‹ Alphonse de MirecourtChapitre 7 sur 21 · LETTRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LETTRE DIXIEME

ALPHO>^SE DE MIRECOURT A FORLIS.

Surville ce 8 octobre 1827.

Je ne veux pas t'effrayer, mon cher Foiiis, sur le compte de Boiscmont; il est mon ami comme le tien , et je me refuse comme toi à le croire capable d'une aussi mauvaise action. Peutêtre ceux qui t'ont parlé si désavantageusement de lui sont-ils ses ennemis : qui n'en a pas dans ce monde? Mais il étoit philosophe, et si je pouvois avoir quelques soupçons sur lui, cette circonstance me les donneroit. Depuis que je suis ici. j'ai appris à connoître un peu les principes de ces gens-là, et ma confiance en eux est singulicreraeul diuiinuée. vSnns prétendre faire aucune application parliculière de ce que je vais te dire, je veux cependant te raconter comment mon oncle, avec qui je causois de cette affaire et des craintes qu'on vouloit l'inspirer, a augmenté, non pas les miennes, car je ne puis me résoudre à en avoir sur Boisemont, mais au moins wd méfiance pour tous ceux qui parta gentses principes- Sans me dire un seul mot, il me conduisit dans sa bibliothèque, et là, ou\*raut

un livre, il me donna à lire ce passage que j'ai transcrit dans son entier pour te le faire connoître : il est assez curieux pour mériter d'être médité.

« J'en demande pardon à tous ces philosophes; mais il me semble qu'ils sont nécessairement inconséquens , s'ils s'opiniâtrent à avoir de la probité dans les occasions qui ne se présentent que trop souvent de faire le mal impunément et même avecavantage. Quoi! de grands philosophes seroient assez sots pour agir sans motifs et se sacrifier à une vertu imaginée par le vulgaire ignorant? Tranchons le mot, cette philosophie fait nécessairement des hypocrites dans le cours ordinaire de la vie, et des scélérats s'ils peuvent espérer de l'être avec quelque succès. Tandis qu'il n'y a point d'homme qui n''éprouve en luimême un combat continuel entre sa raison et ses passions... ; tandis que tout ce que nous voyons, tout ce que nous éprouvons, nous apprend que la pratique de nos devoirs exige de la vigilance, du courage, de la fermeté et une constance pré» cautionnée pour résister aux amorces du vice ; je croirai bonnement que ces philosophes prennent la peine de résister à leurs passions? Ils se refuseront à une perfidie, à un mensonge, à une bassesse, à une calomnie qui feroit leur fortune; ils sacrifieront des goûts et des plaisirs, qu''ils croient innocens et même louables , à une chimère de vertu difficile, dont ils se moquent assez librement quand ils parlent devant des personnes qui sont dignes d'écouter leur doctrine? Malgré

ALPHONSE DE MIRECOURT. Sj

la crédulité que nous reprochent ces grands philosophes, je les avertis que nous ne croyons pas volontiers à leur probité. Ils ont beau parler de leur amour pour la vertu en termes magnifique?, on les voit à travers le masque dont ils tâchent de se couvrir, et on les voit tels qu'ils sont. S'ils prennent môme le parti désespéré de faire avec éclat quelque action honnête, on aura encore la malice de penser qu'ils ne cherchent qu'à jeter un voile sur cent choses peu régulières ou honteuses qu'ils se permettent tous les jours (i). »

« Je me reprocherois, me dit-il, lorsque j'eus fini, de mal penser de votre ami, et j'aime à le croire innocent de l'action dont on l'accuse; mais voilà les reproches qu'un auteur connu adressoit à ceux qui professent les mêmes doctrines que lui , et malheureusement ils ne sont que trop fondés. Peut-être fait-il exception à la règle ; je le souhaite et j'en recevrai la nouvelle avec plaisir. »

Quelque mauvaise idée que j'eusse déjà de la philosophie, cependant ces reproches ma parurent si graves que je voulus essayer de lui en sauver au moins quelques-uns, et j'observai à mou oncle qu'il pouvoit bien y avoir un peu d'exagération dans l'opinion de cet auteur : « S'il falloit la prendre à la lettre, lui dis-je, tous les philosophes seroient des gens à pendre , et nous en voyons beaucoup au contraire dont la conduite

(i) Mubly, De la Législation, liv. if, c'i. 1 1 .

est en tous points estimable. — C'est, me répondit-ii, qu'ils n'ont pas encore trouvé d'occasion assez pressante pour leur persuader d'agir conséquemment avec leurs principes, dont ils savent Lien qu'une trop entière application les livreroit au mépris public ou à la vengeance des lois. Tel qui ne voudra pas, pour vingt raille francs, se faire la réputation d'un voleur, y consentira plus facilement s'il s'agit de cent mille francs; celui que cette somme ne tentera pas se laissera séduire par une plus forte. Tous enfin , ne pouvant, d'après leurs principes, donner d'autre base à leur probité que celle de leur intérêt, manqueront à celle-là dès que celui-ci l'exigera. Mais quand même il s'en trouveroit quelques-uns qui sortiroient de celle règle , que prouveroit cette exception, sinon que, parmi les philosophes comme parmi les autres hommes, il s'en trouve qui pensent d'une façon et qui agissent d'une ^utre? Abstraction faîte de ces exemples , qui ne prouveroient encore rien quand même vous connoîtriez le fond des pensées et les actions les plus secrètes de ces hommes, voulez-vous juger d'une manière sûre, jusqu'à quel abominable degré de perversité peuvent conduire les doctrines qu'ils professent? Écoutez-les eux-mêmes, et d'après les leçons de leurs maîtres , appréciez oe que doivent être les disciples. Sans entrer dans un dégoûtant détail de leur monstrueuse morale , et pour ne pas sortir de l'objet qui nous occupe, je vais vous faire connoître ce que ces m ersieurs pensent de la probitéj vous jugerez faci-

lement ensuite s'il faut de grands efforts d'iraagiuation pour tirer de telles maximes une excuse à tous les crimes. « Si l'univers physique, dit le célèbre Helvétius, est soumis aux lois du mouvement, l'univers moral ne l'est pas moins à celles de l'intérêt... Ce principe est si conforme à l'expérience cpe, sans entrer dans un plus long détail, je me crois en droit de conclure que Vintérêt personnel est l'unique et Tuoiversel appréciateur du mérite des actions des hommes , et qu'ainsi la probité, par rapport à un particulier, n'est, conformément à ma définition , que l'habitude des actions personnellement utiles à ce particulier (i). n

Legrand Diderot n'est pas moins expressif dans les leçons qu'il donne pour parvenir à ce qu'il appelle la vertu : n C'est sur la sensibilité physique, dit-il, que la Divinité construit et gouverne le monde moral. C'est à ces lois qu'il faut abandonner le disciple que vous voulez formera la 'veriu... Or il faut, pour nous mettre promptement et efficacement en état d'obéir à ces lois ,

ue

cette sensdiilité nous fasse d'abord, sans

tlélibéralion, sans examen, rapporter tout à nousmêmes , et imaginer que tout est fait pour nons, et que sans nous tout seroit inutile (2). »

Après ces deux grands philosophes par excellence, ai-je besoin de vous en citer encore d'autres? L'auteur du Système social, par exemple,

(1) De l'I'^prit, Disc. 2, cl).2.

(•i) Co'io de la Nolurc, p. 11 5

qui déiinit la vertu : a La disposition à faire ce qui est nécessaire au bonheur de nos semblables, en vue de notre propre bonheur (i). » Celui du Système raisonnable, qui trouve que « le premier principe de vertu n'est autre chose que la liberté que chacun a ou doit avoir de se servir de ses facultés suivant l'instinct de ses besoins et de ses plaisirs moraux (2). » Celui enfin des Lettres de Thrasybule, qui ne craint pas de dire que « les idées de justice et d'injustice, de vertu et de vice, sont purement arbitraires. » Et si vous voulez réfléchir aux suites que doivent nécessairement avoir de telles doctrines, ne vous en ai-je pas dit assez pour vous les faire apprécier et pour vous empêcher de taxer d'exagération l'opinion de l'auteur que je vous ai cité? »

Il étoit difficile de réfuter de pareilles preuves ; je me suis donc borné à dire que, malgré son amour pour la philosophie, Boisemont auioit sans doute horreur d'une telle morale, et que je croj^ois le connoître assez pour pouvoir répondre de sa probité : «J'aime à le penser avec vous, me répondit mon oncle; l'homme heureusement porte en lui-même un juge plus infaillible que toutes les leçons de la philosophie; et tel qui se sera laissé séduire par la spéculation de ses doctrines mensongères, éprouvera cependant encore un salutaire sentiment d'horreur, à la piemière

(i)P.iii. î , ch. 6.

(a) Part. 3.

pensée qui lui viendra de les mettre en pratique. »

Chassons donc, mon ami, tous ces soupçons déshonorans pour Boisemont : il reviendra s'acquitter, et ses ennemis confondus ne retireront de leurs calomnies que la honte d'avoir voulu noircir la réputation d'un honnête homme.

Tes vers sont charmans , et je ne m'étonne pas des complimens qu'ils t'ont valu. Ils n'ont pas été moins goûtés ici. Je les ai chantés hier devant un jeune ménage, qui n'est encore qu'aux deux tiers de sa lune de miel, et ils ont été fort applaudis. Je crains fort que cette Lienheureuse lune n'éclaire jamais maintenant la couche solitaire de mademoiselle de la Rivière : si j'ai bonne mémoire , c'est la troisième que Saint-Lambert trompe ainsi. Les parens auroient dû y faire plus d'attention ; mais il est riche et aimable, ces deux avantages font fermer les yeux sur bien des torts.

Je suis ravi de l'effet qu'ont produit sur toi mes lettres à Boisemont, et ce sera avec grand plaisir que je te continuerai le récit de mes discussions avec mon oncle. Tu vois que j'ai même déjà commencé aujourd'hui ; mais il me reste encore bien des choses à te dire que je réserve pour ma première, car celle-ci commence à se remplir d'une manière qui ne me permettroit pas d'entrer dans les développemens nécessaires au sujet intéressant que nous avons traité.

ALPHONSE DE 3IIREC0URT.

Page 1