‹ Alphonse de MirecourtChapitre 15 sur 21 · LETTRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE VINGTIÈME

Marville, ce 7 novembre 1827,

QxJKLS qu'aient éié les torts deBoisemont, tu n'apprendras pas sans douleur, mon ami , sa malheureuse fin ; ayant perdu tout espoir d'arranger son affaire , et n'ayant plus devant lui que la perspective d'une vie honteuse et misérable, il s'est suicidé dans sa prison , après avoir laissé pour sa mère un écrit qui , si elle conserve encore quelque reste de senlimerit , devra empoisonner la tin de ses jours d'un chagrin d'autant plus amer qu'il ne sera que trop mérité. Je ne l'ai pas vu , mais la personne qui m^en a parlé et qui l'avoit la , m'a assuré qu'on ne pouvoit rien de plus accablant que les reproches qu'il lui adressoit sur les détestables artifices qu'elle avoit emplo}^és pour corrompre son esprit et son cœur, afin de n'être point troublée dans ses désordres. Piaignons-le, mon ami, et maintenant surtout que la Religion nous éclaire, frémissons de l'épouvantable avenir qu^il s'est préparé.

Tes deux dernières lettres m'ont paru du plus haut intérêt : Thistoire du jeune missionnaire m'a vivement touché, et je ne crois pas qu'on

puisse rien répondre aux raîsannemens de ton oijcle sur le [oint si important de réternité des peines. Cette vérité est dure , j'en conviens , mais enfin puisqu'elle est une vérité, il faut la croire, et s'arran^^cr de manière à n'avoir rien à en craindre.

Je voudrois causer avec toi plus long-temps ; mais je pense que tu en auras asst?z du récit qp.e je t'ai promis de ma conversation avec mon curé, (jue tu trouveras ci-joint^ ainsi je te quitte pour te laisser avec lui, persuadé que tu ne le plaindras pas plus qi:e moi de sa compagnie.

Nous {'tiens seuls à taLle ; après plusieurs propos înilifTérens, la conversation tomba naturellement su.r la religion; car, aussi étranger à la politique qu'cà la liiié'.ature et aux plaisirs du monde, mon convive ne pouvoit guère, après avoir épuisé tous les lieux communs, me parler d'autre chose. J'eus le malheur de lui dire, je ne sais plus à quel propos, que je croyois toutes lus religions également bonnes, et là-dessus s'engagea la discussion suivante : » comment, monsieur, me répondit-il , vous croyez toutes les religions également bonnes! Mais vous ne mettez donc pas de distinction entre la folie et la raison?» Je me tror.vois un peu piqué de sou observation , eî jj lii demandai à mon tour comment il pouvoit justiller la singulière conséq'ience cpi'il tiroit d'une proposition. qui se trou voit journellement dans la bouche des personnes les plus éclaiices : « rien de plus facile, me dit- Il , la religion catholique condamne toutes les

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autres , comme autant d'erreurs et comme conduisant à ia damnation éternelle : de deux choses Tune nécessairement *, elle a tort ou elle a raison , elle ne peut avoir les deux à la fois. Donc , l'admettre de concurrence avec toutes les autres , c'est donner la même valeur à la vérité et à l'erreur , ou en d'autres termes , à la raison et à la folie.

bVous ne me comprenez pas, monsieur le curé, lui répondis-je, tpiand je prétends que toutes les religions sont également bonnes, j'entends par là qu'elles n'ont pas plus de réalité l'une que l'autre, et alors je n'ai plus besoin de m'inquiéter des prétentions plus ou moins grandes de chacune d'elles.

— Je suis fâché , monsieur , reprit- il , que vous exprimiez en votre propre nom, une pareille opinion; car, peu habitué à ces formules oratoires qui font pardonner le fonds en faveur de la forme, je craindrois de vous blesser, en en montrant toute la fausseté.

& Oh [ parlez , monsieur le curé , je vous promets de prendre toutes vos observations en bonne part; si vous êtes là pour attaquer, j'y suis aussi pour défendre.

» Je ne doute pas, monsieur, continua-t-il alors, que vous ne soyez beaucoup plus savant que moi ; dans la pénurie de prêtres que Téglise éprouve, elle n'a pas le temps de leur laisser a£qaérir toutes les connaissances qui pourraient leur être utiles : à peine sorti des bancs de rëçole , il faut exercer de suite et une fois lan-

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ces daus les fonctions du saint ministère, il nous est bi^n difficile de trouver des momens de loisir que nous puissions consacrer à l'étude. Mais quelque soit mon peu de mérite, ma cause est si bonne, que je ne craindrois pas de la défendre contre tous les philosophes incrédules de ce siècle de lumières, comme ils l'appellent, et de leur prouver à tous qu'ils n'ont pas le sens œnimun ».

T'attendois-tu à cette chute, après un commencement aussi modeste? Pour moi, j'en fus surpris au-delà de l'imagination, et je lui demandai de m'expliquer comment il pouvoit justifier une pareille accusation.

«Je n'ai besoin pour cela, me répondit-il, que de vous demander si vous convenez que le seiTS commun est celui qui est commun à tous les hommes, ou au moins, au plus grand nombre des hommes, n

Je fis un signe de tète affirmatif, et il coit^ îiriua ainsi : « d'après cette définition, qui est en effet la seule véritable, vous allez être forcé de convenir que les philosophes qui regardent toutes les religions comme également fausses , s'éloignent évidemment du sens commun ; car il me sera facile de vous prouver que la foi catb> liqne a pour elle l'assentimerit général de lor»s les hommes, dans tous les leuips et dans tous les lieux ».

Je touibai dij mon haiU en enlendnnl une sem- ])lable proposition : « mais, monsieur le curé, lui dis-jOj c'est un véritable paradoxe que vous

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avancez -la. Quoi I même les païeps qui ?>doroîeiit Jupiter et Jiinon, Mars er. Vénus, croyoient à la religion catholique.

— INIon opinion cependant, monsieur, est si peu un paradoxe , qu'elle est la règle de foi des catholiques qui font profession de croire ce qui a été cru en tous lieux, en tous temps et par tous ; et si cette discussion peut vous intéresser, j'offre de prendre une à une toutes les vérités de la religion catholique, et devons prouver qu'elles ont, en effet, constamment eu pour elles Tassentiaier.t général dans tous les temps et dajis tous les lieux )>.

Je fus curieux, comme tu penses bien , de juger comment il soutiendroit sa thèse, et je le priai de me donner les preuves qu'il ofïroit ; alors il continua ainsi :

« Quels sont les dogmes fondamentaux de la religion catholique ? Ce sont l'existence d'un Dieu ; rimmortallté de l'àme destinée à des peines ou a des récompenses éteinelies; la vérité d'une loi imposée à l'homme par Dieu; la chute de l'homme ; la promesse d'un réparateur; la venue de ce réparateur; sa divinité, et par une conséquence nécessaire, Tobligation de croire en sa doctrine : eli bien, monsieur, tout cela a été généralement et constamment cru : vous me raccorderez facilement, sans doute, pour le premier de ces dogmes, celui de l'existence d'un Dieu.

— Cependant, lui répondis-je, il y a ici une observation à faire qui est caprtale , et qui dé-

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truit tout le parti que voiis \oulez tirer de cette universalité de croj^ance; c'est que les gentils ont reconnu l'existence des dieux, et non pas d'un Dieu tel que vous nous l'annoncez, et qui n'est plus du tout celui des anciens.

— Je suis fâché de vous contredire, monsieur-, mais ces mêmes gentils qui adoroient, il est vrai , plusieurs dieux, n'en reconnoissoient cependant qu'un seul, comme créateur du ciel et de la terre , et souverain seigneur de toutes choses. Le témoignage des païens , des catholiques , des protestans, des hérétiques, à quelque secte qu'ils appartiennent, est unanime sur ce point. Platon écrivant à Denys de Syracuse, lui disoit : « Mes lettres sérieuses commencent par ce mot Dieu, et les autres, par ceux-ci, les dieux ». Aristote, son disciple, n'est pas moins formel : il dit que « Dieu possède en lui-même une vie et une éternité perpétuelle-, on lui donne différens noms, continue-t-il, quoiqu'il soit un ». Selon Pline, Dieu est l'être infini; selon Quintilien , il est le père de tous les êtres, et créateur du monde; Lucien reconnoît que ce Dieu unique a tiré l'homme du néant. Porphyre, Proclus , Simplicius, Jamblique ont également confessé son unité. « Nous l'invoquons sous différens noms , dit Maxime de Madaure, parce que nous ignorons son nom propre. Nous le divisons par la pensée, et adressant des prières, pourainsi dire, à chacune de ses parties, nous l'honorons ainsi tout entier. »

»Je pense, monsieur, que ces autorités doivent

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suiïîre pour vous prouver que l'unité de Dieu a toujours été connue : si vous désiriez cependant y en joindre beaucoup d'autres, vous en trouveriez dans le chapitre xxvi de l'Essai sur l'iadifférence, où j'ai puisé, sans grands frais de recherches, celles que je viens de vous citer, beaucoup plus qu'il n'en faut raisonnaLlemeiit pour entraîne; la conviction d'un homme sensé. » Le second dogme dont je vous ai parlé, celui de l'élemité de chàtimens ou de récomjîenscs qui attend notre âme dans un autre monde, ne peut être plus contesté que le premier; et ce n'est certainement pas à vous, IMonsieur, que j'aurai besoin de prouver l'universalité et l'ancienneté de la croyance des Champs Élisées et du Tartare, qui se retrouvoil, sous d'autres dénominations, dans toutes les religions connues. B Le troisième n'a été ni plus ignoré, ni plus contesté que les deux précédens ; mais comme il est plus du ressort delà philosophie que de la poésie, les monumens qui nous restent de la croyance générale à son sujet, sont moins nombreux ; cependant ils sont encore plus que sulhsatis pour nous conv.iiricre que les hommes ont toujours cru queDieulcur avoit donné uneloi immuable, universelle, dont les violateurs, comme dit Socrate , subissent des chàtimens auxquels il est impossible qu'aucun d'eux échappe (i). Entre autres philosophes qui ont proclamé celte vé-

(i) Memoral). Socrat. !. 4- c^*

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rîtCj je puis vous citer Platon , Cicéron j Plutarqne et Tcitullien.

— Cela est possible, lui dis-je; mais comme ils ne se sont jamais entendus sur les préceptes de cette loi, on ne peut les regarder que comme des discoureurs qui , pour donner plus de poids à leurs opinions particulières, les annonçoient comme émanées de la divinité elle-même.

— Je suis bien aise de votre remarque, me répondit-il ; car elle confirme admirablement le siTul point que j'aie voulu jusqu'à présent vous prouver; celui de là croyance généralement reçue, que Dieu avoit révélé ses volontés au genre humain : que les hommes aient ensuite mêlé à cette loi divine, leurs opiuions particulières; qu'ils l'aient quelquefois, et souvent même mal interprétée ; qu'ils aient joint de monstrueuses erreurs à sa pratique , je suis loin de le nier : mais au milieu n;ème des abominations de l'idolâtrie, il étoit facile de rcconnoître celte loi toujours suhsistante. toujours connue, et toujours approuvée. Jamais, en efTct , il n'y guî un seul peuple qui ne regardât comme la première de toutes les lois, couime une loi divine et commune à tous les hommes, l'obligation d'adorer la divinité par les prières et par des sacrifices , et de vivre dans la pratiqiie de îa vertu, ils admettoieut le principe, mais ils erroientdans son exécution.

— Il est difficile, lui observai je, de croire à une aussi grande méprise, quaiid on connoît quelles étoient les mœurs de ces temps la.

lC8 ALPHONSE DE iNlUllLCOL'ilT.

— Mais ne voyez-vous pas tous les jours, rae répondit-Il, des gens qui croient d'une façon et qui vivent d'une autre? J'ai connu un bomiiie qui poussoit cette inconséquence aussi loin q le possible:» Proposez-moi, me disoit-il, de soiiiTrii' la mort pour ma religion , je la soufTrirai voiontrers; ce ne sera que l'affaire d'un mouieut; mais n'espérez pas que je rompe cette liaison que vous blâmez; ceci est plus fort que moi pour le moment', ce ne pourra être que l'œuvre du temps i> , à bien plus forte raison , IMonsieur, il en étolt de même des païens; ils coramettoieut le mal; mais ils connoissoient le bien, et l'abrégé de cette loi divine et commune à tous les hommes, dont je vous parle, se retrouve dans lui grand nombre de leurs écrits. IMénandre, cité par Eiisèbe, publioit jusque sur leurs théâtres, que « le devoir de l'homme, c^est d'être bon , de respecter la pudeur des vierges et des épouses, de s'abstenir du meurtre eî du vol, de ne pas désirer la plus petite p;ar[ie du bien d'au- Irui. » (i) Dans Phoeiilide, qui vivoit 600 ans avant Jésus-Christ, vous pourrez lire également un passage dans lequel vous retrouverez , presque mot pour mot,- les dix commandemens de Dieu : (2) et sans aller aussi loin, pour vous citer une autorité que vous ne récuserez point, vous pouvez voir dans Voltaire , que les principaux

(1) Prêp. cvîîn^'., 1. i5, ch. 10.

(2)Voy. les Peiits Poêles g*ec?, publiés par M Gail, 1788.

ALPHorcst; DE MiREcorr.T. xSg

commandemens religieux, que hs habitaiis du Japon appellent divins, sont précisément i.js nôtres (i).

Le même auteur suffira encore pour vous prouver que le quatrième dogme dont je vous ai parlé, celui de la chute de Fliomme. fut toujours l'objet de la croyance générale : ouvrez ses questions sur rencyclopédie, et vous y lirez : (( La chute de l'homme dégéuéré est le foudemeut de la théologie de toutes les anciennes natious «. Cette fois , il a raison , car Philolaus le Pythagoricien dit expressément que ro[)inion de tous les anciens théologiens et des poètes étoit, qucaTàme est ensevelie dans le corjjS comme dans un tombeau, en punition de quelque péché; » Cicéron, frappé lies contrastes qu''offi e la nature humaine, ne sachant comment définir un être dans lequel il reconnoit quelque chose de divin , et qu'il voit cependant si malheureux et si dégradé , ne craint pas de l'appeler une âme en ruine.

Il me reste maintenant, MoHsieur , à vous prouver le point le plus essentiel, celui de l'attente générale d'un réparateur. Vous pensez peut être que les Juifs étoient le seul peuple qui attendît la venue du Messie-, vous êtes dans Terreur, si telle est votre opinion. Suétone et Taciic, dans la vie de Vespasien , vous diront que « une antique et constante tiadilion , répandue druis tout rOrient , annonçoit qu'il de\ott en ce

(i) Ess;u' sur l'iiist. gén.,ch. 120.

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temps-là, sortir de la Judée, le dominateur du monde ». Boulanger, que vous n'accuserez pas de partialité en faveur du chiistianisme, vous confirmera la vérité de cette opinion, et il vous apprendra de plus qu'elle fut partagée par les Grecs, les Égyptiens, les Chinois, les Siamois et les Américains » (i) Dans Voltaire, dans Volney, et dans bien d'autres que je choisis, comme vous le voyez , parmi les auteurs les plus impies, vous retrouverez également la confirmation de cette vérité, que toutes !cs nations étoient dapis l'attente « d'un grand médiateur , qui devoit venir, d'un juge final, d'un sauveur futur, roi, Dieu, conquérant et législateur, qui ramèneroit l'âge d'or sur la terre , et délivreroit les hommes de l'empire du mal » (2).

Pour compléter votre conviction sur ce point, j'ajouterai une dernière observatioa : les Indiens et les Chinois altendoient ce libérateur du côté de l'Occident; ceux de l'Occident, au contraire, tels que les Grecs et les Romains, l'attendoiert du côté de l'Orient ; or , la Judée est précisément dans cette position. Vous voyez l'admirable accord qui régnoit dans cette croyance générale de tous les peuples.

Ai-je besoin, maintenant,, de vous prouver un fait que tout vous atteste? Vous le savez , nonseulement les catholiques croient fermement que

(O Recherches sur TOrigine du Desp. oriental, ci. 10.

(2) Yoliu-y. Ruines.

ALPHONSE DE MÎREC OLT.T. ÏQl

ce réparateur attendu si long-teinps et si gé.')Gralemcnt, ce sauveur, ce roi , ee Dieu, ce con fjuérant, ce législateur , est venu quand et comme il devoit venir ; mais encore tous les cbréîiens grecs ou protestans, à quelque secte qu'ils appartiennent, partagent cette opiuîijn : les Mahoraétans pronoîicent la peine de mort sans rémission ni délai, contre quiconque nicroii La mission divine de Jésus- CJirist (i). Les Juifs eux-mêmes reconnoissent, dans les histoires qu'ils en ont faites, qu'il se donnoit pour le Messie, pour le fils de Dieu annoncé par les prophètes ; ils avouent qu'il prouvoit sa mission par de grands miracles. Pline, Celse^ Julien l'apostat et plusieurs autres auteurs païens, confessent également la vérité de ses miracles. Il est donc venu ; il a donc prouvé sa divinité; on y a donc généralement cru, puisque sa religion s'est établie sur les ruines de toutes les autres : j'avois donc raison de vous dire que tous les dogmes fondamentiiux de la Religion chrétienne avoient été constamment et généralemf.'Ut crus par la majorité des hommes, et que les philosophes qui nioieut sa vérité , n'avoient pas le sens commun , c'est-à-dire l'opinion commune au plus grand nombre n.

Aprè^s les lî^ttre$ que j'a^oîs n-çues de toi, et avec «e commencement de dispositious favo-

(i) Tableau général de l'Empire Ottoman;, par M. d'Ohsson, t. 5.

rables qu'elles m'avolent inspiré, je ne pouvois qu'être vivement frappé du tableau que mon curé venoit de me présenter. Aussi, quoique je prévisse bienquejeneresteroispas maître du champ de bataille, et beaucoup moins pour reculer ma défaite que pour résoudre tous mes. doutes, je voulus lui proposer une dernière difficulté dont la solution me parut nécessaire pour donner du poids à tout ce qu'il venoit de me dire : « Je conviens, lui répondis-je, que les philosophes incrédules ont une opinion contraire à celle du grand noml^re des hommes. Mais la raison n'est pas toujours du côté de la majorité et c'est souvent un devoir de s'en séparer.

— S'il n'étoit question, reprit-il, que de l'opinion momentanée d'une certaine quantité d'hommes divisés en deux sentimens opposés, votre observation seroit juste; mais ce n'est pas ce dont il s'agit ici. Je vous ai exposé Topinion constante, invariable, perpétuelle et uniforme du plus grand nombre des hommes, depuis qu'il en existe, jusqu'à nos jours, et vous concevez qu'il n'y a aucune comparaison à faire de cette raison gcîicrale du genre humain , avec ces opinions et ces croyances momentanées et locales qui peuvent, pendant un temps plus ou moins long, séduire plus ou moins d'esprits légers et amateurs de nouveautés. C'est un devoir de se soumettre à la première, c'est souvent une preuve de sagesse de se refuser aux secondes, qui n'ont pas pour elles, coin me celle-là, les caractères d'ancienneté, de généralité, d'universalité et de perpétuité, et

qui ne sont tout au phîs qa3 l'expression passagère des idées d'une multitude souvent ignorante et prévenue.

— Je conçois cette différence, lui répondis -je; mais enfin l'homme n'est il pas libre, et dès lors conuuent peut-il être forcé à soumettre sa raison à celle des autres?

— Il n'y est forcé qu'autant qu'il veut être raisonnable. Kien ne l'empêche de se conduire coQime les fous qui ne sont tels que parce qu'ils ont des opinions particulières qui s'écartent de celles des autres.

— Mais à vous entendre , on prendroit tous les philosophes pour des fous.

— Ils ne diffèrent, en effet, de ceux-ci que parce que leurfolie est volontaire; car si on vouloit rassembler toutes les opinions particulières qu'ils ont émises , on n'auroit pas de peine à en faire un recueil d'extravagances qui le disputeroient à toutes celles qu'on peut entendre dans les Petites -Maisons. Il y a déjà bien longtemps que Cicéron écrivoit « qu'il n'est point d'absurdité en morale qui n'ait été dite par quelque philosophe (1) », et nos modernes ne s'en sont pas montrés moins prodigues que leurs devanciers. Qui a produit chez eux toutes ces absurdités, toutes ces extravagances? C'est que chacun d'eux prenoit sa raison pour juge suprême et récusoit la raison ifénérale du eenre humain

(1) De Divinal, I. 11.

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est obligé de recevoir pour règle de croyance et de conduite, sous peine d'être regardé comme fou.

— Vous êtes bien aljsolu dans vos condamnations, M. le curé.

— Cen'estpasmoijMonsieur, qui les condamne, c'est la voix de tous les siècles qui s'élève contre eux. Parcourez en effet les écrits des auteurs les plus célèbres depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, et vous les verrez tous proclamer également cette vérité. Dans Hésiode, contemporain d'Homère, vous trouverez cette maxime : « Ce que plusieurs peuples attestent ne sauroit être faux (ij. » Sophocle vous dira que « celui qui croit avoir raison seul est vide de sens. )) Sextus Empiricus , exposant la doctrine d'Heraclite , vous apprendra que « la raison commune et divine, dont la participation constitue la raison individuelle est le critérium delà vérité : ce qui est cru universellement est certain. » Aristote avoue que «le consentement universel forme la plus puissante preuve. » Epicure enseigne de même que « ce sur quoi les hommes s'accordent est nécessairement vrai » ; maxime que Cicéron adopte et cite avec admiration. Le consentement commun est également, aux yeux de Sénèque , la marque de la vérité, Socrate, Platon, Quin» tilien , les deux Pline , et généralement tous les

(i) Pour ces passages et les suivons , voyez ie ch. xxviii de l'Essai sur l'Indifférence.

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philosophes de l'anliquité, ont également soutenu le mcme principe, et ils ont, en cela, été imités par les modernes, dont je crois inutile maintenant de vous citer les opinions en tout conformes, sur ce point, à celles que je viens de vous rapporter.

» Mais c'est peu de toutes ces autorités , je veux vous montrer encore comment tout seroit infailliblement confondu dans les sciences et dans la société, si on refusoit d'admettre le principe du sens commun ou de la raison générale.

» Et d'abord dans les sciences ; vous le savez , elles ont toutes pour premières bases des faits simples , bien vus , bien avoués et sensibles à tout le monde. Les mathématiques elles-mêmes qui paroissent porter la certitude à un si haut degré, ne reposent cependant en dernière analyse que sur le sens commun. D'Alembert l'a avoué : «Les théorèmes mathématiques, dit-il, considérés sans préjugé, se réduisent à un petit nombre de vérités primitives(i) », et ailleurs, il dit encore : (( Ce seroit une entreprise chimérique de vouloir y chercher ( dans les élémens de géoméirie) une rigueur imaginaire; il faut y supposer l'étendue telle que tous les hommes )a conçoivent (2). » Ces passages ne signifient-ils pas bien clairement qu'il faut en mathématiques, comme en toute autre chose, commencer par rcconnoltre l'auto-

(i ) Disc. prél. Je l'Encycl. (2) EncycL, art. Géométrie.

igG ALPHONSE DE MIRECOURT.

rite du sens commun ^ en partant de principes av®ués et reconnus par lui ? Il en est de même 'dans la jurisprudence. Tous les législateurs conviennent que l'équité naturelle est le fondement, la règle, l'interprète, le supplément des lois; or, qu'est-ce que l'équité naturelle, autre chose que le sentiment commun à tous de ce qui est juste ou injuste? De même encore en médecine, parmi ces divers systèmes, admis par4es uns et rejetés par les autres , il n'y a d'incontestablement certain que les découvertes et observations avouées de tout le monde, c'est-à-dire que ce qui est appuyé sur le sens commun.

» Maintenant il me reste à vous prouver que son autorité n'est pas moins écoutée dans les actions ordinaires de la vie, et je n'aurai pas besoin de grands efforts pour entraîner votre conviction sur ce dernier point. Poiu'quoi ditesvous , par exemple, qu'un zéro placé à la droite d'un chiffre décuple sa valeur ? uniquement parce que tout le monde a toujours opéré et opère encore ainsi; car tout aulre signe convenu auroit pu faire le raèîiie effet. Essayez à changer ce signe, que d'autres le changent aussi d'après leurs idées particulières, et vous verrez quelle belle confusion il en résultera. Quelle raison pour appeler ceci un couteau plutôt qu'une bouteille , et cela une bouteille plutôt qu'un couteau? pas d'autre que le grand axiome : Sic votncre patres. Essayez çei^endant à changer ces termes, que d'autres les changent également à leur bon plaisir, et vouR ferez renaître la coiifihion de la tour de

ALPHONSE DE j.llRi.COURT. 1 97

Babel, ii ne sera plus possible de s'entendre. Pourquoi vous dirigcrez-vous vers le nord , si vous voulez aller en Suède, et vers le midi, si. vous voulez aller en Italie? ; arce que tout le monde dit que la Suède est au nord, et l'Italie au midi. La valeur des monnoies est nécessairement conventionnelle j pourquoi cependant ne prenez-vous pas une pièce de cinq francs pour vingt francs et une pièce de ''iiigt francs pour cinq francs? Parce que c'est la valeur que tout le monde leur donne, et que si cliacun vouloit leur en attribuer une différente; il n'y auroit plus de commerce possible.

» Ainsi, Monsieur, vous le voyez maintenant, c'est l'opinion de tout le monde que j'ai appelée la raison générale du genre humain ou le sens commun qui décide de tout , dans le commerce de la vie, dans les arts, dans les sciences, dans tout ce qui peut frapper nos sens, ou occuper notre esprit; et en y réfléchissant, vous reconnoîtrez facilement quil ne sauroit en être autrement. Car, selon la judicieuse remarque de Pline le jeune : « 11 vaut mieux [croire à tous qu'à un seul. Un homme peuljtromper et être trompé ; mais nul ne trompa jamais tous les hommes ni ne fut trompé pareux(i).)) IMaintenant appliquez cette règle à la Religion chrétienne, que je vous ai prouvé avoir pour elle Tassentiment général de tous les siècles , de tous les hommes et de tous

(i) Pline, in Pan. Trajan, cap. lvh.

igS ALPHONSE DE MIRECOURT.

les peuples, et dites-moi comment vous pourrez encore récuser sa vérité. L'impie qui veut proférer un tel blasphème est obligé de se dire : « Le monde entier, depuis qu'il existe , s'est trompé et se trompe encore ; moi seul je connois la vérité. » Je vous laisse à décider. Monsieur, si un tel orgueil n'est pas bien voisin de la folie , et si celui qui s'en rend coupable n'est pas plus digne des Petites-Maisons que de notre confiance. »

Telle est , mon ami j la substance de la conversation que j'ai eue avec mon curé. Je l'ai revu deux fois depuis , et je lui ai fait quelques autres questions auxquelles il m'a donné des réponses également satisfaisantes. Si ma lettre n'éloit déjà aussi longue, je te les rapporterois de suite j mais ce sera pour la première Jois.

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