LETTRE ONZIÈME
DU MÊME AU MÊME
Snrville, ce ii octobre 1827
J'entre en matière sans préambule , mon cher ami; car, comme je te l'ai annoncé dans ma dernière, j'ai beaucoup de choses intéressantes à le dire.
Dans une de mes dernières conversations avec mon oncle, il venoit de me faire une longue énumératioa des biens que la Religion procure à rhomme -, les réflexions que m'inspira son discours me suggérèrent une objection qui ne m'éloit point encore venue à l'esprit : « Plus vous me prouverez les heureux effets de la Religion , lui dis -je , plus il me semble que je serai en droit de conclure qu^elle est une pure invention de^ législateurs, qui ont voulu se servir de ce puissant moyen pour contenir les passions de la multitude, et pour éloigner l'homme des vices qui ne pouvoient que faire son malheur, ))
«Je n'aurois besoin ^ me répondit-il, pour réfuter cette opinion de certains incrédules, que de vous citer celle de certains autres qui la combattent. Je poiirrois, par exemple , vous citer ce passage de l'athée Dumarsais, dans lequel il prétend que « la Divinité est le plus grand ennemi
ALPHONSE DE MIREC OURT. gS
des souverains, et t|iie ses ministres sont leurs rivaux {i], » Vous convenez en effet qiie si ce qu'il dit est vrai, les souverains, qui se confondent, dans cette circonstance, avec les législateurs, se seront bien donné de garde d'élever ainsi contre eux des ennemis et des rivaux , et que si ceux-ci existent, ce ne peut être qu'indépendamment de leur volonté. IMais je néglige cette contradiction de mes adversaires ; je ne veux pas profiter de leur division pour les combattre ; Texposition seule de la vérité me suffit. Et d'abord, je leur demanderai qu'ils veuillent bien nous dire comment ils prouvent la vérité de ce qu'ils avancent; ils n'exigeront pas sans doute que nous ayons une foi assez aveugle en leurs paroles pour renoncer, sans autre motif, à une croyance confirmée par tous les dncumens de l'histoire et par la tradition générale de tous les peuples. S'ils ne peuvent nous apprendre ni quels sont ces législateurs qui ont inventé la Religion , ni quel est le peuple qui Ta reçue le premier, ni à quel époque a eu lieu cette innovation importante dont Thistoire a dû conserver la mémoire , quelle confiance pourra nous inspirer leur opinion dénuée de toute preuve et contraire à rexpérience autant qu'à la raison^
» Contraire à l'expérience, et ceci ne me sera pas difficile à prouver. En effet , on a trouvé des vestiges de religion et un culte plus ou moins
(i; Essai sur ies Préjuges, p. 307.
grossiers chez les nations les plus sauvages , qui n'avoient jamais eu de législateurs et qui ne connoissoient aucune loi civile : les premières idées de la Religion sont donc antérieures aux législateurs et aux lois. De plus, les peuples les plus anciennement civilisés conservent le souvenir de celui qui leur a donné des lois -, aucun ne cite le nom de celui qui leur a donné les premières notions de la Divinité : Fo-Hi chez les Chinois, Bramah chez les Indiens, Menés chez les Égyptiens, Zoroastre chez les Perses, Minos et Cécrops chez les Grecs , Numa chez les Romains, ont été des législateurs ; il n^est dit d'aucun d'eux qu'il ait inventé l'idée d'un Dieu. Loin de là, nous voyons que la plupart se prévalurent au contraire des croyances reçues , pour imprimer à leurs lois une sorte de consécration divine; et comme le remarque un savant auteur: « Si la Religion n'eût été qu'une partie de ces lois mêmes, si elle ne les avoit précédées, comment en eût-elle pu être la sanction (i j ?»
» Contraire à la raison maintenant, et cette seconde proposition n'est pas plus difficile à prouver" que la première. En effet : « Si dans l'origine, la Religion étoit l'ouvrage des réflexions, de l'étude, de la politique des législateurs, elle auroit suivi sans doute la marche des autres <;onnoissances humaines ; elle seroit devenue
(i) La Mennais, Essai sur rindifTérence,
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meilleure et plus pure, à mesure que les peuples ont fait des progrès dans les sciences, dans les arts, dans la législation. Le contraire est arrivé. Les nations qui ont paru les mieux civilisées , les Égyptiens, les Indiens, les Chinois, les Chaldéens, les Grecs et les Romains, n'ont pas en une religion plus sensée ni plus parfaite que les sauvages; tous ont donné dans le polythéisme et dans l'idolâtrie la plus grossière. Leurs législateurs n'ont pas osé y toucher. S'ils en ont réglé la forme extérieure , ils ont laissé le fond tel qu'il était: et lorsque les philosophes sont survenus , ils n'ont eu ni assez de capacité , ni assez de pouvoir pour réformer des erreurs déjà invétérées; ils ont été d'avis qu'il falloit suivre la religion établie par les lois , quelque absurde qu'elle pût être (i). »
« Remarquez encore que, pendant que les lois varient presque à Tinfini, et que chaque peuple a les siennes, souvent opposées à celles des autres dans les points les plus essentiels, les dogmes fondamentaux de la Religion , tels que ceux de l'existence d'un Dieu, de l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses d'une vie future, sont restés partout immuablement les mêmes. Si une telle croyance n'étoit qu'une institution politique, conccvroit-on qu'elle ait pu s'établir uniformément chez tnnt de peuples,
(ï) Bergier, Diot. lhéol.,art. Législateurs.
de mœurs, de goûts, de caractères , d'intérêts si différens, et s'y perpétuer sans altération ? »
— J'admets tout ce que vous venez de dire, répondis-je àmon oncle, d'autant plus facilement que cette opinion ne m'a jamais beaucoup séduit. Mais 5 puisque vous me permettez de vous parler franchement, je vous proposerai un autre doute auquel j'attache plus d'importance. Le voici :
« En admettant avec vous que la Religion n'est point une institution humaine, je ne vois pas la nécessité d'en conclure à l'admission d'une religion révélée; car il me semble que nous avons bien assez de cette lumière naturelle qui nous éclaire intérieurement, pour apprendre ce que nous devons à Dieu et aux hommes. Ai-je besoin de l'Évangile pour savoir qu'il ne m'est pas permis d'assassiner mon ennemi , de voler mon voisin, de conspirer contre mon roi, de trahir ma patrie? Ai-je besoin de ses leçons pour me persuader que je dois honorer mes parens , secourir les malheureux, servir mes amis, garder ma foi jurée?
— Ingrat! me répondit-il, vous n*avez plus besoin de l'Evangile aujourd'hui pour connoître ces vérités-, mais si l'Evangile n'eût pas été prêché, seroient-elles aussi connues? Vous êtes plus coupable en parlant ainsi que l'homme qui oseroit méconnoître son père, sous prétexte qu'il n'a plus besoin de lui; sans les soins qu'il en a reçus cependant, existeroit-il? De même, si
VOUS voulez savoir ce que seroît le monde sans TEvangile, reportez-vous aux temps qui précédèrent sa publication. Je répugue à vous présenter l'affligeant tableau des vices et des crimes qui régnoient par toute la terre. Mais, pour ne m'arrêter que sur un seul , quel mépris de l'humanité! Un peuple barbare ordonne à des milliers de gladiateurs de s* égorger entre eux, pour repaître ses jeux du sanglant spectacle de cet horrible carnage; les pères choisissent parmi leurs enfans ceux qu'ils veulent conserver et livrent les autres à la mort; des hommes vivans sont jetés pour pâture aux poissons qu'engraisse un voluptueux romain; et comme pour sanctionner de telles atrocités , les autels des dieux fument du sang des victimes humaines !...
» Ne dites pas que la philosophie auroit enfin fait rougir les hommes de leurs monstrueux excès : elle a elle-même reconnu son insuffisance par la bouche du plus célèbi^e de ses docteurs. « Au milieu de nos incertitudes, dit Platon, le parti que nous avons à prendre est d'attendre patiemment que quelqu'un vienne nous instruire de la manière dont nous devons nous comporter envers les dieux et les hommes (i). » Et rhi> toire nous montre assez toute la vérité de cette impuissance, qu'il proclamoit en termes si formels. Quels siècles en effet furent plus fécondf en philosophes que ceux de Périclès et d'Au-
(l) Platon Alcib. 2.
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guste? et cependant quels siècles furent en même temps plus corrompus? Preuve évidente que la raison humaine, privée du secours de la révélation , ne fût jamais parvenue à découvrir seule des vérités qui ne nous paroissent aujourd'hui si simples et si faciles à concevoir que parce que , depuis long-temps déjà, nous en sommes en possession.
— Les hommes alors , observai-je à mon oncle, n'étoient pas ce qu'ils sont aujourd'hui : leur raison est plus éclairée maintenant, et ils peuvent découvrir des vérités qu'ils ignoroient alors.
— Vous raisonnez ainsi, reprit-il, d'après la facilité que vous trouvez maintenant à vous rendre compte des vérités que la révélation a enseignées. « Mais, comme l'observe un philosophe anglais , les livres d'Euclide et les principes de Newton contiennent sans doute des vérités naturelles et évidentes; cependant il n'y a qu'un insensé qui ose prétendre que, sans ces livres, il auroit tout aussi bien découvert les rérités qu'ils renferment, et que nous n'avons aucune obligation à leurs auteurs. Ainsi les leçons de Jésus-Christ nous paroissent des vérités trèsnaturelles et très-raisonnables, depuis qu'il les a placées sous nos yeux dans le plus grand jour, et lorsque nous voulons les examiner avec une raisou dégagée de préjugés. Cependant le peuple n'en avoit jamais ouï parler auparavant, et ii n'en auroit jamais rien su, sans le secours de ce Maître divin (i). »
(1) Morgan. Moral philosoph.,t. i.
«Dès qu'une chose nous est connue, dit encore un autre auteur de la même nation, elle ne nous paroît plus difficile à comprendre, et nous croyons que nous l'aurions découverte par nousmêmes, sans le secours de personne; nous nous en mettons en possession comme d'un bien qu nous est propre, quoique nous ne l'ayons pas acquis par notre propre industrie. Celui qu voyage présentement par de grands chemins s'applaudit de la vigueur de ses jambes et attri bue sa diligence à la force de son tempérament ne considérant presque pas combien il est redevable à ceux qui ont coupé les bois, séché les n;arais, bâti des ponts, et rendu les grands cbe- Diius praticables, sans quoi il se seroit fatigué, et n'auroit avancé que fort peu. Il y a quantité de choses dont la croyance nous a été inculquée dès le berceau, de sorte que les idées nous en étant devenues familières, et pour ainsi dire naturelles sous l'Evangile, nous les regardons comme des vérités qu'il est aisé de voir et de prouver jusqu'à la dernière évidence , sans considérer que nous aurions pu en douter ou les ignorer pendant long-temps, si la révélation n'en eût rien dit(i). »
» Ne concluez donc plus, mon ami , de ce que nous pourrions être sans la révélation , par ce que nous sommes avec la révélation ; et considérant la raison de l'homme telle qu'elle ejt,
li)Locke. Christ, rais., ch. 14.
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sujette à mille erreurs, remplie de notions con fuses , fausses ou incertaines, obscurcie par des passions ardentes qui troublent son entendement et dénaturent ses idées, convenez plutôt qu'elle est rt un principe de destruction , et pas d'édification; qu'elle n'est propre qu'à former des doutes et à se tourner à droite et à gauche pour éterniser une dispute, à faire connoitreàThoaime ses ténèbres et son impuissance, et la nécessité d'une autre révélation [i). »
» S'ilétoit besoin de vous apporter des preuves à l'appui de cette vérité, com.bien ne pourroisje pas vous en citer, toutes plus convaincantes les unes que les autres? Ba^le n'envisage que la bonté de Dieu , et il prétend qu'il doit sauver tous les hommes; Calvin au contraire ne considère que sa justice , et il nous croit tous prédestinés aux peines éternelles ; Manès , qui n'a égard qu'à sa sainteté, admet deux principes créateurs, l'un opposé à l'autre; le déiste, partant de l'idée de sa souveraine grandeur, croit qu'il ne peut s'abaisser jusqu'aux affaires de ce monde. Et remarquez que je ne prends ces exemples que parmi ceux qui , partant d'un principe incontestable en lui-même , ne sont tombés dans les grossières erreurs qu'ils ont professées, que pour avoir refusé, dans les conséquences qu'ils en ont tirées, d'autre guide que leur raison. Que seroit-ce si je joignois à ce tableau celui des monstruosités
(a) Bayle, Dict. crit., art. Manichéens.
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prêchees, au nom de la raison également, par ces hardis philosophes qui n'ont pas craint de soumettre à son examen les vérités les plus généralement reçues, et qui ont étonné le monde autant par l'impiété de leurs doctrines que par le cynisme de leur morale? »
Je tenois trop à mon opinion pour l'abandonner encore, et rappelant à mon esprit toutes les objections qae j'avois préparées, je demandai] h mon oncle pourquoi, si la révélation étoit 'aussi nécessaire qu'il le prctendoit. Dieu avoit tardé aussi long-temps à la faire connoître aux hommes.
« A proprement parler, me répondit-il, il n'y a eu qu'une seule révélation, et elle a continence avec le monde; renouvelée depuis aux patriarches et à Moïse, Jésus Christ est venu enfin lui donner son complément, et le christianisme n'est que la perfection du plan commencé à la création, constamment suivi par la Providence divine, et à l'exécution duquel Dieu a fait servir toutes les révolutions de l'univers. En effet, la révélation que reçut Adam, celle que publia Moïse, celle enfin que nous apporta Jésus- Christ, sont tellement une seule et même révélation, que la suivante ne fut jamais que la confirmation et le développement de la précédente. Si la dernière a été aussi long-temps attendue, c'est que, destinée à établir une religion uniforme et perpétuelle dans le monde entier, il falloit qu'elle eût le temps de s'appuyer sur des fails assez nombreux et assez incontestables pour for-
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cer la croyance des esprits les plus rebelles ; c'est qu'il falloit qu'elle eut ses développemens et ses preuves, comme tout se prépare et se développe dans la nature ; c'est aussi qu'il falloit que les ténèbres précédassent la lumière, afin que les hommes, lassés de leur propre foiblesse et de leurs vaines recherches, en comprissent mieux tout l'avantage. «Lorsque Dieu, dit saint Augustin, a donné peu de préceptes aux premiers hommes, et qu'il en a auguicnté le nombre pour leurs descendanSj il a fait voir que lui sanl sait donner au genre humain les remèdes qui conviennent aux différens temps (i)-"
N'admires-tu pas, mon ami, comme tout ce que nous prenions pour de sérieuses objections se dissipe aisément devant les simples explications de mon oncle? Chacune de mes observations lui fournit la matière d'un nouveau triomphe, et je tremble en pensant que le temps approche où je n'en aurai bientôt plus à lui f ,ire. Dans quel cruel embarras je serai alors! Il faudra ou me jeter dans l'inconséquence la plus coupable et affronter l'avenir le plus terrible , en croyant d^une façon et agissant d'une autre; ou me risquer à une vie de privations, en renonçant à tous mes anciens plaisirs, pour pratiquer les devoirs austères de la Religion. Cetîe pensée qui me quitte rarement empoisonne toutes les jouissances que je pourrois goûter auprès d'un oncle
(i) De serm. Domini in monlc , 1.
ALPHONSE DE MIRECOURT. lo3
qui m'accable des marques de son amitié. J'ai beau chercher à me rassurer en me demandant pourquoi je serois phis malheureux que lui qui paroît si heureux dans la pratique de ces mêmes devoirs que je redoute tant. Sî cette réflexion me tranquillise un moment, je retombe bientôt dans mon premier découragement en pensant à la différence de nos âges et de nos goûts ; ce combat entre mon esprit et mon cœur me jette vraiment dans une position déplorable. Aide-moi de les conseils, ramasse tout ce que tu pourras trouver d'objections ; elles retarderont du moins, si elles re l'empêchent pas d'arriver, ce moment dont l'approche me cause de si vives frayeurs.