'est précisément cette petitesse de l'homme qui rend son crime infini; quand il ose pécher
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centre son Dieu. N'est-il pas vrai que la faute s'aggrave essentiellement en proportion de la majesté de celui qu'elle outrage ? Votre domestique ne sera pas aussi coupable , pour avoir, je suppose, donné un soufflet à son cai^trade, que pour vous l'avoir donné. Il seroit encore plus coupable s'il Tavoil donné à quelqu'un beaucoup plus élevé que vous en dignité, à un ministre, par exemple, ou à Tambassadeur de quelque puissant monarque; mais queseroit-ce s'il Favoit donné au roi lui-même ? Que sont cependant tous les rois de la terre auprès de Dieu qui peut, par un seul acle de sa volonté, les ensevelir tous sous les ruines du monde entier? Voilà pourtant celui que le pécheur outrage, et outrage sciemment, volontairement, de son plein gré et avec toute la réflexion dont sa raison est capable! Cetétreque vous représentez si foible a cependant la torce de braver le souverain Législateur, de se révolter contre lui, de lui disputer son empire, et de chercher à le détruire autant qu'il est en lui.
— Il est coupable sans doute, et digne de châtiinens; personne ne le nie. Mais l'aut-il pour cela des châlimens éternels? et Dieu, qui nous recommande si expressément le pardon des injures, ne sauroit-il lui-iuème mettre un terme à SCS vengeances?
— Dieu nous recommande le pardon des injures, il est vrai, mais ce n'est pas pour qu'elles restent impunies; au contraiie , il nous avertit qu'il prend sur \m le soin de les venger, et s'il ne s'en ncquiitcpas dans le temps, il s'en acquit-
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tera dans l'éternité et pendant toute réternîté. Car ne cherchons pas , Monsieur, à nous éblouir par de faux raisonnemens ou de fausses comparaisons, dans une question aussi grave et où Terreur seroit ?,ussi funeste. La bontés dans un Dieu, ne peut être que l'amour souverain du bien et la haine infinie du mal: si elle Tempoitoit che^ lui sur sa justice, elle ne seroit plus que foiblessp., lâclieté et condescendance pour le mal.
— Mais en quoi voyez- vous que sa justice seroit blessée, si elle ne punissoit que par des tourmens temporaires, et auxquels je vous permets de donner toute la durée que vous voudrez, des crimes , ou même souvent de simples fautes, qui n'auroit été que passagers? Il me semble que mille années de supplice, je suppose, pour la faute d'un quart d'heure ne le feroient pas accuser de condescendance pour le mal.
— Vous posez mal la question, Monsieur. La faute d'un quart d'heure, ni même les fautes de tûut^ une vie ne seront point punies par une éternilé de supplices, si elles ont été suivies d'un repentir sincère par le pécheur avant sa mort. Il n'y a que l'amour du péché, la persévérance dans le péché, la volonté de pécher encore, et enfin la mort dans le péché, qui seront punis par des supplices éternels. Et comment en eflet la justice de Dieu pourroit-elle se contenter d'une punition passagère , telle longue «qu'elle soit, pour une volonté éternelle de l'ofi'enser. Car remarquez bien que le pécheur est mort dans cette disposition ; et pour me servie des expressions da
rEsprit-Sairit lui-meiiic , l'arbre une fois coupé ^ejixe, après sa cliuie ^ et reste ce cjuit est : c'est-à-dire que Tàme de l'homme , une fois sortie de son corps, vil avec son dernier sentiment qui s'éternise avec elle et demeure immualjle dans la sainteté ou dans Tinjubtice , dans l'amour ou dans la haine de son Dieu ; et dès lors , toujours coup<ible ou toujours juste, elle est toujours punie im toujours récompensée. Comment voudiicz- Yous (|U*il en fùi autrement?
— ïl est certain qu'en accordant toutes vcs ])rémisses, il n'y aura rien de plus juste que les conséquences que vous en tirez. Mais c'est ce que je^suis loin de faire; car je ne vois ])as pourquoi le dernier sentiment du pécheur s'éternise avec lui, et je suis, au contraire, très-convaincu qu'il ne ta! (le pas à regretter sa conduite et» ses désordres.
— S'il est vrai, comme personne ne le conteste, que la liberté puisse seule donner du prix à nos actions, quel mérite auront les regrets d'un ré- ]7rnuvé qui se sent consumé par les feux vengeurs du Dieu qu'il a outragé? « Ces regrets ne peuvent pas })lus,dit un éci-ivain anglais, purifier un cœur corrompu par une longue habitude du vice, ^('u'ils ne peuvent rétaljlir la s^nté du CDrps per- ''ue par une vie prissée djiis riutempérance et l.i 'éljauche (i). )) On pe:iî dire a\ec raison qu'il
(i) Jenyns. Exaiiico dt^ révM'iice iutrinsrqvic (bi Clirisiianisme.
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regrette la peine du péché et non pas le péché : s'il n'avoit pas cessé de vivre, il n'auroit pa* cessé de pécher j il ne doit donc pas cesser de souffrir. Comment en effet voudriez-vous que Dieu retirât des souffrances une âme qui n'est pas devenue meilleure? Car dans le séjour du désespoir, du blasphème et de l'irapénilence, rien n'aura pu réformer ses mœurs ni effacer ses crimes. Il faudroit donc qu'après un certain laps de temps, Dieu unît de nouveau la sainteté et le péché, la vertu et le crime. Il viendioit donc un temps où la pureté des mœurs ne seroit plus distinguée de rincontinence, la cruauté de la bienfaisance, la charité de la haine. Avancer une telle opinion n'est-ce pas évidemment blasphémer la justice de Dieu?
— Mais dans votre système, continua l'avocat, Dieu feroiî à ses créatures plus de mal qu'il ne leur a jamais friit de bien ; et il me semble que c'est au contraire vous qui blasphémez tout à la fois sa bonté et sa j'istice.
— Vous ne voyez , reprit mon oncle, que le Lien que le pécheur a pu recevoir sur la terre , et vous le comparez au mal qu'il reçoit dans réternilé ; je ne suis pas étonné alors qi:e vous ne trouviez pas de ra[)port entre l'un et l'autre ; mais c'est évidemment vouloir s'abuser soi-même que raisonner ainsi. En même temps que Dieu raenace l'homme de l'enfer , il lui promet le paradis : il y a donc égalité parfaite entre le châtiment el la récom[^>cnse, et voilà déjà tout voire raisonnement délruit j mais ce qui en montre
AI.PHOr^SE DE MIRECOURT. IJ^
encore mieux toute la fausseté, c'est que Dieu nous donne tous les moyens qui nous sont nécessaires pour éviter Tun et mériter l'autre : i'cnfcr n'est , à proprement parier, établi que pour nous forcer à gagner le ciel, et je ne crains pas d'avancer une proposiiioii , que vous regarderez peut-être comme un paradoxe, mais qr.e je n'en crois pas moins vraie , c'est qu'il est une preuve de la bonté autant que de la justice de Dieu. Combien d'hommes, eu eftct, négligeroient de gagner le ciel , s'ils ne craignoient de tomber dans Tenfer ? Oseroit-on blâmer un père qui forceroit ses enfans à accepter ses bienfaits ? C'est cependant le reproche que l'on fait à Dieu dans cette circonstance : il a allumé les feux de l'enfer , il est vrai ; mais , est-ce pour nous y précipiter? Nullement; car il n'est pas un seul homme qui ne puisse se dire : « Le ciel sera mon partage, si je veux être fidèle à la loi de mon Dieu, et suivre les mouveraens que sa grâce m'inspirera » : il n'est pas un seul réprouvé dans l'enfer qui ne convienne qu'il a été averti de son malheur, et qui ne s'accuse en fréuiissant de n'y être tombé que par sa volonté, p^n- son propre choix , et avec tous les moyens suHisans pour l'éviter. Ce n'est donc pas, à proprement parler. Dieu qui damne l'homme, c'est l'homme qui se damme lui-même sciemment ,^ volonlairemcnt et de sou plein gré. Dieu Tavoit créé pour le ciel; il a préféré Tenfer et soi. éternité; il lui est fait selon son désir : comment peut-il sq
1^8 ALPHONSE DE MIRECOUET.
plaindre d'un malheur qu'il ne doit qu'à lui seul ?
— Vos raisonnemens, je l'avoue, ont quelque chose de spécieux, et ils rae feroient peutêtre impression, si vous pouviez me démontrer comment il est possible qu'un feu matériel agisse sur une âme spirituelle.
— Concevez-vous mieux comment la matière agit sur une âme unie au corps? et parce que vous ne le concevez pas, refuserez-vous de croire que votre âme ressente de la douleur lorsque votre corps a reçu quelque blessure? D'ailleurs , Monsieur , cetle question est bien inutile ; il e^l vrai que le plus grand nombre des docteurs de rÉglise ont pensé que l'on devoit prendre à la lettre les passages de l'Écriture sainte dans lesquels il est parlé du feu qui tourmente les réprouvés ; et la toute-])uissance reconnue de Dieu répond à toutes les objections qu^on peut faire contre cette opinion. Mais l'Église n'a pas prononcé définitivement, et si cette idée vous est trop insupportable, vous pouvez ne prendre le mot que dans un sens métaphorique , qui vous exprimera Teffet des tourmens qu'endurent IfS damnés. Sans se perdre dans d'inutiles raisonnemens , le vrai chrétien croit qu'il y a uia enfer , c'est-à-dire un lieu où les médians souflfriront des supplices éternels; quelle sera la nature de ces supplices, il Tignore et s'en inquiète peu : car, quelle qu'elle soit, son iîatérêt à les éviter ne saiirolt s'en augmenter ; l'uifini n'admet aucun point de comparaison.
^ Je suis tout à fait de l'avis de M. Surviile, dit ici l'un des convives; car, si malgré l'éteriiilë des peines dont la Religion menace les méchans, il y en a cependant déjà tant sur la terre, combien leur nombre n'augmentcroit-il pas encore, si ce frein raauquoit à la perversité humaine ? Au lieu de désirer que Dieu relâcbât de sa sévérité, je voudrois, au contraire, qu'il la déployât de suite contre ces malheureux qui la bravent si impudemment.
Chacun applaudit à la vérité de celte réflexion , et notre avocat, profitant de cette heureuse diversion , s'empressa de quitter la malheureuse discussion sur l'enfer, poiu* se jeter à corps perdu dans une longue dissertation sur Timmoralité générale qui régnoit, el dout il apporta un grand nombre d'exemples qui attirèrent toute l'attention de la compagnie, et le débarrassèrent du soin de soutenir plus long-temps une thèse dont il commençoit à désespérer de sortir avec honneur.
iHo ALPilO^SE DE MIREGOURT.