‹ Alphonse, ou, Puissance de la vertuChapitre 119 sur 139 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

qui changent la destinée humaines. L'ennemi le plus redoutable des frères , celui qui avait le plus puissamment contribué à la ruine totale de leur crédit , et qui avait si habilement dirigé les coups qu'il leur avait portés dans l'ombre, conduit par une feinte compassion , ou plutôt par le souffle mystérieux de celui qui dispose les hommes et les choses pour l'accomplissement de sesvues (1), vint un jour faire une visite à Alphonse ; étonné de la majesté de son maintien , du calme de sa physionomie , il lui dit :

•< Comment pouvez-vous porter dans vos traits » l'expression du bonheur, au milieu des raisons » si puissantes que vous avez de vous affliger '.'

• Je connais votre mérite , et j'étais venu vous » offrir quelques consolations ; mais à peine pa-

• raissez-vous en avoir besoin. »

« Le bonheur , dit Alphonse, prend sa source

• dans le témoignage de sa conscience et non » dans le succès de ses entreprises. Le maître •> que nous servons ne nous demande compte

• que de nos bonnes intentions : et d'ailleurs , » croyez-vous que la détresse soit comme le re- » mords , qu'elle ne laisse jamais aucun repos à « l'âme ? •>

Attéré par ces dernières paroles, comme s'il se fût cru dévoilé ou du moins deviné , cet interlocuteur arrangea comme il put ses idées dans son esprit , et cherchant à dissimuler son trouble, il

I Ditponit allinget ergo à féru usqve nd finem fortiler, et unttiia suaviter. (Lib. sap. c, VII.)

fente de persuader à Alphonse qu'il devait abandonner son projet.

• Les humiliations et les disgrâces qu'attire l'exercice de la vertu, peuvent-elles en éloigner le vrai chrétien? lui répondit Alphonse. Et notre divin Sauveur abandonna-t-il le plan de sa religion , parce qu'il fut persécuté par les pharisiens? Raisonnons ici, non pour nous abuser, mais pour nous éclairer. Que désire le vrai chrétien ? Plaire à son Dieu : la volupté pure, le vrai contentement ne se trouvent qu'en Dieu. Dieu est la source inépuisable de tout bien , il peut remplir tous les désirs de l'homme. Il n'y a donc jamais aucun trouble dans l'âme du vrai fidèle : par exemple , je suis loin de porter envie à voire félicité ; n'èles-vous pas mon frère? Votre bonheur, loin d'exciter ma jalousie ne ferait qu'ajouter au mien. L'enfer, au contraire , et toutes ses angoisses se trouvent au fond des cœurs rongés d'envie, d'avarice, ou d'orgueil. Les illusions d'une fausse prospérité ne parviendront jamais à délivrer » les hommes des fureurs d'une conscience ven- - geresse. »

Ces paroles , comme un glaive à double tranchant , pénètrent celui auquel elles sont adressées ; il sent ses genoux se dérober sous lui ; il reste anéanti , immobile ; son Aine bouleversée est dans un trouble universel : il ne peut plus soutenir le regard perçant d'Alphonse, il le fuit: mais , comment échapper à l'impression de ces paroles d'une désespérante vérité ? Où fuir, pour

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ne pas se retrouver en face des vives images de son crime? Dans les ténèbres 1 51 n'y trouve que l'horreur. Où trouvera-t-il le repos? Il n'existe pas de repos pour l'impie. Portant sans cesse l'aiguillon de sa conscience, comme Caïn le signe de sa réprobation, il ne sait quel funeste poison déchire et brûle ses entrailles. Qu'ai- je fait? se demande-t-il à lui-même d'une voix demi-haute, et presque articulée? J'ai persécuté le juste !.... Je me suis opposé à l'accomplissement des desseins de Dieu !.... Sous les dehors trompeurs d'une fausse vertu j'ai étouffé le germe du bien. C'est moi qui ai empêché que le pain d'une saine doctrine soit distribué aux petits enfans ; j'ai assumé sur ma tète coupable la responsabilité de leur perte , de leur immoralité : en présence de tant de crimes dont la société gémit et dont l'humanité a honte ; en présence des meurtres, des vols, de tant de coupables

industries; en présence des parricides! (1)

crimes qui tous nous signalent l'absence d'une éducation morale ; j'ai eu l'épouvantable courage de paralyser, par des mensonges, par des moyens indignes et déloyaux , les efforts d'hommes qui ont reçu la mission de réformer les mœurs ! O Dieu ! est-il du repos pour mon âme? Que sont les peines du corps auprès des tourmens que j'endure ! J'ai vu heureux celui que je persécutais: et son bonheur ajoutait à mes angoisses un

I On compte au bagne de Bresl quatorze parricides. [Statistique des Bagnes de France.)

effroyable sentiment. Des signes funestes semblaient lui révéler le fatal secret de mon cœur Croyez-vous , me disait-il , qu'il en est de la détresse comme des remords qui ne laissent jamais de repos à lame. foudroyantes paroles ! voulait- il me peindre à mes propres yeux , me prouver qu'il me connaissait ? ou ces paroles sont-elles jetées au bavard sans intention? Peutêtre est-ce Dieu qui les a placées lui-même sur ses lèvres, pour qu'elles vinssent porter dans mon âme un trouble salutaire ? Ses paroles étaient saisissantes , mais sa physionomie avait je ne sais quel charme entraînant. J'irai , je le verrai de nouveau , j'observerai tous ses mouvemens. Je connaîtrai s'il m'a deviné : mais puissé-je encore en douter après l'avoir eutendu me dire : l.a volupté pure ne se trouve qu'en Dieu ; l'enfer au contraire se trouve au fond des cœurs rongés d'envie et d'orgueil. fortune ! ô gloire ! ô prospérité !.... à quel prix vous ai-je acquis. Alphonse supporte avec joie le fardeau de l'adversité , je ne puis soutenir le poids de mes vils succès. Son sort est. préférable au mien , il ne s'est pas dégradé du moins à ses yeux , il jouit d'une paix aussi douce qu'inaltérable.

Ainsi , cet homme pervers avait à soutenir un combat intérieur, l'ennemi s'était glissé au-dedans de lui-même , il n'avait plus assez de force pour résister à son choc terrible. Abattu par le remords , il cherche à se rassurer en s'affermissant dans le crime , sa tète s'égare , et le blasphème roule en murmurant sur ses lèvres contrac-

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