‹ Alphonse, ou, Puissance de la vertuChapitre 14 sur 139 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

lui la gourde et le bâton du pèlerin. La pâleur de son visage , ses membres défaillans , annonçaient qu'il avait , pendant long- temps, supporté les souffrances de la faim ! Ses forces épuisées ne lui avaient pas permis de marcher plus loin. Des larmes de pitié vinrent inonder aussitôt les joues du jeune Alphonse :

" Pourrais- je , se dit-il à lui-même , jouir d'un

• instant de plaisir , tandis que des hommes si

• respectables par leur âge souffrent et gémis- » sent ; et n'aurais-je pas leurs peines à me re-

• procher , si elles se prolongeaient par ma faute ? "

Il se met aussitôt à appeler ce vieillard, à lui sourire , à l'encourager : en entendant une voix si douce et si amie , ce bon vieillard enlr'ouvre ses paupières languissantes , et il porte lentement un regard attendri sur cet enfant.

Dans les premiers mouvemens de son espoir et de sa reconnaissance , il croit voir près de lui l'ange saint , l'ange doux et bienveillant, l'ange gardien de la vie, gardien du pauvre vieillard.

Ranimé par des soins si généreux , par des caresses si touchantes , il essaie de se relever : plusieurs fois il cherche un point d'appui à son bâton , pour pouvoir se soutenir ensuite avec son secours : vains efforts , inutiles tentatives ! Une se soulève un peu sur son bras affaibli que pour retomber avec douleur.

Alors s'offrit un spectacle qui n'eut pas de témoins sur la terre , mais qui dut réjouir tous les habitans du ciel : ils virent la plus sublime

résignation aux prises avec la plus héroïque générosité.

■ Si j'étais sans pitié pour vous , malheureux vieillard , disait Alphonse , de qui pourriez-

* vous en attendre ? Je suis seul ici; si je vous » abandonne , ne serais-je pas responsable de '• votre mort ? »

— Jeune enfant , répondait le vieillard , il

- n'y a que vous et le bon Dieu que mes plaintes >■ n'importunent pas , que mes misères n'effrayent pas!... Si j'avais trouvé des cœurs

* aussi compatissans que le vôtre , je ne serais

• pas venu mourir au milieu d'un chemin !

Mais ma course est consommée : la vôtre

' commence à peine. Allez : conservez une vie •• qui deviendra bien précieuse : ne vous chargez « pas d'un inutile fardeau qui vous accablerait !

- Quand je serai reçu dans le sein de notre père

• Abraham , je me souviendrai de vous.

« — Je manque de force , il est vrai ; mais

vous, bon père , ne manquez pas de confiance : >- le bon Dieu que l'on n'implore jamais en vain

nous aidera : votre résolution de mourir ici , » plutôt que de me fatiguer , peut être louable ; « mais je ne me rendrai jamais à vos vœux, mon n tort serait impardonnable : non , bon père , je > ne vous abandonnerai pas. ••

Subjugué par tant de vertu , épuisé déjà par les attaques de la mort, ce vieillard cède enfin.

Anges du ciel ! pourquoi ne descendiez- vous pas pour soutenir un fardeau , sous le poids

Page 1