‹ Alphonse KarrChapitre 3 sur 5 · EUGENE SUE · texte numérisé non relu

EUGENE SUE

Voilà, certes, uneépîtreoùle courroui et i'injure se donnent pleine carrière.

Les frères et amis vous ont dicté, monsieur, ces lignes insensées, 11 tallait mettre à l'abri votre honneur da démocrate et tâcher de mo rendre blessure pour blessure.

Malheureusement, des coUps ainsi portés ne peuvent m' atteindre.

Oui, montiieur, j'ai subi deux condamnations judiciaires. La loi, pour des motifs qu'on respecte toujours et qu'on ne discute jamais, ne permet pas à un écrivain de Iburnif la preuve

S ALPHONSE KARIU

du fait qu'il avance, dès que ce fait, par une publicité quelconque, peut donner un surcroit de déconsidération à rhomme le plus déconsidéré de la terre.

D'un libéré du bagne, par exemple, on n'a pas le droit de dire : — C'est un ancien forçat !

D'un homme atteint et conyaincu d'avoir fouillé dans la poche d'autrui, on n'a pas le droit de dire : — C'est un voleur!

Afin de protéger plus sûrement les bons, le Code, par sagesse, a cru de- Tdir aussi protéger les méchants. Les distinctions seraient trop dangereuses; il est impossible de les admettre.

C'est aux magistrats seuls qu'il appartient d'appliquer la peine; on no

ALPHONSE EAnB. 9

souiîrc pas que d'autres s'en cliargcnt.

Mais combien Je crimes échappent à la loi I Que de méfaits n'ont pas été préTUs! Que d'indignités sont commises tous les jours, sans que les tribunaux puissent y mettre obstacle I Vous le savez mieux que personne, monsieur et grand socialiste.

Qu'arrive-t-il alors?

Unécrivai]icourageuxse!ève,prcnd le fouet vengeur, et cingle en plein visage les coupables impunis.

Nécessairement cet écrivain se heurte contre l'inflexibilité de la loi. Qu'on l'attaque, il subit une condamnation certaine. Itien n'est plus triste sans doute; mais aussi rîi'n n'est plus nécessaire comme mesure de sûreté gêné' raie.

10 ALPHONSE RARR.

Un sacrifice personnel fait à la cause de la moralité publique rend un homme martyr, mais ne le deshonore pas.

Je ne puis donc être en butte au mépris des honnêtes gens, ni même au vôtre, monsieur, pour avoir dénoncé les indignes manœuvres littéraires d'Alexandre Dumas et les sauts de carpe politiques d*ÉmiIe de Girardin.

Si je démasque aujourd'hui votre faux socialisme, vous pouvez me faire condamner une troisième fois : je ne regarderai pas cette condamnation comme une flétrissurey et j'aime à croire que la partie saine des lecteurs se range à mon opinion.

Juyéaal, de pos jours, pourrait ètro

ALPHONSE KABR. tl

traduit (jualre ou cinq cents fois en police correctionnelle.

Voiis auficz beau jeu vraiment do l'appeler cahramateia- indigne et de vous récrier sur ses lâches diffamations, surses infâmes mensonfjes!

Ah 1 si je possédais, monsieur, la verre énergique de ce poëtel si je pouvus peindre avec la même véhémenca de style les abominalions sociales dont vous vous êtes rendu coupable! Si j'avais le même accent de conviction pour déjJorer les ignominies de vos livres, je vous aurais vu courber la tête, et l'indignation publique eûl brisé votre plume, cette plume insoleutcqui pi!rsévcre, malgré tout, dans un système impie de bouleversement et de

Votre prétendue biographie, mon« sieur, est de Thistoire.

Jela maintiens dans tousses détails, et mon seul regret est d'avoir trop ménagé Thomme, quand les énormités de l'écrivain autorisaient de plus violentes attaques, et quand le pays, insulté par vous et par les vôtres jusque dans sa gloire, m'ordonnait d'être inflexible.

Maintenant, monsieur, permettezmoi de vous dire que vous mentez avec impudence en affirmant que vous ne pouvez exiger de moi aucune réparation.

Vous ne tromperez pas ici le public avec de grands mots.

Je suis comme vous un homme de lettres, beaucoup moins célèbre sans

yjïL^SS^ilY OF MICHIQAN

doute, mais infiniment plus moral.

Mes deux procès, je vous l'ai démontré, laissent mon honneur intact. S'il vous est impossible de rentrer en France pour me demander réparation, rien ne m'est plus facile, à moi, que de prendre la poste et de gagner la frontière pour aller vous l'offrir.

Allons, monsieur, décidez-vous I

EUGÈNE DE MIREGOURT.

RSITV OF MNCHIQAN

C'était quelques mois après la Révolution de 1830.

Le censeur des études au collège Boi*bon, brave et digne homme qui avait grisonné dans la routine universitaire, ne mangeait presque plus et dormait à peine, depuis qu'on avait confié la seconde divi-

sion de^ cinquième à un jenne régent, dont les allures indépendantes lui inspiraient les craintes les plus vives.

Jamais il n'était entré dans la classe du nouveau professeur sans être témoin du même scandale : point de leçons à réciter, très-peu de versions à faire, thèmes inconnus, absence complète de pensums.

Vraiment, c^était intolérable.

D*un bout de la semaine â l'autre, le censeur n'entendait parler d'aucun élève de la classe de cinquième paresseux ou puni, et, chose étrange ! la leçon du maître se donnait au milieu d'un silence, comme on n'en obtient pas aux cours les plus 60lennels du Collège de France.

— 11 se passe évidemment ici quelque abomination, se disait-il, et les élèves sont complices du maître. Une jeunesse

UNIVER8ITV OF MICHIQAN

ALPHONSE KiJlR. 17

turbulente qu'on a tant de peine à faire mordre aux Racines greçqtiejSf et qui préfère le jeu de barres aux Métamorphoses d'Ovide, ne se maintie»t pjis aussi attentive sans quelque procédé pervers.

J'aurai le mot de l'énigme.

Que fit ringénieux vieillard..... un homme incapable, nous vous le ct^tifions, déjouer, dans la vie privée, la moindre niche à son voisin?

Il fît comme les laquais, il écouta aiu portes.

Le jeune maître était en.ti*ain de pérorer. Voici ce que le censeur put entendre :

« — Nous trouvons la plus grande analogie entre Lucien, l'auteur du Dialogue des morts, et Tun des plus grands écrivains dont se glorifie la France. Je parle

II ALPHONSE KiRIt.

de Voltaire. On remarque chez l'aulciir grec la même finesse, la même élégance, la même force d'ironie. Voua êtes trop jeunes encore pour avoir lu Voltaire. .. Que Tois-jeT Beaucoup d'entre tous hochent la tête. Cela sîgnifierait-il que je me trompeî Alors, tant pis. Je vous applique le mot profond de La Fontaine :

— Ah (â! mais quel diable d'amphigouri ose-t'il débiter 3i ses élèves? murmure l'indiscret-censeur, l'oreiile toujours collée à laEerrurre.

f — Il est nécessaire, mes amis, ajouta le maître, de bien vous convaincre de la vérité du paraliclo que je viens d'établir.

Avant d'expliquer le premier Dialogue des nfûTls, nous lirons ensemble un des

ALPHOnSB KiRR. 19

plus jolis contes du géant littéraire du dix-huiliëme siècle. Ce conte i pour litre ^eaanot et Colin. »

— Ah! pardieu! se dit te censeur, voilit qui est trop violent!

Il ne voulut pas' en écouter davantage, monta l'escalier qui menait chez le proviseur, et tous deux firent un rapport, séance tenante, sur l'ênormitê qu'on avait découverte.

Dans ce rapport, envoyé surl'heare au ministre, on accotait au nom du régent do cinquième les épithètes gracieuses de républicain et d'athée, châtiment cruel, sans doute, mais en proportion avec la fiiute commise. Ou ne s'écarte pas impunément du programme oHiciel desétiides, pour lire à ses élèves des contes de Voltaire.

H. Goizot, ministre de Tinstr action publique, signifia au professeur d* avoir à renoncer, sans plus de retard, à sa mélhoàQ subversire, et cela sous peine de destitution.

Le jeune maître avait la tête chaude.

 vingt-deux ans, on tfent beaucoup plus à ses idées qu'à son avenir. Il déclara qi^if était absurde de laisser les élèves dans une igoorance crasse sur toutes choses, pour les renvoyer, au bout de leur longue station sur les bancs universitaires, beaticonp moins foils en grec et en latin que ceux qui apprennent, en six mois, ces deux bngués hors d'un collège.

Mais rOniversité, mère despote, ne permet pas à ses enfants de penser d'une autre façon qu'elle. S'ils vienneut à désobéir, elle les maudit et les chasse.

Voilà ce que le jeune homme comprit

&^Y§S.?IT:>Cofmichiomn

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ALt'fiONSË KAt^R. I!

tout d*abord. Ne voulant pas être étl butte

dans sa carrière à de perpétuelles entraves,

il donna sa démission au plus vite, et la

littérature accueillit le transfuge pour en

faire un de ses plus vaillants soldats.

Car, nos lecteurs l'ont déjà deviné, le régent deb seconde division de cinquième n'est autre que le héros de ce petit livide.

Jean -Baptiste-Alphonse Karr est né en

Son père, Henri Karr, établi h Paris depuis 1802, fit un voyage en Allemagne avec sa femme enceinte, pour y recueillir un modeste héritage. Madame Karr accou* cha de son fils Alphonse à Munich ^

* Ene était d'orîglue française. Depais, elle eat nn second enrant da sexe masculin, Eugène Karr. Ce frère d'Alphonse a suivi la carrière des sciences et de l'indastrie. Il est ingénieur civil, et dirige, depuis 1847| les forges de Coly, près de Hontpont (Dordogne).

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S2 ALPHONSE KAHR.

Henri Karr était un musicien de beau* coup de mérite ^ Nous devons consacrer quelques pages à son souvenir.

Élevé dans le palais même du duc de Bavière, au bon vieux temps des mœurs patriarcales et de la simple Allemagne, il avait treize ans à peine, loi^sque Charles* Théodore*, dont son père était en même temps le maître de chapelle et Tami, crut devoir choisir ce dernier pour traiter une affaire secrète avec les hommes de la Convention.

Pendant le séjour de T^ïeul d*Àlphonse

* Adolphe Adam s^honore de l'avoir en pour maître.

* Prince de Sultzbach, nommé duc de Bavière en 1777. Il eat pour successeur ce fameux Maximilien- Joseph, qui devait trahir, un jour, Napoléon 1*', bien qu'il lui dût sa fortune. L'Empereur avait marié an prince Eugène de Beauharnais une des ûlles de Uaximilien, et le duché du beau-père, à la suite de ce mariage, avait été érigé en royaume.

aiiLVi&siT?r,oF MiQHiAA^

ALPHONSE RARR. 23

à Paris, les cartes se brouillèrent de nouveau de Tautre côté du Rhin.

Les terroristes, peu scrupuleux sur Tobscrvation du droit des gens, écrouèreni à la Conciergerie le pauvre maître de chapelle, devenu diplomate.

Du cachot à la guillotine il y avait alors très-peu de distance.

Notre pacifique Allemand eut une si grande frayeur de se voir emprisonné, qu'il en mourut au bout d'une semaine.

Henri Karr était resté à Munich.

Quelques années après, le ciel se rasséréna du côté de la France, tandis que forage continuait ^e gronder sur l'Ailemagne.

Devenu pianiste distingué, mais ne trouvant plus dans l'exercice de son art les moyens de soutenir sa vieille mère,

ilE

Henri quitta le foyer natal et vint cher* cher fortune à Pifris.

Il ne savait pas un mot de français.

Quant à sa bourse, elle contenait cent écus à peine.

Heureuse et naïve confiance d'artiste !

Mais la piété filiale attire les bénédictions du ciel.

À peine installé dans cette ville, que madame de Staël appelait la moderne Athènes, et que Napoléon par son génie rendait la capitale du monde, Henri Karr trouve une place qui lui assure largement l'existence matérielle. H entre chez les frères Érard pour essayer leurs admirables pianos devant la foule qui encombrait leurs salons.

Parlant assez bien notre langue au bout de huit mois, il sut conquérir d' honora-

JfflLYiasLTVlOF michïqaL

ALPHONSE KAAB. t5

fcles sympathies parmi les artistes ses confrères, et s'acquit une renommée pour la composition des morceaux de piano.

Nous le voyons, pendant vingt ans, partager avec Tbalberg la faveur publique. Ses mélodies, d*un style facile et pur, jouissaient d'une vogue immense.

Balzac, dans un de ses livres, place Henri Karr au nombre des grands maîtres allemands.

Un jour, nous ne savons plus à quelle exposition de Tindustrie, notre virtuose remporta un véritable triomphe.

Provoquée par de jeunes concurrents à une joute solennelle, en présence du Jury, la vieille et orgueilleuse maison Érard se hâta de ramasser le gant qu'on lui jetait. Elle accepta la lutte, mettant pour condition qu'on entendrait lèpre-

mier venu de ses pianos droits, tandis que Tcn [reprise rivale pourrait faire toucher par n'importe qui le plus parfait de ses pianos à queue.

Cela ressemblait à de la présomption; mais noblesse oblige.

La supériorité de leurs instruments, pour la rondeur et le velouté des sons, ne laissait aux frères Érard aucun doute sur rissue du combat.

Toutefois, ils ne purent s'empêcher de frémir, quand Thalberg lui-même, le grand Thalberg," vint s'asseoir au piano de la partie adverse. Préludant par de magnifiques accords, Téminent artiste joua Tun des morceaux les plus difficiles de Mozart, avec un sentiment exquis et une incomparable vigueur.

On accueillit par des bravos unanimes celle exécution brillante.

Déjà les frères Érard se repentaient amèrement de la loi qu'ils s'étaient imposée, lorsque le père d'Alphonse vini s'asseoir et préluder à son tour.

L'instrument rival vibrait encore.

A Féclataute harmonie de tout à l'heure on entendit succéder de douces et limpides variations sur l'air si connu 11 pleut, il pleutt bergère. Henri Karr avait habilement choisi ce thème, que la merveilleuse perfection du piano droit permettait de rendre avec une justesse mélodique incomparable. On eût dit une pluie de perleS) une cascatelle de diamants. Jamais sous les orangers en fleurs, quand la Brise est tiède et quand Fétoile brille dans Fazur, les roulades du rossignol

i8 ALPHONSE KAntL

n'éveillèrent plus délicieiisemenl les éclios du soir.

Uu charme surnature! semblait captiver les auditeurs.

Quand Henri s'arrêta, le chef-d'oeuvre de Mozart était oublié; Thalberg était vaincu.

Le jury décerna tout d'une voir aux frères Erard la grande médaSle d'or.

Ce fut le plus beau jour du bon artiste, flit, dans sa vieillesse, il aimait à raconter souvent cette victoire.

Marier-Louise lui avait promis la croix, au nom de son impérial époux; mais Sainte-Hélène empêcha Teiécution de la.

promesse. Ni les princes légitimes ni le gouvernement de Louis-Philippe ne son^ gèrent à récompenser Fillostre pianiste.

On prévint Alphonse Karr, en 1842,

ALPHONSE KARB. S9

qu'il était au nombre des hommes de lettres portés sur la première b'ste de promotion daps Tordre de la Légion d'honneur.

— Vous voulez me décorer ? dit-il, après mon père, s'il vous plaît I

Noble et généreuse réponse, que.nous nous plaisons, dès à présent, à enregistrer dans cette notice.

Le vainqueur de Thalberg attacha donc à sa boutonnière le ruban rouge destiné à son fils. Il mourut l'année suivante, à l'âge de soixante-trois ans.

C'est lui que l'auteur du Chemin le plus court a peint sous le nom de maître Kreisherer. Le portrait est frappant de ressemblance, à en croire tous ceux qui ont connu le vieux musicien. Alphonse décrit « ses cheveux blonds grisonnants, sa

ALPHONSE KAHh.

figure calme et bienveillante. » II le montre narrant la curieuse histoire de Guy d'Arezzo, « ce moine bénédictin de Toscane, qui inventa la gamme, et prit dans la strophe de l'hymne à saint Jean la dénomination des notes :

Vt queant Iaxis r^sonare ûbris Iftra gestoram famuU taorum, Sol\e polluti lahii reatum, Sancte loannes.

Ufl peu gâté par son père, notre futur homme de lettres eut une heureuse et insouciante enfance. Très-intelligent, mais plus turbulent encore, il obtint au collège tous les prix de gymnastique, à défaut des prix de latin et de grec.

• Esprit libre et plein d'indépendance, ayant déjà sur les bancs deTécole un grain de misanthropie, le jeune élève hé travaillait qu'à ses heures.

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Or jamais ses heures ne fureut celles de ses maîtres.

— Monsieur Karr, votre leçon?

— Je ne la sais pas, répondait-il invariablement.

— Monsieur Karr, voire thème?

— Je ne l'ai pas fait.

Et les retenues de pleuvoir.

Alphonse, on doit le dire, s'en souciait comme de la barbe du Grand Turc.

Les poches bourrées de toutes les œuvres des anciens poètes, il grignotait gaiement un morceau de pain sec dans sa cellule solitaire, lisant et relisant ses auteurs favoris, non pas seulement ceux indiqués par le programme des écoles, et dont on explique à grand'peine quelques rares passages, mais tous ceux quiforment le radieux cortège de l'antiquité savante et lettrée.

On coynçoit qu'à ce régime notre élève de quinze ans ne tarda pas à acquérir une profonde connaissance des idiomes qu'on faisait bégayer à ses condisciples.

Il devint même un peu plus fort que ses maîtres, sans que ceux-ci en eussent le moindre soupçon, ce qui n'est pas Je détail le moins pittoresque de l'histoire.

Souvent, pendant la classe, M. Caboche, son professeur, le voyant absorbé sur un livre, croyait le prendre en faute et confisquer un roman de Pigault-Lebrun ou de Ducray-Duminil.

— Que lisez-vous là, monsieur Karr?

Faites-moi passer ce volume I criait-il brusquement.

Très-contrarié de l'aventure et maudissant le fâcheux, Alphonse apportait le livre d'un air rogue.

y NlViBSCT^ OF MICHIQAM

ALPHONSE KARlt H

C'était Claudien, Têrence, Horace ou tibulîe.

M. Caboche devenaft pourpre de colère.

Il se croyait iiïipudemment joué, déclarait que l'élève avait commis un escamotage et finissait par (e mettre à la porte.

Alphonseétait enchantédece dénoûment.

Jaiiiaiâ il ne réclamait, trop heureux d^échapper au bruit monotone de la classe et d*être seul avec ses poètes.

Vn jour cependant il se dit :

— Je veux faire perdre à mon professeur la mauvaise opinion qu'il a de moi*

On composait en version latine.

M. Caboche avait donné â traduire une trentaine de vers de Lucain, juste le début du poème de la Pharsale.

— Bon! se dit Alphonse, je vais joliment le surprendre 1

S^ UPH0II9VEABR.

AU lieu de rédiger son devoir en prose, il écrit une élégante traduction en vers français. Puis, afin de causer au professeur un étonnement plus vif, il juge à propos de ne pas se borner aux trente vers latins dictés par H. Caboche, et d'en traduire quarante-cinq.

— Il verra, pensa Tespiègle, que je sais mieux mon Lucain que lui !

Le résultat de la composition devait être proclamé le samedi suivant. Fier du machiavélisme de son coup d'Etat, notre écolier compte les jours, puis les heures.

Enfin le samedi arrive, et le son fêlé de la cloche rappelle à la classe. Il croit entendre le plus mélodieux de tous les carillons.

Bien certainement il sera le premier !

Ia oceur lui bat avec force. Il dissimule

UNLyERSJT>" OF MICHIQAN

AlPHOnSE MAB. 85

son impatience ^ absolwnent comme ce îeune Spartiate qui se laissa dévorer les entrailles par un renard.

De temps a autre, il examinait sournoisement H. Caboche, pour voir s'il ne laor çait pas de son côté quelque coup d'œft admirateur. Mais le régent impassible faisait répéter le Conciones absolunient comme si rien de nouveau ne se fût passé sous le soleil.

Après nombre d'exercices fastidieux et qui parurent à notre élève se prolonger beaucoup plus longtemps que de coutume, le professeur ouvrit son portefeuille , en retira une liasse de copies, et dit à haute et intelligible voix :

— Places de la composition en version latine !

Karr dressa Foreille,

se ALPHONSE KARR.

Il y eut une deniî-mînute de silence.

M. Caboche Tenfïploya gravement à nettoyer le verre de ses lunettes. Puis, détachant la liasse, il cria d'une voix aigre :

— Premier, M . Dorigny !

"' Alplionse eut un brusque tressaillement.

Il jeta sur son maître des regards pleins de dédain.

— Second 9 H. Delassalîe! continua le professeur.

' Et, sans prononcer le nom d'Alphonse, a acheva la liste jusqu'au soixanlitoe et dernier élève, jeune blondin que la seconde République et FEmpire ont, depuis, envoyé près d'une cour du Nord, comme ministre plénipotentiaire.

C'était à n'y plus rien comprendre.

— On a sûrement égaré ma copie, mut* murait Alphonse.

Mais toat à coup H. Caboche prononça CCS mots terribles:

— Hors de composition Félève Earr, atteint et convaincu d'avoir servilement copié je ne sais quelle traduction en vers.

Joignant Tineptie à Timpudence, il n^ 6*est pas raêmeaperçuderendroit où s'arrêtait le texte lalin, et m'a remis un de- "voir d'un tiers plus long.

Ce fut un vrai coup de massue.

Alphonse, accablé par le ton méprisant du professeur et par les rires de ses condisciples, ne songea même point à donner les preuves de son innocence et n'ouvrit pas la bouche pour se laver d'une inculpation honteuse.

Dès ce jour, les succès oiBciels ne le teutèreat plus. Il revint à ses chers poëtes ^ coulmua sa méthode originale d'éM(l9t

38 ALPHONSE KAUR.

En dépit de son indifférence çt de sa tacîturnité, quelques saillies heureuses lui échappaient de temps à autre; un maître moins prévenu que M. Caboche eût deviné facilement toute la finesse d'esprit de cet élève.

— Savez-vous, demandait un jour le professeur, ce qu'on nomme une comédie à tiroirs?

— C'est une comédie commode f répondit Earr.

Il ne tarda pas, du reste, à se venger de ce terrible homme, et cela d'une façon aussi délicieuse qu'inattendue.

L'inspecteur général entre, un matin, dans la classe.

Désigné le premier pour répondre à ses interrogations, Karr explique avec beaucoup de bonheur un passage de Plante. Le

aSlT^fîPMCHiaAN

haut fonctionnaire penche la tête et ferm« un œil en signe de satisfaction.

Quant à H. Caboche, il tombe des nues.

— Vous avez là, dit rinspecteurà voix basse, un élève de très-belle force.

M. Caboche s* incline et se rengorge.

Alphonse continue de traduise ; mkis, remarquant la satisfaction qu'il cause à son ennemi intime, il ânonne tout à coup, hésite, et s'arrête sur un mot latin, équivalant au mot français tablier.

L'inspecteur gardait le silence. Peutêtre eût-il été fort en peine de le rompre.

Derrière lui, Tingénieux M. Caboche^ venant au secours du malin élève, qui semble chercher dans rœil de son professeur l'explication du mot, s'avise de relever le devant de sa robe, afin de simuler,

nous avons assisté lout à l'iieure au» \ débuts du jeune homme dans la carrière, et nous connaissons le motif de sa niplui* vnc l'Université.

rê

ii!illYSa?imSP MicHicuN

ALPHONSli: .KARR. 41

Henri Karr, peu satisfait deyoir son fils renoncer à ce qu'on appelle une position^ lui témoigna son mécontentement à la façon de tous les pères, c'est-à-dire en fermant sa bourse.

Alphonse ne se découragea point.

Il alla demeurer rue des Fossés-Saint- Victor avec un de ses anciens amis de collège.

Leur mansarde était fort étroite : ils n'avaient d'autres meubles qu'un lit, deux cJiaiscs et une pauvre table de sapin.

Souvent ils se prenaient de querelle pour savoir qui des deux irait chez le boulanger, l'épicier ou le charcutier quérir la nourriture du jour, et puiser à la fontaine voisine la provision d eau dans leur cruche de lerre*.

* Us s'épargnaient ainsi le payement d'an porteur

mtp

Décidé à devenir homme de lettres, Alphonse taille sa plume et invoque la muse.

Une chance heureuse lui ouvre la lice au milieu de ces beaux jours de renaissance lifféraire dont ]$30 vient de signaler l'aurore. Comme tous les jeunes écrivains de l'époque, il a une foi robuste en luimême, une auduce immense, un espoir

d'«in. Hais Alphonse, déjl irès-Tâcond en originali'^ absocba les AÛinomles de plusitors mais en an jour. Voici k qoFlle ocusion. Le locataire i'ta-ieesou Jouait de la aai«, et persistait, malgré les rcpréseuKtlonE du Jeone homme, qae le brait gânait dans son trarail, 1 étudier, du niallD an soir, 4e mi" "« ^^ Coliaelle oa UCamavalde Veiùse. Karr profltc d'un* ■bsïDce de son ami, appelle nn Auvergnat, et lui ardanae de répandre daos la cblmbre tout le conleno de San loDnean. L« voisin monte ea Jetant les hauls eris. H trouve Alphonse une ligne 1 la main. — Monlieur! monsieur!... c'est abomluable. .. L'eau coule 1 tnnds nols chu moi! — Çi m'est bien égal, répond Barr. Vous ainieil jouerde lanute; moi j'aime la p^ ttie 11 U iMine. Clwcnn «ou tnail

ALPHONSE RâRR. 43

bornes. Volontaire obscur dans la grande armée romantiqne, il lui tarde de gagner ses galons en se jetant à corps perdu dans la mêlée.

De la rue des Fossés-Saint-Victor, il va frapper, avec plusieurs manuscrits sous le bras, à la porte du Figaro.

Henri de Latouche Taccueille d'un air très-aimable.

— Que m'apportez-vous là, jeune homme^ lui dit-il... Un roman, sans doute?

— Non, monsieur, répond Karr ; ce sont deux poèmes.

" — Encore des vers!... 11 en pleut des myriades autour de moi ; je suis inondé de rimes, c'est un déluge !

— Pourlaut...

— Oui, je sais ce que vous allez répliquer : « La poésie!... suave idiome, écto

U ALPHONSE KÂRR.

du ciel!...» comme disent ces messieurs...

J'en ai par-dessus la tête ! Vous appelezvous Victor Hugo, Alfred de Vigny ou Émilo Deschamps?

— Ilélas non! dit Karr.

— Aloi-s, faites de la prose 1

Tout en parlant ainsi, de Latouche déroulait les deux manuscrits apportés par le jeune homme. Il parcourut rapidement quelques feuillets.

— Pour ne pas vous décourager, dit-il, je vais insérer le plus petit de vos poëmes.

Remportez Taulre, et, des à présent, rédigez-nous quelques articles littéraires ou politiques.

Alphonse Karr suivit ce conseil.

Il avait besoin de trouver le pain quoti* dien au bout de sa plume.

On remarqua tout d*alibrd chez le jeune

^NiYiRsrrv^ of

MiÇHIQAN

ALPHONSE (EARR. 45

auteur les qualités et les défauts qu'il devait porter plus tard à un si haut point, c*est-à-dire une verve originale, ironique*, et beaucoup d'humour ; mais aussi de la Vulgarité dans le siyle, et, trop souvent, une allure banale dans la pensée.

Le manuscrit en vers rendu par de Latouche avait pour titre : Sous les Tilleuls,

Noire héros se borna tout simplement à effacer les rimes, et publia, chez Charles Gosselin, son poème transformé en roman

* Alphonse Earr est, après lanio, le Iiltôrs(t)9iir \é plus agressif des temps modernes, et, cbose bizarre! ils ont l'un et l'autre un caractère extrêmement chatoaillenx et susceptible. Ces illustres spadassins de la plume, qui ont fait saigner tant d'amours-propros, s'irritent outre mesure quand on blesse le leur. Nou^ avons trop peu de temps à perdre pour lire tous les lundis le verbiage du roi de la critique. On nous affirme qaMl persévère dans ses outrages systématique» contre le biographe. Est-ce que vraiment il s'imaginerait nos» enlever Testime du publie?... Pauvre bomm»!

45 ALPHONSE KABR

de mœurs. Il lui conserva la même étiquette, et ne changea ni la coupe primitive de Tœuvre, ni sa forme, ainsi qu'on le remarque à des chapitres entiers.

« Ce livre d'Alphonse Karr, a dit un critique de talent, M. de Molènes, est essentiellement une œuvre de jeunesse. On y sent cette fièvre du cœur dont on se guérit plus tard en avalant tant de potions amères. Les sources de la gaieté y sont abondantes et fraîches. Le soleil de mai et les regards des jeunes filles y luisent sans cesse ; il est certaines pages d'où s'exhalent de vraies senteurs de printemps. On y retrouve la poésie réelle, non pas celle dont le pied ne s'est jamais posé que sur les cimes onduleuses des nuages, mais celle qui a si bien erré sur la terre, qu'elle a laissé des lambeaux de robe et des goutte»

JHYi&srrvQF michiqIiu

ALPHONSE KARB. 47

de sang à tous les buissons du sentier.

u Nous avons tous, au fond de quelque lîroir, les lettres de Magdeleîne; nous avons tous senti les mêmes déchirements que Stephen, à ce passage où elle nous prie de sacrifier au bonheur et au repos de son existence tout ce qui peut nous rester dans le cœur d'amour saignant et méconnu * . ))

Dès la publication de ce premier livre, JLlphonse Karr eut une réputation faite.

La librairie parisienne se disputa ses

^ Tons les oritiques ne donnèreot pas à U. Karr de pareils éloges. Il y eut des attaques extrêmement injustes et Tiolentes. Certains Arisiarqaes, s'imaginant porter an coup mortel au débutant, assurèrent qu'il n'y avait de bon dans Touvrage que les épigraphes placées en tête des chapitres, et signées Gœtbe ou Schiller. Alphonse Karr prouva que les épigraphes étaient de son cru. Il avait conservé ses meilleures runes en les faisant passer sous le manteau de ses i compatriotes les poètes allemands. Jugez si la critique I fui penuide et regretta sa sottise!

une bulte qui tire d'elle-mSme la fraîclieut et l'éclat des nuances chHngeantes ip'ella fait briller aux jeux. C'est une songerie comme on en peut faire, au fond d'une chaise de poste, alors que les grelots des chevaux et le roulement de la voiture bercent TOtre pensée.

tirnoNSE kaub. vS

■ Pendant ce rave de quelques heures, le romancier se livre à une course fanta^ue et désordouuée sur le clavier de l'âme humaine. Tout ce qui remplit notre cœur d'accords, depuis le linlement argenliii que fout les bruits éioiguésdel'eufence jusqu'aux voix mélancoliques et désabusées de l'âge mùr, les accents joyeui, les notes plaintives s'inteniinipent ou se Guccèdetit sans ordre, sans suite, mais d'une façon qui trouble et qui séduit.

« Les livres de cette nature tieoncnt plutôt à l'art sensuel de la musique qu'à Fart abstrait el sévère, de l'écrivain. Ils rappellent aussi le charme des essences.

car ils ont la puissauce enchanteresse, le exhalaisons enivrantes, et la douce vuliiiitû duiiarguilé. »

Selou nous, il est fort daugei-eut pour

ALPHONSE KIHR. Cl

Sa verTS, d'abord franche et comiQuaU calive, deTÎnt fausse, guiudêâ, sans chaleur, et n'eicita presque plus ni entraîitement ni enthousiasme.

Le renom qui semble avant tout flatter H. Karr est cebii qui s'attache à l'hooime excentrique, 11 ne fait pas un geste, il ne dit pas un mot qui n'ait pour but de voua arracher celte exclamalion :

■ — Quel drûle de corps !

Ou bien :

— Voilà un féroce original*!

Sur le chapitre des bizarreries et des idées baroques écloses, depuis le commencement du monde, dans les cervelle; détraquées, il ^t d'une force prodigieuse,

' Bn jonr, à la iiremître wprêaenwilon d'OHe ira- ;£die i L'Odéon, on le vit piraliro aux BTint-sctiici a babil noir, irec mieisiwdB pomficr.

ZaW W

et son phis grand plaisir est de mettre sa science en pratique.

Renonçant à Thospitalité de son ami do la rue des Fossés - Saint-Victor, il va demeurer seul, rue Tronchet, au septième étage.

Dans la chambre de M. Karr, il n'y a qu une natte, laquelle sert de lit, de table et de siège. Notre homme de lettres écrit par terre, mange par terre, dort par terre*. 11 reçoit ses éditeurs, vêtu d'une magnifique robe de chambre écarlate, et coiffé d une toque surmontée de trois immenses plumes de paon. Ses pieds nus portent des pantoufles jaunes.

Plus taid, il s*avise de Mre peindre sa

* Les vcnis coulis oat cruellement chAtié ce mépris de rbyglèiie : il a des rhumatismes dans tous les membres, et sou ludivida tressaûUe perpétaeileiiieAt de lies nerveux.

ALPHONSE SARIL BS

chambre tout en noir, murs et plafoiKi)!.

Des ossements humains, des critnes, de vieilles armes, im cor A^ chasse et des hiboux empailli^ garnissent ce logement funèbre. La naltc ne sert plus alors de lit à M. Karr; il couche tout habille dans une bière, entre deux cierges qui brûlent.

Quand on entre dans son sépulcre, il TOUS dit bonjour d'un air sinistre, et tous invite à dîner, le soir même, avec un croque-mort de ses amis.

De la rue Tronchet, il se décide à transférer ses pénates rue Vivienne.

M. Karr veut déménager lui-même. On le voit emporter sa natte sous son bras, sa ferraille et ses ossements dans des paniers.

Au bout lie quinze jours, il revend a un tapissier ses tentures de catafalque, et métamorphose son domicile en un logis d«

Si AlPnÔNSË KARR.

vrai croyant. Rien n*y manque, ni le se^ lamtik, ni Yodalik^ ni fes soies de Brousse, ni le divan circulaire, ni les pastilles d'aloès brûlant dans de larges cassoleUes. M. Karr a des chibouques, clos lidés en bois de cerisier, des turbans, des cafetans, des cimeterres et des baboucbes.

tl porte le splendide costume d'un Osmanli d'avant la réforme. Sa poitrine, constellée de broderies d'or, éblouît comme le soleil.

On autre jour, il dépense trois mille écus à la Pm^te-Chinoise, rue Richelieu, pour se meubler en mandarin.

Ses coshimes de ville ne ressemblent pas à ses costumes de chambre.

M. Karr sliabille, pour sortir, en écnyer du Cirque. 11 porte une culotte de daim collante^ un habit de cheval à gros bot^

tons argentés, des bottes à Têoujère ol une cravata] e.

D'autres fois, il passe une bloose, iin méchaiil: pantalon de velours, se campo «ne casqueKe sur l'oreille, et s'en va, ta pïjie aux lèvres, visiter les barrières et courir la guinguette. Les ouvriers lé reconnaissent, l'entourent, font signe 3 leurs conuaissances, et se disent à l'o- Teîlle :

— C'est M. Alphonse Karr!

L'auteur de Fa Diê%e est aus angesj l'admiration de ces braves gens l'enivre.

Un des premiers, A Paris, ne s'avisc-t-il pjs d'avoir à domicile une h;fène, en guise Af rliii>ii 1 TniK Ipï »li>lii>ra I vnnnT.intiiiiiiiiii

■iirii

50 ilLPHONSE KABR.

^imable hôtesse africaine ne manque jamais d'accourir à la porte et de flairer /es libias de ceux qui entrent.

Vfijanl la correcUon de ses livres compromise, l'esccntrique auleur se débarrassa de la bêle camassièie ; mais pour acheter Uiut ausàtôt Freyschûtz et Cuird'Ëbène.

Profschûtz est un superbe cliien de Terre-Neuve.

Quant à Guîr-d'Ëbène, son nom l'îiiiiî* que, c'est un nÈgre du plus beau noir, Il a pour missiou exclusive de promener Frejschûlz d'un bout de Paris à l'autre.

Cent fois par jour les curieux l'arrêtenl et lui demandent :

— A qui donc ce magnifique chien?

Le nègre aussitôt de répondre :

ALPHONSE liBIt. 87

— II appnrtient â maître à moi, messe Alphonse Karr.

On lui a fofmcllcment interdit de savoir jamais prononcer monsieur.

Du reste, au témoignage d'Alphonse Ini-mâme, le terre-neiivc ; beaucoup Cuir-d'Ébène ei se laisse dresser à toutes sortes des admirables. Ainsi, par exemple, wn maître l'habitue à se rendre, chaque matin, au Palais-Royal, avec une pièce de deux sous dans la gueule, Freyschûlzpartdela maison, traverse la rue Vivienne, suivi du nègre et d'une foule d'oisifs, qui ne tardent pas à voir le cliien descendre le perron, et s'arrêter dans la petite galerie en face, à l'étalage d'une pâtissière. Là, se levant sur deux pnttc<:, il laisse tomber la iwrd du comptoir la monnaie

58 ALPHONSE KABR.

de bitlôn, reçoit deux sous de galette en échange, croque la marchandise, et reprend majestueusement sa route par la rue Vi vienne.

— Quel superbe animal! disent les spectateurs. A qui ce beau terre-neuve?

— Il appartient à maître à moi, messe Alphonse Karr, répète Cuir-d'Ebène, fidèle à sa leçon.

Très-souvent Tauteur de Fa dièze est à peu de distance, recueillant avec délice les commentaires de la foule.

Deux mille personnes raconteront, à coup sûr, le Jour même, dans tous les coins de Paris, l'histoire de la galette et du chien d'Alphonse Karr.

Cependant tout s*use en ce mondCy même la réclame en action.

Les journaux ne tardent pas à faire

GOurlise assidûment les nymphes de la Seine. Il nage avec autant de grâce que FreyschStz, et lutte contre le courant avec une vigueur nonpareille.

• Â celte époque, nous le tojous accmnplir des prodiges de sauvetage et gagner

une médaille, qu'il porta longtemps avec fierté

De Saint-Ouen, où il se fixe d'abord, il remonte le fleuve avec son canot, gagne à Charenton le confluent connu, et va. dit la Galerie de la presse « passer les bal]»tants de Créteil, sans danger et sans écla-

* L'histoire da cuirassier sauvé de la noyade a été reproduite trop souvent par H. Karr lui-même pour que nous en donnions ici une édition noaveUe. SculC' ment il paraîtrait que Técrivain a légèrement interverti les rûles. On affirme que le soldat en question aurait, an contraire, repêché M. Karr, dont les bras ec les jambes se trouvaient enlacés par des berbês aquatiques. Le cuirassier^ gaillard robuste, le dégagea par un violent effort. L'autenr de Fa diète avait même, dit-on, perdu connaissance. Rouvrant les yenx an moment où il touchait la rive, il ne voulut pas (simple affaire d'amour-propre) être ramené par un sanvear. Une lutte s'engagea. Le cuirassier, vaincu de fatigne, eut le dessous. Il allait très-sérieusement coaler à fond, quand M. Karr l'empêcha de se noyer à son tour, le déposa sur le bord, et prouva par des arguments irrésistibles aux amis du cuirassier qu'il avait arracb^ leur ingrat camarade à nn trépas certain.

«LPDOnSE EaBR. 61

boussures, «ir les pctiti gouffres dé ta Hame. *

L'illustre écrivain s'était épris ifutie jeune cliâlclaine du voisinage, qui avait b traverser la rivière toutes les fois qu'elle ■e rendait à Paris. M. Karr se fit batelier pouL' voir de plus près et plus souvent les beaux yeux qui lui allumaient le cœur.

La jolie dame de Ciéteil reconnut, un «àr, dan» un salon de la Cli a ussée-d' Antin, sou mystérieux nocher de la Uarne.

Apprenant qu'il se nommait Alphonse Karr, elle s'approcha souriante, et lui dit :

— Uouiûeur, je vous dois (iixcenfrni£« pour ma deraière traversée. Periiieltexmoi, je vous prie, d'acquitter ma dette.

Ou M wit rieu de plus sur la cliàtelame

m ALPHONSE KARB.

et les araonrs d'Alphonse. Est-ce le dé^ esjjoir, est-ce le caprice qui lui fîreut abandonner Crétcil?

Seul il pourrait nous l'apprendre.

Nous le retrouvons l'année suivante au bord de la Manche, le visage brûlé par Iç soleil et les mains dufcies par la rame. Il se Loèle aux loups de mer d'Êlrelat, fraternise avec eux, porte leur costume, les aide â mettre les bateaux à flol ou à les remonter sur la grève, quand les vagues sont en furie.

Le public apprend avec ur* '-

eilième que M. Karrestdevi rude pÈcheur de crevettes d côte. On reçoit sur sa vie d' coulideiices les plus dctuillées ses travaux, ses émotions, ses

• Allant d'ËlteUt * f^nei, dit^

ALI>aONSE KAKH.

Ait sin^rcndre par U nuit cl par la m.]Vi;(;. I.t mer ÊUil houleuse el monlail avec im grand bruit. Il vint un inoiaenl où je foe obligé de lu'tc-

A Devant mai la mer en roltre Ee brisait contre la Talaine. Je fus obligé rie rclourner sur mes pas. A cent toises de là, elle hailait Ëgalemïtil conlre le rocher. ]'éiais renfermé dans un cercle que la mer rflr^issait à chaque inalant. Il Tiisait nuit. Je saiais qoe dans une beure il j aurait quinze pieds d'eau là oùj'élab encore à pieil sec, entre la mer licunianle et une muraille dioilc de Irais ceuls pieds, soixante fois la hauteur d'un homme.

a Je nage bien ; mais de quelcûléraeiiirÎKerï C'Élaiit la ptemtère fais que je tenais dan* ce paya, — el, d'ailleurs, les lanies m'auraient bicntût broyé contre le rocher.

■ L'n douanier, qui n'observait depuis longtemps, m'appela du haut de la falaise, quand il m'eut perdu dans la nuit, il dcaeendit à moitié cbemin, par un sentier i peu prùs liillé dans le rue. et me jeta une carde, au moyen de laquelle j'allai le rejoindre, s

Notez que la corUe tlevait avoir pour le moins cenl cinquaiile pieds, puisijiie le

droite, sans iKis^îliililé d'escalade. M. Karr a dû reiiiei'cicr ])ieuâemeut la Pi'oviduaoe, qui pbçaH là cet homme tout exprès pour sou salut, avec une corde aus^i longue.

Tous les jours arrivent d'ËIrelal de uouvclles et plus curieuses histoires.

L'illustre auteur p^sse maître canotier. Ses relations aveu Valiii, le gai'do péche, avec Uartin Gram et Césairu Blanquct, sont coimues de TEurope enlicre.

Ou &ait que sou cauot se nomme la Langouste. Puis il monte en grade et devient vupilaiue de uavire. Dans le port de Pàcami) se balance avec orgueil uu joli deuxmâls, appelé l'Arselin,- garni de son éiiui|)age, et portaut celte iuscriplion eu giv^i^eii capitules :

ALrHONSB KARR. «

Patron, ALPHONSE KARR.

Le bonheur maritime de neire héros n'est troublé que pai- un seul chagrin. Ses oreilles sont afQigées de la prononciation incorrigible des naturels du pays, qui persis tenta l'appeler monsieur jl/^Aonc/ie.

Il ne vient à Paris que très -rarement pour apporter de la copie à son libraire, acheter des fleurs exotiques et serrer U main à Mêry et à Roger de Beauvoir.

Eh bien, voyez les inconvénients de l'illustration !

Notre solitaire d'Ëtretat, malgré fout BOn désir de garder l'incognito, ne réu»sil pas à diasimnier sa présence dans la capitale. Chacun à l'instant même s'occupe de Int. Ses admirateurs profitent de l'occasion pour imprimer nir ses livre»

irr I

ALPHONSE KAftR,

nombre d'articles élogieux, et corame, â côté du char de triomphe, il y a toujours rinsultear, une inain inconnue et perfide s'efforce d'écraser sous l'outrage et le ridicule cette renommée grandissante. En un clin d'œil, tous les murs de Paris et de la banlieue sont eouverts d'affreux calembours dans le genre de ceux-ci :

Alphonse Karr touche!

Alphonse Karr rogne!

Alphonse Karr casse!

Alphonse Karr rosse! Alphonse Karr nage!

Et le Corsaire, cette méchante feuille, ose dire, dans un indigne paragraphe, attribué à la plume du vieux Lepoitevin Saint- Aime, son rédacteur en ohef :

à Cett vwtt-iBêftid (|ai ëerÎTes, à la Mût

ALraoNSB karu. «r

btjàa, lUT let mun votre propre nom, iccolri i quelque énigmiti^itc sigoiflcatioD, pour le populariser quand mime. >

calomnie t

Plusieurs hommes de lettres sfgnalent â M. Karr ces lignes onirageantes. Il se prend h éclater de rire, et répond :

— Que TOuIez-vousî mon nom prête au calembonr. J'en avais déjà fait trois cent dix-huit, avant que pareille idée fût venue â autrui. Ce matin, j'ai commis le trois cent dix-^ieuvième, Karr avance et raille. Je vous le cède. Usez-encomma bon TOUS semblera. Mes complimeuts k H. LepoiteTÎn Saint'Âlme. C'est l'homme le plus chanre et le plus malin que je connaisse.

Le lendemain, allant déjeuner à l'Arsenal, ebei Charles Nodier, qui le recevut

kl

toujoars à bras «iTerts, Alphonse put lîre toutes les réclames burlesques crajonnêcv 3 droite et à gauche de sa ronle.

Il ne perdit absolumeat rien de sa belle humeur, et, remarquant, aux alentours de la Bastille, une muraille où rien n'était encore écrit, il entra dans la boutique d'ua Auvergnat, prit un morceau de charbon et traça sur le murvierge cet aflreux jeu de mots:

Karr bmari.

Puis, riant eiTeclivement au:

lontiaua sa route, le long di Bourdon.

Le soir, il dîna chez son édit4 avec Balzac', Jules Sandeau,

' L'aotear i'Eviinli Grmdet prit pis at un siéft plus biul que celai dts a etdonl la tornie rappcUil celle d'Uû UC ailler H BM tmiKluUe » Ten

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