MIRE COURT
Paris, ce 8 septembre 18^2-.
Quelle -triste cervelle que la tîeiuie, mon pauvre Alphouse ! Je rougis vraiment quand je pense que j'ai donné des leçons à un garçon qui me fait aussi peu d'honneur. Quoi ! parce qu'un bon vieillard te caresse à défaut d'autre; parce qu'il t'étourdit de son bavardage, qu'il a quelque peu d'instruction et quelques bonnes qualités, te voilà tout de suite presque rend ul J'ai tardé exprès à te repondre pour voir jusqu'où iroit ta foiblesse. J'ai bien ri, tu peux m'en croire, en lisant la déclaration qui termine ta dernière lettre. Heureusement j'ai eu la discrétion de ne la montrer à personne; car autrement tu aurois été un homme déshonoré à tovit jamais : « Si je juge ce grand sacrifice nécessaire, je saurai le faire, quoi qii'il m'en coûte. » Sais-Iu bien qu'il y a là dedans du romantique, du suWime, de l'héroïque, et raille autres belles choses? Allons . mon chery ceins tes reins du cordon de saint François ; affuble-toi du capuchon, et le chapelet au côté, va quêter ta subsistance de porte en porte : ou si ce
genre de vie te paroît encore trop mondain, Ta l'enfoncer dans quelque sombre forêt, ou te perdier au haut de quelque rocher, et là , dévot ermite, tu pleureras tes péchés et tu prieras }X)urnous, pauvres réprouvés, qui passons tristement notre temps à courir les bals, les spectacles, les fêtes; à sabler le Champagne et à courtiser ces objets séducteurs... Mais je m'arrête, car je pourrois te faire revenir Teau à la bouche , el je ne veux pas m'opposer à ta sainte 'vocation.
N'as-tu pas de honte vraiment de prêter une aussi sérieuse attention aux discours de ce bonhomme d'oncle? Peut-être en a-t-ilfait, dans sa jeunesse, plus que toi et moi. Tu connois le prov<*rbe : « Quand le diable devient vieux, il se fait ermite. » Laisse-le donc expier ses péchés et fais ce qu'il a fait; dans quarante ans tu commenceras à penser si tu dois l'imiter ^également diins sa pénitenee. Qui sait? peut-être qu'à ce moment , quand je n'aurai plus que faire des plaisirs du monde, moi aussi j'entrerai avec toi, par passe-temps, daiis la confrérie des dévots. Mais en attendant que nous récitions ensemble le chapelet, buvons, mangeons, amusons-nous ; la vieest trop courte pour en perdre les moindres instant eu discussion sur des choses auxquelles nous ne pouvons rien connoître.
Voilà en deux mots , mon cher, la meilleure de toutes les raisons que tu puisses donner à ton oncle. Qu'il ait étudié sa Religion tant qu'il aura voulu, je lui défie d'apporter aucune preuve de sa vérité, à laquelle nous , dont il raille si agréa-
blement ce qu'il appelle l'ignorance, ne puissions faire de sérieuses objections : il suit donc de là qu'elle n'est pas aussi évidente qu'il le prétend. Et pourquoi veut-il alors que nous allions nous gêner pendant toute notre vie pour une chose qui, à la rigueur, peut être vraie, comme aussi elle peut ne pas Têtre? Si Dieu avoit véritablement voulu que nous y crussions, il lui auroit donné un tel degré d'évidence que nous n'aurions pu lui refuser notre assentiment-, et puisqu'il la laisse couverte d'un voile si épais, n'est-il pas raisonnable de penser qu'il se soucie fort peu que nous y croyions ou n'y croyions pas? Cette opinion d'ailleurs est plus honorable pour lui que celle des théologiens qui le rendent si jaloux de nos hommages, comme s'ils pouvoient ajouter quelque chose à sa gloire et à son bonheur. Avec ce seul raisonnement , d tu sais le faire valoir, tu peux le tenir en échec pendant tout le séjour que tu feras chez lui. Arrange-toi pour en avoir assez; car, pour le moment, je n'ai ni le loisir ni l'envie de perdre mon temps à t'en fournir d'autres. Tu es tellement absorbé dans tes discussions que, dans tes dernières lettres, tu ne me demandes même pas de nouvelles. Il y en a cependant ici quelques-unes auxquelles tu ne pourras fempêcher de prendre part. Ce pauvre Framecourt a terminé lundi derniersa dél>ile existence. A trentedeux ans, il meurt de consomption : c'est fâcheux, mais il a dû le regretter moins qu'un autre, car U a plus vécu pour les plaisirs, pendant ce court espace de temps , que bien d'autres pendant la
plus loDg^ie carrière. Ses parens l'ont tourm<.'nté pour qu'il appelât un prêtre; il s'y étoit longtemps refusé, cependant, lorsqu'il a définitivement compris que c'ëtoitfait de lui et qu'il falloil partir, il a commencé à montrer de la foiblesse et il l'a demandé lui-même à grands cris. On s'est empressé d'en aller chercher un ; mais lorsqu'il est arrivé , le malade n'avoit plus sa raison, et il n'a pu rien faire.
La petite comtesse a rompu avec le marquis, qui en dit maintenant pis que pendre. Son successeur est encore un secret dans lequel cependant le public ne tardera sans doute pas longtemps à être admis. On nomme plusieurs prétendans, mais il n'est pas sur que son choix soit encore faîl.Sa maison est toujours aussi brillante; on y joue un jeu d'enfer. Le chevalier de Miremont y a perdu dernièrement vingt mille francs ; il est parti comme tin furieux pour ses terres, où il va faire payer cet échec à ses pauvres fermiers, auxquels il ne ménagera pas les frais, s'ils n'ont pas d'argent comptant à lui donner pour prendre sa revanche et satisfaire à quelques créanciei^ ui commencent à le presser sérieusement.
On dit que nous allons perdre le jeune Bach^mont que nous trouvions si aimable et qui nous donnoit de si jolis déjeuners. Il paroît que son père a fait une fausse spéculation dans laquelle il a perdu immensément, et qu'il a éprouvé, e.i outre, une forte banqueroute de près d'uu miîlion. Voilà ce que c'est que ces fortunes de banquiers : aujourd'hui tout cousus d'or, et demain
9ur la paille. J'en suis fâché pour son fîls, qui étoit un bon enfant, et pour ce pauvre Fiesac qui avoit placé près de cent mille francs chez lui à gros intérêts. Il y a de mauvaises langues qui prétendent quesa faillite n'est qu'une spéculation pour se dédommager de ses pertes mais je n'en crois rien.
Cet étourdi de Saint-Ange , si volage lui-même, ne s^est-il pas avisé dernièrement d^ètre jaloux de sa femme? Il s'est offensé des assiduités de Bouvtlle auprès d'elle et lui a cherché querelle. Ils se sont battus, et il en est résulté un grand coup d'épée qui a mis le soupçonneux mari au lit pour sis mois au moins, à ce que prétendent les médecins. Les projets de vengeance qu'il y formoit contre sa femme ont tellement effrayé celîe-ci , qu'elle a cru prudent de s'y soustraire par la fuite : elle court le monde en ce moment avec son chevalier.
Paris est assez triste dans cette saison. La so ciété est dispersée, tout le monde est à la campagne; les spectacles ne sont pas lenables par la grande chaleur qui y règne : aussi je pars demain avec Forlis pour son château de Marville. Adresges-^-moi tes lettres, et surtout tâche que je n'aie plus à rougir de moii élève.
LETTRE SIXIÈ.ME.
ALPHONSE DE MIRECOURT A EDOUARD DE EOiSEMONT.
Surville, ce i5 »eptembre 18:^7.
Que de fâcheux événemens depuis mon départ de Paris! Je plains de tout mon cœur ce pauvre Framecourt. Quelque abondamment qu'il ait joui des plaisirs de la vie, pendant sa courte existence ^ il n'en est pas moins dur de mourir à trente-deux ans,* et je doute fort que le souvenir du passe ait pu lui adoucir, à ses derniers momens , les regrets qu'a dû. lui causer la perte de ces longues années dont il s'est ainsi privé par sa faute. Mais surtout, s'il est mort, comme paroîtroit l'indiquer la demande tardive qu'il a faite d'un piètre, avec des doutes sur son avenir, quels n'ont pas du être ses remords et ses craintes!
Sais-tu bien que si j'avois raconté à mon oncle tous ces malheurs que tu me cites d'un ton si indifférent, il y auroit trouvé un beau texte de déclamation contre le monde? Et entre nous, il n'auroit pas si tort. Mais rassure-toi, je n'ai pas commis cette imprudence : quelque effet que ses leçons aient produit sur moi, j- tiens à ma chaîne
42 ALPHONSE DE xMIRECOURT,
par de trop doux souvenirs, pour pouvoir la rompre aussi facilement.
Je m'indigne quelquefois de la sentir encore peser sur moi, et j'y reviens l'instant d'après plus fortement que jamais. Je suis vraiment dans une position où je puis dire, à la lettre, que je ne sais ce que je veux. Quand j'entends mon oncle , et plus encore , quand je le vois si bon , si doux, si aimé, si heureux et si digne de Têlre , il me semble que tout est fini, et que je vais chercher à jouir du même sort par la pratique des mêmes vertus j mais quand ensuite ma mémoire vient me rappeler le souvenir de Paris et de ses plaisirs, adieu toutes mes résolutions-, je brille de quitter ce tranquille séjour et de me retrouver au milieu d'un monde trop séduisant , malgré ses dangers, pour pouvoir jamais être oublié.
J'espérois que ta lettre feroit cesser toutes mes irrésolutions , et que tu saurois me fortifier, par de bonnes raisons, dans ces sentimens que tu m'a^ inspirés et qui causent aujourd'hui mon tourment : à quelques lignes près , qui encore me paroissent bien foibles. malgré toute l'envie que j'aurois d'y applaudir, et qui ne m'apprennent que ce que je savois déjà tout aussi bien que loi, je n'y ai trouvé que des plaisanteries sur une matière fort peu plaisante cependant. Jesuîs bien étourdi j'en conviens; néanmoins, ici où je ne suis pas assez distrait pour ne jamais réfléchir, quand je pense à ce mot , une éternité ^ j'avoue que tonte ma légèreté disparoîr, et que je ne pufs m'empècber de trouver qu'elle mérite plus d'at-
Mention que nous ne lui en donnons. Ta lettre eile-même, toute passablement impie qu'elle est, a augmenté en moi cette disposition. Tu reconnois que la Religion peut, à la rigueur, être vraie, comme elle peut aussi , ajoutes-tu, ne l'être pas : mais si elle est vraie , (jue n'avons-nous pas à craindre? Écoute ce que pensoit à ce sujet La Bruyère, dont je lisois dernièrement les ouvrages daus la bibliothèque de mon oncle; j'ai transcrit ce passage CKprès pour te l'envayer : « La Religion est vraie ou elle est fausse, dit-il; si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années perdues pour l'homme de bien , pour le chartreux ou le solitaire : ils ne courent pas un autre risque. IMais si elle est fondée sur la vérité même , c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vicieux 1 L'idée seule des maux qu'il se prépare me trouble l'imagination ; la pensée est trop foible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même dans le monde nioins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la Religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu (i). »
Si nous nous rassurons en comptant les auteurs qui pensent comme nous, il me semble que nous devrions, par la même raison, nous effrayer en comptant ceux qui pensent autrement, et qui les valent bien. Celui que je te cite ne me paroît
(i) Ch. XVI, des Esprits forl>i
pas fort épfis des incrédules, car il dit au commeiiceraoïit du même chapitre : « Les esprits f(M"ts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande foiblesse que d'être incertain quel est le principe de son être , de sa vie , de ses sens, |de SCS connoissanceS; et quelle en doit être la fin? quel découragement plus grand que de douter si son âme n'est point matière comme la pierre et le reptiie> et si elle n'est point corruptible comme ces viles créatures? N'y a-t-il pas plus de force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un Être supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous doivent se rapporter ; d'un Etre souverainement parfait, qui eôt pur, qui n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et , si j'ose dire , une portion comme esprit et comme immortelle? »
Ne crois pas, malgré tout ce que je viens de te dire, que ma conversion soit déjà faite : je ne pense an contraire qu'en tremblant à sa possibilité; et si je trouve qu'il faut de bonnes raisons paur braver des menaces aussi terribles que celles de la Ptcligion, je n'en exige pas de moins bonnes pour renoncer à des plaisirs qui me sont aussi chers. Puisque tu m'abandonnes, je vais faire mes efforts pour me suiRre à moi-même, et depTiis hier, j'ai commenoé à mettre par écrit, pour être plus sûr de n''en oublier aucune, les objections que je veux faire à mon oncle : une fois que mon travail sera fini, alors j'aborderai franchement la question avec lui, et la discussion «ra vite.
Depuis ma dernière lettre, cous n'avons pas eu de conversation suivie sur ce sujet: seulement quelques phrases indirectes qu'il a trouvé Toccasion de m'adresser de temps en temps, mais rrên de sérieux. Il est vrai que nous avons presque fait les petits libertins : trois grands diners dehors, deux au château et plusieurs parties de chass-e, ont pris tout notre temps. Malgré cette dissipation dans laquelle nous avons vécu, j'ai cependant entendu plusieurs leçons qui ne m''étoient pas adressées , mais qui ne m'en ont pas fait moins d'effet Tu ne te figures pas quel est Taplomb et l'esprit d'à-propos de mon oncle, chaque fois qu''il veut répondre à ceuxquis'émancipent un peu devant lui sur le compte de la ricligion. Il a même par fois une manière à Lii de présenter ses observations, qui les rend tout à fait désespérantes pour ses adversaires. Je me suis tenu les côtés, Tun de ces jours derniers, pour ne pas éclater de rire de la confusion dont il couvrit un petit incroyable , tout frais débarqué de je ne sais où , et qui se croyoit sans doute un grand personnage, parce qu'il parloit de tout à tort el à travers. Ce petit monsieur s'avisa de vouloir perslffler la foi chrétienipe et s'amusa à gloser sur cette maxime de l'Evangile : Heureux les simples d^ esprit ! Il faisoit cet effort de génie devant cinq ou six personnes alors rassemblées dans une embrasure de croisée. Mon oncle, qui lui avoit laissé le champ libre jusqu'à ce moment pour toutes ses autres bêtises auxquelles il n'avoit rien répondu , ne crut pas devoir laisser passer
46 ALPHONSE DE MIRECOURï.
de même le peiTide commentaire qu'il faisoit de ces paroles, et comme celui-ci qui, à coup sur, n'est pas physionomiste, s'adressoil à lui pour avoir son approbation : « Je ne partage pas votre opinion, lui dit mou oncle, car j'aime mieux être simple d'esprit avec de bonnes gens tels que Bossuet, Fénélon , Pascal, Racine, Tureune et Condé , que grand génie avec les libertins, les escrocs, les voleurs et les galériens. J'ai même dernièrement renvoyé un de mes domestiques, uniquement parce que je me suis aperçu qu'il commençoit à s'élever à la hauteur de ces messieurs. » Si tu avois vu la figure de mon petit bonhomme à cette réponse et le demi- tour à droite qu'il a fait , pour aller, tout en sautillant, arranger sa cravate et refriser ses cheveux près d'une glace, à l'autre bout du salon, tu n'aurois pas eu, comme moi, la force de garder ton sérieux. Je me suis retrouvé auprès de lui, cinq minutes après, et comme il ne nous connoissoit ni l'un ni l'autre, il m'a fait de grandes plaintes de l'impolitesse de ce vieux monsieur, et il n'a pas manqué de me dire que, à coup sur, ce ne pouvoit être qu'un éteignoir : a II est bienheureux de son âge, a-t-il ajouté, sans cela je lui aurois appris à mesurer ses paroles. » J'étois en gaîté; cette ridicule bravade me fit penser que mon homme n'avoit pas plus de cœur que d'esprit. Je voulus m'en assurer et je lui dis : « Qu'à cela ne tienne j je suis son neveu, et prêt à vous répondre pour lui. » Sa couleur et son ton changèrent de suite. Après une pause d'un moment :
a J'en suis enchanté pour vous, me répondit-il : il a un air très- respectable, ce monsieur-là. » Là dessus , nouveau demi-tour à droite,et un quartd'heure après je le vis monter en voiture pour retourner chez lui.
Cela n'est, pour ainsi dire, qu'une farce que je te raconte pour t'amuser, quoique cependant le mot de mon oncle reste, et que tu aurois du mal il y reprendre quelque chose. Mais je Tai vu engagé dans des discussions plus sérieuses, et où j'ai pu remarquer de même combien le monde a souvent tort dans les reproches qu'il fait à la Religion.
Nous étions à dîner dans un château voisin* On vint à parler d'une personne qui avoit la réputation d'être fort dévote , et qui venoit de perdre un procès considérable d'où dépendoit sa fortune et celle de ses enfans. Plusieurs convives assurèrent qu'elle ne Tavoit perdu que par sa négligeoce , et pour n'avoir voulu se déranger en rien des minutieuses pratiques de piété dont elle s'éloit fait une habitude, se remettant de tout, disolt-elle, aux soins de la Providence. Cette conduite, comme tu penses bien, fut généralement blâmée; plusieurs même commencèrent à en prendre occasion de tourner la piété en ridicule. Mon oncle, qui n'avoit encore rien dit, prit alors la parole, non pas, comme je le craignois , pour prendre la défense d'une négligence coupable, mais pour empêcher les fausses conséquences qu'on vouloit en lirei". Il montra combien il seroit injuste de décrier la piété, pour des
4 s ALPHONSE DE MIRE COURT.
fous qu'elle est la première à condamner : « Si l'on voit, dit-il, certains dévots tomber dans ces excès, c'est à la fausseté de leur esprit ou à la iâchetéde leur caractère qu'il faut l'attribuer : supposez -les impies, ils n'en deviendront ni plus sensés ni plus actifs. )> Une vieille dévote qui étoit à ce diner^ne put approuver ce discours de mon oncle : « Quoi I Monsieur, lui dit-elle , vous qui passez: pour un homme si pieux , vous aoci*sez la piété? — Dieu m'en préserve! Madame, lui répondît-il, je n'attnque que ses abus. — Peul-on avoir trop de confiance en la divine Providence, continua-t-elle? Est-oe que Notre-Seigneur ne nous a pas défendu de nous inquiéter de la nourriture et du vêtement ?^ — Oui , Madame, il nous a défendu d'en prendre des soins trop excessifs; mais il n'a nulle part promis aux paresseux de leur envoyer des habits tout faits et du pain tout cuit, s Ce mot de paresseux parut la choquer, et elle reprit avec aigreur : « Peut-on nommer ainsi des gens qui ne négligent les choses de la terre que pour s'occuper de celles du ciel? — Ce n'est pas moij Madame , répartit mon oncle , qui leur ai donné ce nom, c'est quelqu'un dont vous ne révoquera pas l'autorité, c'est le grand Bossuet. ftll y a, dit-il, un abandon à Dieu qui vient de force et de piété; il y en a un qui vient de pareî^e. S'abandonner à Dieu sans faire de »on côté tout ce qu'on peut , c'est lâcheté et nonchalance... Ce n'est pas en vain qu'il nous a donné une sagesse, une prévoyance, une liberté; il fcut que nous en usions. Ke le faire pas, et dire
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en son ccenr: J'abandonnerai tout au hasard , et croire qu'il n'y a point de sagesse parmi les hommes, sons prétexte qu'elle est subordonnée à celle do Dieu; c'est disputer contre lui, c'est vouloir secouer le joug et agir en désespéré (i).» — Je ne savois pas, «iil notre dévote, que monsieur Bossnet eût parlé ainsi. — ^Vous pouvez encore, dit mon oncle, y ajouter Massiiion , qui a répété la même vérité en d'autres termes : «C'est se faire une fausse idée de la piété, dit ce grand orateur^ de se la figurer toujours timide, foiblu, iudécisej scrupuleuse, bornée, se faisant un crime de ses devoirs, et une vertu de ses foiblesscs; obligée d'ogir et n'osant entreprendre j toujours susj)endue entre les intérêts publics et ses pieuses frayeurs, et ne faisant usage de la Religion que pour mettre le trouble et la confusion, où elle auroît dii mettre l'ordre et la régie. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent à la piété, mais ce ne sont pas ceux de la piété môme; c'est le caractère d'un esprit foible et borné, mais ce n'est pas une suite de l'élévation et .ie la sagesse de la Religion : en un mot, c'est l'excès de la vertu , mais la vertu finit toujours où Texcés commence (?.), »
Tu sens bien qu'après ces deux citations de messieurs Bossuet et Massillon, notre dévote n'eut plus rien à dire, et tous ceux qui a voient ap|Toté à bjisLT quelque agréable impromptii sur
(i) Fol. sac lir. vu, art. 6, prop. u.
(:i^ l-C l-Camiva. serm. du D'uii. dus R;!m'j;s.Li.?.
5o ALPiîO.VSE DE MinECOURT.
la piété, en furent pour leurs frais d'imagination.
Mais c'est surtout dans la circonstance qne je vais te raj)porter, que mon oncle m'a le i)las étonné par la facilité de son éloculion et par la force de son raisonnement. C'étoit à la suite de l'un de ces deux grands dîners qu'il a donnés et dont je t'ai parlé. Après qu'on eut bien politique, la conversation s'engagea sur un livre de philosophie qui venoit de paroître, et une personne de la compagnie en prit occasion d'exalter avec emphase les lumières que cette science avoit répandues et les services qu'elle avoît rendus : cette personne parloit bien , et fut généralement a|)plaudie. Mon oncle, à qui ce nom de philosophie fait, je croîs , à peu p. es le même effet q- e la vue de l'eau sur les hydrophobes , ne vouUu pas laisser passer ce discours sans réponse : " Je me plais j Monsieur, dit-il à l'orateur, à rendre justice au talent avec lequel vous venez de nous faire un aussi brillant tableau de ce que vous ap- •j>elez le3 hcureix résultats de la philosophie. Toutefois, avant d'ar-plaudir aux éloges que vous lui avez donnés, comme il y a deux sciences qui s'en attribuent également le nom , et que j'estime l'une aulant que je méprise l'autre, je crois à propos de vous expliquer mon opinion sur toutes les deux , afin qu'on ne se méprenne pas sur celle à laquelle je rends mes hommages.
» Il e^t, comme Tobserve très-bien un judicieux arlenr, une philosophie universelle, une philosophie toujours subsistante au mJlicu des erreurs
ALPHONSE DE MIRECOURT. 5l
Lumaincs, une doctrine tonjouis triorapîiante des variations de l'esprit. Elle brille dans les âges bar- ])ares comme ddns les siècles éclairés j elle sort inticte du milieu des révolutions; elle survit aux persccutions et a l'ignorance, elle est toujours ia même, toujours pure, toujours sublime : telle on la trouve à la première origine des hommes, t'iie elle se rencontre dans le cours des , âges, telle elle se conserve encore aujourd'hui sous lîos yeux, dans les sociétés corrompues par les lumières modernes (i). C'est cette philosophie, Monsieur, que je me plais à entourer de tous mes respects, parce que si elle n'est pas la Religion même, du moins elle se confond avec elle -, elle lui prête ses armes pour combattre leurs ennemis communs ; elle donne des forces à notre esprit, elle agrandit notre intelligence.
î) Maintenant il en est une seconde qui veut marcher sans autre appui que sespropres forces^ et qui prétend n'avoir besoin d'aucun secours étranger pour remplir l'objet qu'elle se propose : celle-là, je la méprise dans sa source, qui n'est et ne peut être que l'erreur, autant que je la crains dans ses effets, qui ne sont et ne peuvent être que le malheur des individus et la ruine des sociétés. Les succès qu'elle a obtenus et Tenihovisiasme qu'elle a inspiré ne sauroientm'ébl'ouir en sa faveur. De tout temps , l'iiorame a été inconséquent; en flattant ses passions et son inté-
(i) Lauroulie, Inlr. à la Philosophie, eh. ir.
52 ALPi'iOXSE DE ilirvECOURT.
rct (1(1 moment, il n'a toujours élu cj'ie trop tkcile de le séduire. Sans donc m'occfipef de ce chorus d'applaiidisscmens dont elle se moiitre environnée.', je veux, [)0ur m'assiirer de la con^ fiance et de l'amour c[u'elie me'rite; rechercbeû d'abord cetju'elle est, et je trouve pour solution à celte première question, qu'elle n'est Ici nno science, ni une doctrine, ni même un système. Quel nom donner, en elTet, à cette divagation continuelle de mille esprits divers qui tous, se combattant^ se déchirant, s^entre -détruisant, ne laissent dans mon âme que le pénible dégoût que lui TaspFrent tant de contradictions, eu milieu desquelles je chercherois en vain une vërito constammeïît avouée, un principe anlversellement reco?inu ?
)> Si je rinîerroge ensuite pour connoîîre au moins quel est son objet ; Kons recberchona la vérité, me répondront ses plus fametix doctcQr.'^i Ce but est louable sans doute ; mais depuis qu'il e::istede ces philosophes qui recherchent la vérité, quelle vérité ont-ils découverte? Est-ce à eux que nous de\'ons la connoissance d'un Dieti, celle de l'immortalité de notre âme , celle dc3 récompenses ou des chàtîraensqni nous attendent dans l'autre vie? Sont ce eux qui nous ont ap^ |,ris a aimer notre prochain comme nous-mêmes , à être laborieux, chastes, vigilans, bons amis, bons citoyens, bons j ères ^ bons époux ? Non , toat^ ces vérités et tous ces préceptes étoient connus avant que la philosophie existât. Quelle eît donc son utilité, lorsqu'il est aussi constant crtie
AL?riO."5E T)E irmECOLTvT. 66
la vérité, qu'elle fait profession de recberclicr, Oit déjà <3écouYcrte, cl qu'après des milliers d'ani:écs d'cfToils , elle est encore i in pi lissante à bous en raonU'er une seule dont nouî iiil soyons redevables?
t Si SCS effets sont nuls pour le bonheur du riiommcj combien au contraire ne sont-ib pas funestes à son repos et à la tranquillité des Etats? u Audacieuse et téméraire, secouant tout jo'.ig, opposée à tout culte, ennemie de k Divinité mécie , elle rompt les liens les pins sacrés de la ileligion et de la morale, et n'en vouloit , <lisoi*cUe, qu'à la superstition et au fanatisme. Soos |)rc;este de prendre en main les intérêts des peuples, elle les divise d'avec le souverain et porte le souverain à se défier de son peuple, tandisque la confiance et Fnniour doivent les réunir. Partout où elle voit des cbefs et des maîtres, elle Cfie au despotisme et invite à le confondre avec nue autorité légilim.e , dont toutefois les abus même seroiont moins à craindre que ceux d'uno liberté e:icessive et d'une entière indépendance. Elle nous arme contre les princes et contre Les lois, en ne cessant de déclamer contre leur tyrannie. Elle resserre les cœurs et les rend durs et insensibles en leur inspirant un secret égoïsme, en les attachant à leur intérêt personnel, dans ces mêmes livres où elle nous parle si souvent d'hiîmanilé et de bienfaisance. Elle énerve les hommes et prépare la ruine des em])ires en faisant l'éloge des passions, du luxe et de la voli;p!é... Qne dirai-jc enfin? Elle nous trompe,
54 ALPHONSE DE MîRECOL'RT.
nous éblouit , nous avLMJgle en promcitanl de nous éclairer (i).
» Sous quel rapport mériteroit donc nos hommages une philosophie vaine dans son objet, pernicieuse dans ses efFets, et j'ajouterai, oi finissant, méprisable dans ses chefs? Si j'examine en eifet la conduite des plus célèbres d'entre eux, quel filtre sentimeut que celui du mépris pourrai-jc avoir pour uu lîayle, par exemple, qui se vaute de prolcster conlre tout ce qui se dit et ce qui se fait , et qui porte cet amour de la contradiction jusqu'à contester un événement avoué et reconnu par l'Europe entière et dont il avoit sous les yeux les preuves parlantes (2',? pour un Voltaire, que dis [Jiéraoiresauthcntiques uous peignent ingrat, calomniateur, voleur, menteur, insolent avec ses inférieurs et rampant jusqu'à la bassesse avec ses supérieurs , sacrifiant toute autre considération à celle de son amouc propre et ne connoissant d'autre loi qîie son intérêt, d'autre règlo que ses passions, d'autre guide (pie son a:iibitioh ? pourjui Rousseau qui avoue n'écrire que dans ses accès de fièvre, que domine un sot orgueil et qu'asservissent de hon-
(t' Comte de Valuiont, Lettre 4^.
(2) Dans une comungnie nornbreiîse à La Haye il soulifitque les Français n'avaient point perdu la célèbre halaillo de ILchslel, quoique toutes les Gazelte> rcus>ent annoncé , '|ue Us suites de ct'tte bataille fussent vieillies, «u qu'il se trouvilt là nïêuie présens lV^u^ tCTKXis qui y avoienttléfaitspi isoujiiiers.
teuses inclinalions, qui coinjDOse un tr;iitc d*éJ:icalion pour les cnfaiis et qui envoie les siens à l'hôpital? pour im ilclvétius, l'avocat des prostituées et des vices les plus infànics? pour nu d'Alembcrt, modèle achevé d'hypocrisie, et pour tant d'autres enfin qui, marchant sur d'aussi glorieuses traces , ont fait du mensonge et de la calomnie un principe, une habitude, ua devoir même ? »
Si tu avois été là , j'ignore si tu auroîs pu trouver quelque chose de bon à répondre à mon oncle; mais ce que je puis te dire, c'est que l'avocat de la philosophie, qui cependant ne paroissoit pas un sot , fit de vains efforts pour la relever de cette condamnation, il voulut opposer à ce que mon oncle avoit dit de la conduite des philoso[-hes un tableau de celle de bien des chrétieiis, et même d'un certain nombre de prêtres que l'histoire nous montre coupibles de ^;rands vices et de grands criuies; mais il eut bienlùt la Louche fermée par celte seule observation , à laquelle en eli'.t je ne vois pas de réplique possible: (( Les chrétiens qui se li\ rent au vice agissent évidemment contre la doctrine qu'ils professent; les philosophes qui tiennent la même condiu'te sont au contraire conséquens avec les principes qu'ils proclament dans leurs ouvrages. Quelle comparaison pouvez- vous établir ewtre uno croyance qu'il faut abandonner si l'on veut devenir criminel, et une antre qu'il faut démentir si l'on veut vivre vertueux ? n
'.'omme je te l'ai annoncé au commencement
50 ALPHONSE CE mIT.^COZRT.
de maleltre, tu vois que, sans a\otr eu de conversation pailiciilièrc avec uion oncle, je n'en ai cependant pas moins entendu parler sur la Religion. J'cti trouvé ces discussions tellement inlé^ ressautes que, pour ne pas te les donner tronquée':, j'ai pris la peine de copier moi-même, dans les auteurs, les passages que mon oncle avoit cités. Tu ne m'en remercieras peut-être pas; mais ce n'en est pas moins un bon oilice que je te rends, en échange des plaisanteries dont tu m'accables.