LIVRE VIII
A peine a-t-il prononcé ces mois qu'il voit pâlir son adversaire ; il lui demande s'il souffre : il se passait en effet en lui une révolution bien extraordinaire : la grâce qui l'avait agite, qui avait causé ses inquiétudes , ses insomnies et ses remords triomphait enfin de son endurcissement. Souvent un nuage sombre et terrible après avoir porté l'épouvante et l'effroi , au lieu de la foudre dont il menace , ne laisse échapper de son sein qu'une pluie rafraîchissante : ainsi ce redoutable ennemi des frères, loin de consommer ses projets de destruction , devait être un des protecteurs les plus actifs de leur établissement.
Il éprouve , après une si violente secousse , le besoin de se retirer.
Alphonse, témoin de son trouble et de son abattement , le suivit , dans la crainte de quelque accident , et l'accompagna sans se montrer. Il le vit entrer dans une église; averti , par un secret pressentiment que tout ce qui se passait pouvait bien être le résultat d'un combat intérieur que la grâce livre à ce cœur pour le rapprocher de la justice , Alphonse vint aussi se prosterner dans le temple , et prier , avec une vive ferveur, le Dieu des miséricordes d'accomplir son œuvre.
Telle est dans la religion la céleste prérogative du malheur, plus celui qui prie est pauvre et malheureux , plus ses prières ont de puissance auprès de Dieu : et , quand il prie pour un persécuteur, le mérite d'une humble charité augmente encore la pubsance de la prière.
26/l ALPHONSE.
Alphonse, à peine arrivé dans !e temple, aperçut , derrière une colonne, celui aux pas duquel il s'était attaché ; il le vit cachant sa tête dans ses deux mains , et poussant de longs sanglots; il ne douta plus alors de la cause de son trouble , et loin de s'en affliger, il en remercia le Dieu qui avait autrefois renversé Paul sur la route de Damas.
Saisi d'une espèce de vertige , au sortir du temple , l'ennemi d'Alphonse s'égare dans les rues de la ville où il erre jusqu'à une heure avancée de la nuit , avant de retrouver sa demeure. C'est que l'image des victimes innocentes qu'il avait immolées le poursuivait sans cesse. 11 veut oublier qu'il est coupable ; vains efforts, le cri de sa conscience retentit terrible dans son sein. Et ce cri est un bienfait de la grâce divine. Sous l'empire d'une impression si profonde , il revint bien des fois dans le temple où il avait prié. Une inquiétude indéfinissable le tourmentait , il ne savait quelle voix secrète le pressait de retourner vers Alphonse , et lui faisait pressentir que la paix ne pouvait revenir dans son cœur que par celui même qui avait été une des principales causes de son envie et des fautes qui en avaient été la suite-, tant les voies de Dieu sont justes !
Un jour, plein des plus sombres pensées , il se dit à lui-même : Enfin , qu'ai-je cherché? qu'aijc pu désirer? Mes ennemis sont abattus : suisje plus heureux? Et le plaisir que me cause leur ruine , peut-il remplacer les joies d'une vie pure et paisible? Je cherche en Dieu le repos, et