‹ Alphonse de MirecourtChapitre 5 sur 21 · LETTRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LETTRE HUITIEME

DU 3IÈME AU jliME.

SurvIIle, ce io septembre 1S27.

Je vouîois l'écrire hier, mais le temps a été si beau que j'ai préféré faire une battup, qui nous a valu quinze lièvres et vingt huit perdreaux; arjourd'hui que je me repose, je vais employer mon temps à te coutiuuer le récit de vùsl couversation avec mon oncle.

J'en suis resté au moment où il vcnoit de mo

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prou'Tr que no'is devoTis un culte à Dieu> Ne Iroiivaut riv^fi àicpondr'c; aux raisons (|u';l rneàoa? iioit, jo lui accordai sa proposition , mais je conte-tai la nécessité d'iui culle extéricuL- : « C'est eu esprit et en vcrilé, lui dis-je, que Dieu veut être honoré, et toutes ces prati([ues extérieures de piété, tontes ces céiémonies de l'nglise, cette pouipe qu'elle dé'jloiedans se3 fètes^ m'y parois sent lont à fait inutiles. «

Ci L'objection oue vous faUes, me répondît-il, n'est pas noîîvelie; il va long-lenips qu^elle R été réfutée pour la première fois, et ceux qu'elle séduit encore aujorird'hui sont bien inexcusables. Sans doute Dien nesauroitse contenter de-i marques extcrienres do notre piété ; cnais si elles sont nécessaires, OQ môme seulement utiles piOïîr f-dire naître en nous ces sentimcns inîérieui's d'amour, de re^'^pect , d'adoration , de reconnoissaoce, que nous lui devons à tant de titres; si elle^s servent également a entretenir ci\3 sentimens dans no5 cœurs, à les y nourrir, à les y forliEer, c^^mment oserez-voos les condamner ? et ponvez-Yons douter qu'elles ne produisent ce5 effets? L'expérience ne nous apprend-cUe pas qu'il faut des spectacles {)onr attaclîer le penpie , et qu'une religion dépouillée de loct appareil ïui^ lérieur seroit bientôt ^ selon la judicieuse re:m arque de l'Ami d^i komineâ^ \Q.\à^x\iQ dans l'empire de h Innc? aTout ùe qui frappe nos sens, comme la bcauîé des lieui;^ Toi-dre dans les ctbseinblé'^, le silence, le chant, la maj,'5:é des cérémo4iicii Itint cela-, dit le sayant Ficury,

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aide même les plus spirituels h s'élever à Dicn, el est absolinnent nécessaire aux geiis grossiers, pour leur douuer une grande idée de la ileligioii et leur en faire aimer rexercice (i). » Les protestans, qui ont renoncé à tout culte extérieur, ont plus d'une fois regretté de s'être ainsi privés de ces douces impressions qui nourrissent notre foi parles sentiniens d'une dévotion alTectueuse. Un pliilosophe anglais, témoin de l'effet que produisoit sur le peuple chrétien la pompe des cérémonies 5 n'hésita pas à dire : (( J'enviois leur état, et je raaudissois au fond du cœur l'orgueil de la philosophie qui, avec sa froideur et ses triomphes insipides, nous laisse dans une espèce d'apathie stoïque, et anéantit les plus douces émotions de l'âme (2). •» Un de leurs ministres, à la vue d'un excellent tahleau de Jésus-Christ souffrant , qui est dans la galerie de Russeldorf , s'écria : aMauidit soit Calvin , pour avoir osé proscrire les saintes images] Cet aspect de mon Sauveur fait sur moi plus d'impression que tous les discours que j'ai jamais' entendus ou que j'ai fait moimême.)) «'^Juand je n'auroispasvu. demespropres yeux , avoue le conte de Stolberg après sa conversion, la chute presque totale du protestantisme, je n'aurois pu tenir plus long-temps dans ces halles sans autel et sans prœsens numen (5).» » Je voudrois, continua mon oncle, me rap-

(i)Introd. liist. eccj.,part. 1, c. 6. (2)Brydoue, Voy.ige en Sicile et à Malte. (3) Lettre à Lavaler, 26 octobre i8uo.

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peler assez un morceau qui m'a toujours paru ! fort satisfaisaii! , poiu' pouvoir vous le ciier de méuioire;mais si vous désire /i le connoître, nous pouvons passer dans ma bibliothèque, et je vous le donnerai à lire. »

J'acceptai sa proposition, et je fis n^cme miei>K que ce qu'il m'oii'roir , car je fus si content de ce passai^e qie je le transciiN is cq entier pour te l'euvoyei-. Le voici , fais-en ton profit : « Dieu , en associant la matière à l'esj)rit, l'a associée à la Religion, et d'une maiiière si admirable que, lorsque l'àuie ]i'a j)as la liberté de satisfaire son zèle en se servant de la parole, des mains, des prosttMiiemens, elle se sent comme privée d^^ue pariie du culte qu'elle voudrolt rendre^ et de celle même qui lui donneroit le plus de consolation. Mais si elle est libre et 'que ce qu'elle éprouve au dedans la touche visiblement et la ])énètre, alors ses re;^ards vers le ciel, ses mains étendues, ses cantiques, ses prosternemcnr. , ses adorations diversiliées en cent manières, ses larmes que l'amour et la pénitence font également couler, soulagent son c<]eur en suppléant à son impuissaiice; et il semble que c'est moins l'âme qui associe le corps à sa piété et à sa religion , que ce. n'est le corps même qui se bâte de venir à .son secouis et de suppléer à ce que son esprit ne sauroit faire. En sorte que, dans la fonction non -seulement la plus spirituelle, ma'S aussi la plus divine, c'est le corps qui tient lieu de ministre public et de prêtre, comme, dans le martyre, c'est le corps qui est le témoin visible et le

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dëllT.senr <ie la vérîio contre tout ce cjnl FattaijUe (j\ ))

Lor. que j'eus fini ce petit travail, mon oncle rqu'il ainsi : a Jusqu'ici je vous ai plus parlé de l'ulilité que (le la rigoureuse nécessité du culte extérieur ; je ne veux cependant pas vous laisser aoire que ce culte n'e.';t qu'utile , je veux vous démontrer aussi qu'il est même absolument indispensable, et coite nouvelle tâche ne sera pas pbis diflicile que la première. Je pourrois même pour cela me contenter de vous demander comment TOUS concevez la possibilité d'une religion vraie ou fausse , sans des signes ou sacremens visibles er communs, qui unissent entre eux ses disciples et les distinguent des autres; et tant que vous no m'auriez pas prouvé cette possibilité, je serois en dioit d'en conclure la nécessité d'un culte extérieur. Mais je veux vous en apporter encore d'autres raisons, et je vous dirai avec un judicieux auteur : «Dieu a fait Thomme tout en?^ tier; il ne l'a fait que pour lui : c'est donc un devoir pour l'homme d'honorer Dieu par toutes les parties de son être. Son âme lui doit son hoiamage: son corps seroitil dispensé de lui présenter le sien ? Non ; il n^y a aucun de ses os^ poui? parler avec un prophète qui ne doive le louer et lui dire que rien n'e^t semblable à lui. SI nous é:irjnsdepni-3 esprits, notre R.eligion seroît comice ci'lle des anges, toute intérieure. Mais nous

('} E^vraîl de V Encycbpcdie , art. Religion.

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sommes des esprits unis à des corps; chaque partie de uous-mcmes doit honorer Dieu à sa manière (i).

)) Enfin , pour ne vous laisser aucun doute sur cette importante question, j'ajouterai : Ouvrez les livres saints, et vous aurez bientôt la preuve que Dieu l'a réellement ordonné aux hommes. En effet ; vous y verrez que les premiers enfans d'Adam qui n'avoient eu d'autre instituteur que leur père, instruit lui-même par Dieu , ont offert des sacrifices au Seigneur, et que les patriarches en ont tous usé de même. Les cérémonies qu'ils pratiquoient n'étoient ni très-simples ni dégagées des sens, puisqu'on y trouve des prières et des prosternations, des autels et des offrandes, des a])lutions et des expiations, des abstinences, des vœux , des consécrations, des sermens.Sous la loi écrite, nous retrouvons encore ces mêmes cérémonies commandées par Dieu , et cette fois, accompagnées de pratiques bien autrement nombreuses et avec une pompe et une magnificence dont ne pouvoit approcher la simplicité des patriarches.

iNIais peut-être toutes ces cérémonies ont dû cesser avec la loi nouvelle, plus parfaite et plus spirituelle que l'ancienne? On ne sauroit le penser, puisque Jésus-Christ a daigné instituer par lui-même" le baptême et l'eucharistie, et par ses apôtres, les autres sacremens et la forme de la

(i) Dom Jamiu, Penstjes ihéologiques, ch. 2.

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liturgie. S'il a condamné, comme les prophètes , le culte permanent extérieur auquel le cœur n'a point départ, il a loué les signes de componction du publicain , Toffrande de la veuve , et a commandé la prière; en parlant des purifications et des œuvres de charité, il a dit qu'il falloit pratiquer les unes et ne pas omettre les autres. »

« En accordant la nécessité des cérémonies religieuses , dis-je ici à mou oncle , ne pourroiton pas cependant trouver un abus dans la pompe et la magnificence que l'Église y déploie ? »

a Je m'attendois à cette observation , me répondit-il; elle est dans la bouche de tous nos incrédules et de nos modernes économistes. Ces messieurs trouvent très-bon que les richesses soient prodiguées pour les fêtes publiques et pour les théâtres qui corrompent les mœurs , mais ils déplorent la dépense qui se fait pour les spectacles de religion, qui instruisent les hommes , les excitent à la vertu et les consolent par l'espoir d'un bonheur à venir. Dans les mouvemens de leur douce philanthropie, ils ôtent au peuple le seul moyen véritable qu'il ait de se consoler de sa misère-, ils lui enlèvent le seul motif qui soit capable de l'encourager à la ^supporter avec fermeté et résignation. Mais en revanche, ils lui ofîrent des académies de jeux , des cabarets, des lieux de prostitution , et, sous mille noms differens, mille écoles de vice, qui ne peuvent manquer de porter le trouble , la confusion et le désordre dans l'Etat et dans les familles. Laissons , mon

ami, (léraisoinior ces insensés, et consultons, pour résoudre la question que vous me proposez, la simple lumière naturelle et rexpérieuce de toutes les nations.

» Il est nécessaire, nous diront-elles, de donner aux hommes une haute idée de la majesté divine et de rendre son culte rcspectahle : ou n'y parviendra pas sans le secours d'une pompe extérieure ; rhomme ne peut être pris que parles sens ; voilà le principe duquel il faut partir. On ne réussira point à captiver son imagination , si l'on ne met sous ses yeux les ohjets auxquels il attache un grand prix. A moins que le peuple ne trouve dans la Religion la même magnificence qu'il aperçoit dans les cérémonies civiles , à moins qu'il ne voie rendre à Dieu des hommages aussi pompeux que ceux que l'on rend aux puissances de la terre , quelle idée se foi mera-t-il de la grandeur du ÎNIaître qu'il adore? (i)

» L'un des plus dangereux ennemis de la Religion chrétienne (2) étoit bien persuadé de cette vérité , lorsque , pour la détruire , il se contentoit de lui ôter les richesses de son culte. Son calcul ne fut trompé, comme le remarque l'auteur de l'Esprit de l'Histoire, que parce qu'il s'attaquoit à une religion qui n'étoit pas Touvrsge des hommes. Le protestantisme ne résista pas à une pareille épreuve, et l'état dans lequel nous le

(1) Bergier, Dict. tliéoi., art C.uUe. (2} Julien l'Aposlat.

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voyons aujourd'hui , par suite de la nudité à laquelle il a réduit le culte dLvin, confirme entièrement tout ce que je vous ai dit. Les incrédules eux-mêmes ont été forcés de convenir que le retranchement du culte en Angleterre en a banni la piété et y a fait éclore l'athéisme et l'irréligion.

» Je n'attendrai pas , continua t-il , que vous me fassiez vos objections ; je veux aller moi-même au devant de toutes celles que je puis prévoir, et je vais vous en citer plusieurs autres auxquelles vous n'aviez peut-être pas pensé, et qui, plus tard, auroîent pu vous troubler, lorsqu'elles seroient venues se présenter à votre imagination. Ou dit donc encore : Cette magnificence dans les cérémonies religieuses n'est pas nécessaire; les premiers chrétiens pensoient différemment, et ils faisoient peu de cas des temples et des autels. — C'est au milieu de l'univers que Ton doit adorer celui qu'on en croit l'auteur. Un autel de pierre élevé sur une hauteur, au milieu d'un vaste horizon, seroit plus auguste et plus digne de la majesté suprême que ces édifices dans lesquels sa puissance et sa grandeur paroissent resserrées entre quatre colonnes. — rLe peuple se familiarise avec la pompe et les cérémonies, d'autant plus aisément qu'étant pratiquées par ses semblables, elles sont plus près de lui , et moins propres à lui imposer, bientôt Thabitude les lui rend indifférentes.

» La première de ces objections, mon ami, est ou un mensonge évident ou le fiTiit d'une pré-

ventioii aveugle. Elle est un mensonge évident, si Ton veut parler des temps où les chrétiens jouissoient du libre exercice de leur religion ; car il ne faut que consulter l'histoire pour s'assurer du soin qu'ils prenoient de bâtir des temples , de les orner et de régler tout ce qui pouvoit contribuer à la pompe et à la magnificence des cérémonies religieuses. Elle est le fruit d'une prévention aveugle , si Ton veut parler des temps de persécution; car lorsque les chrétiens étoient obligés de se cacher pour célébrer les saints mystères, quel soin pouvoient-ils prendre de leurs temples, que profanoient ou qu'abattoient leurs ennemis?

» La seconde objection n'est pas d'une fausseté moins visible. Sans doute la vue du ciel et d'un vaste horizon peut faire une impression quelconque sur certains esprits, mais sur le commun des hommes, elle en fera toujours beaucoup moins qu'un temple décemment orné. Le peuple est plus accoutumé à voir le ciel et la campagne qu'à voir des cérémonies pompeuses; son esprit est fort peu romantique et encore moins contemplatif : il lui faut des objets à la portée de son intelligence. Parlez-lui de la marche des astres et de la magnificence de la natiue, vous serez heureux s'il daigne seulement vous écouter. Montrez-lui une iniftge de Jésus-Christ mourant sur |la croix pour expier ses péchés; excitez eu li.i des sentimens de componction par le ton lugubre de vos chants , par l'appareil imposant de vos cérémonies : bientôt son àme s'ouviira à lo;Ues

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les impressions que vous aurez voulu faire naître en lui ; il adorera son Dieu , et ne sortira pas de sa présence sans avoir formé la résolution de ne plus l'olTenser.

M Quant à la troisième objection , elle ne peut être due qu'à la mauvaise foi la plus insigne ou à l'aveuglement le plus étrange. Il suffit, pour la réfuterjd'envoyer ceux qui la font, visiter nos églises dans les jours de fête : la foule qu'ils y verront rassemblée leur prouvera jusqu'à l'évidence que l'habitude n'a pas rendu le peuple indifférent à Ja pompe et à la majesté de nos cérémonies. »

J'abandonnai facilement la victoire à mon oncle sur tous les points que nous venions de discuter j pour une bonne raison , d'abord parce que je ne voyois rien à lui répondre, et ensuite parce que j'avois une dernière objection à lui proposer, dont j'espéroîs plus de succès et dont j'avois préparé l'exposition avec un soin tout particulier. Aussi ce fut presque un discours académique que je fis pour lui exposer la misère des pauvres , que je comparai au luxe qui régnoit dans les églises, et terminant par une péroraison que je rendis aussi touchante qu'il me fut possible, je finis par lui demander s'il ne trouvoit pas qu*il seroit plus conforme à la charité chrétienne d'employer au soulagement des malheureux l'argent que coûte l'entretien d'un luxe qui, après tout, n'est pas indispensable.

Mon éloquence cependant n'eut pas le succès que j'en attendois. Il est des gens qu'on séduit avec des phrases , et qui consentent complaisam-

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ment à n'envisager une question que sous le seul côté qu'on leur présente; il en est d'autres qui ne se décident pas aussi promptement, et qui, avant de juger, veulent examiner l'affaire sous tous ses points de vue : mon oncle est du nombre de ces derniers, et j'en fus encore cette fois pour mes frais. « Votre observation, me répondit-il, a quelque chose de spécieux, j'en conviens ^ mais, pour l'homme qui raisonne, elle n'en est pas moins dénuée de tout fondement. Quelles sont en effet les causes les plus ordinaires et presque générales de la misère du peuple? Indubitablement ce sont la paresse et Tinconduite. Qui s'opposera le mieux à ces deux sources de sa misère ? Indubitablement encore ce sera la Religion. Comment lui fera-t-on aimer cette Religion, à laquelle il devra d'éviter les maux sous lesquels il gémit trop souvent? Nous venons de le reconnoître, ce sera en l'attirant dans nos temples par la pompe et la majesté de nos cérémonies. Scus ce premier point de vue, la richesse de nos églises contribue donc à prévenir la misère du peuple. Mais continuons nos recherches; nous en découvrirons peut être encore d'autres qui ne seront pas moins frappans. Supposez que tout ce que vous trouvez de superflu dans une église n'y soit pas, et que l'argent qu'il auroit coûté ait été distribué aux pauvres; voilà, si vous voulez , dix, vingt, trente, quarante mille francs qu'ils auront reçus. S'il y a sur la paroisse où est située cette église cinq, dix, quinze mille pauvres, comme cela se voit fréquemment à Paris, ils auront eu

chacun et une fois pour toutes, leinarquez bien ceci, deux, trois, quatre ou cinq francs. En seront ils beaucoup plus à l'aise? et ce vaut-il pas infiniment mieux pour eux qu'au lieu de quelques sous, que la plupart aui oient été de suite boire au cabaret, ils aient, pour long-tempsj une église convenablement ornée , dans laquelle ils viendront , en se délassant de leurs travaux , puiser cet amour de toutes les vertus ", qui les mettra à Tabri de la misùre , beaucoup mieux que ces foibles secours ; dont vous regrettez de les voir privés? »

Ce discours de mon oncle m'étonna : je le connoissois très-charitable, et ce qu'il disoit me paroissoit contraire à la charité. Je lui en fis l'observation : «Quoi! lui dis-je, vous voulez envoyer prier Dieu un pauvre qui viendra vous demander du pain! Mais si celte action est sainte, elle n'est guère restaurante. — Vous me comprenez mal, mon ami, me répondit-il, ou vous sacrifiez la vérité au plaisir de faire une plaisanterie déplacée en cette occasion. Pour avoir la pensée que vous me supposez, il faudroit que je renonçasse à ma Religion, qui me recommande l'aumône si souvent, et d'une manière si forte et si précise j et à Dieu ne plaise que telle soit mon intention! IMais, tout en secourant les pauvres, ne puis-je donc pas aussi contribuer à la décence du culte divin , d'autant plus facilement et avec d'autant moins de scrupule que les besoins de celui-ci sont plus bornés cpe ceux des pauvres, et que ce que je donne pour les pre-

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niiers tourne également à l'avantage des seconds ? Songez donc que, par leur nature, ces dépenses que vous reprochez à l'Église (car vous ne comprenez pas sans doute dans la mêjne réprohatioQ l'eufretlen journalier des choses les plus indispensables au culte : il faudroit alors que vous ne voulussiez pas de religion ), ne se reproduisent que de loin en loin et quelquefois de demi-siècle en demi-siècle; et vous comprendrez comment, au moyen des donations de ([uelques personnes riches, des legs de quelques mourans, des fondations de quelques âmes pieuses , TÉglise peut concilier la majesté de ses cérémonies avec le soin qu'on doit aux pauvres. Si vous en doutez encore , il me seroit facile , pour dernière raison, de vous montrer votre supposition démentie par la conduite du clergé, que nous voyons, malgré le zèle qu'il porte à orner ses temples , déployer cependant une si grande activité et une charité si ingénieuse pour soulager la misère des malheureux. Indépendamment de ses aumônes particulières , et auxquelles son état, généralement si voisin de la pauvreté, donne un nouveau mérite, il ne cesse d'exciter votre compassion en sa faveur; et si vous alliez plus souvent dans nos temples, cent fois vous l'entendriez solliciter votre générosité pour eux, jamais pour ces dépenses que vous lui reprochez. »

En voilà bien assez, j'espère, pour une lettre. Si tu m'accuses do foiblesse d'(sprit , du moins tu ne m'accuseras pas de paresse. Mais si tu veux que je croie à la justice de tes reproches, donne-

Sa ALPHONSE DE MIRECOURT.

moi des raisons qui me satisfassent plus que celles de mon oncle : je ne demanderois pas mieux dans ce cas, et tu peux m'en croire sur ma parole, de me ranger de ton côté. Sans cela, je te le répète, je te laisserai dire, et je poursuivrai mon chemin sans m'inquiéter de tes plaisanteries.

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