LIVRE I
duquel vont plier les membres délicats de cet imprudent enfant ?
Le Sauveur du monde succomba trois fois , en portant sa croix , sur la roule pénible du Calvaire : le jeune Alphonse marchait sur ses traces , il se chargeait des infirmités d'un seul homme, comme le Rédempteur s'était chargé de celles de l'humanité entière : il succomba trois fois aussi sous son fardeau, avant d'arriver au toit paternel.
Pour étancher sa soif, ce ne fut point un lâche et infâme soldat qui vint lui présenter une éponge mêlée de fiel et de vinaigre ; une claire fontaine lui offrit ses eaux trompeuses , et la mort se glissait dans ses veines avec l'onde glacée.
Il arrive, mais l'excès de son zèle avait détruit ses forces.
A peine a-t-on donné au vieillard les soins de l'hospitalité , que la mère d'Alphonse s'aperçoit que son fils réclame des soins plus empressés encore. Elle le saisit entre ses bras , elle colle son visage sur le sien , elle l'appelle : il ne répond pas , il tombe évanoui ; elle le serre étroitement, elle le croit mort : ses cris, ses sanglots entrecoupés percent les airs : tout le village est bientôt averti du malheur affreux qui vient de frapper cette vertueuse famille.
On accourt de toutes parts : chacun témoigne sa douleur ; des larmes abondantes coulent de tous les yeux ; on prodigue avec tendresse mille secours au jeune Alphonse : mais que servent toutes ces précautions tardives ?...
Chacun préconise déjà les vertus de cet enfant : quel malheur , disaient les uns : il était aisé à voir que cet enfant ne vivrait pas , disaient les autres : il était trop parfait pour la terre : il était mûr pour le ciel , son àme est déjà dans le séjour des bienheureux.
Alphonse , en effet , ne donnait aucun signe de sensibilité.
Le bruit de ce fatal événement se répand prompt comme l'éclair : on répète de bouche en bouche : Alphonse se meurt !.. Il se meurt !...
Celte nouvelle sinistre pénètre au presbytère : le pasteur priait , et il avoua plus tard qu'un pressentiment d'une indicible tristesse avait agité son âme pendant la prière.
Déjà le tintement lugubre du glas avait annoncé à la paroisse qu'un de ses habitans allait passer de cetle vie aune vie meilleure.
Cependant le digne et bon pasteur ne pouvait croire à l'irrévocable arrêt du ciel : lui qui avait fondé tant d'espoir sur le jeune Alphonse , il arrive en toute hâte : il trouve au pied de son lit , 6 puissance de la vertu ! au milieu des bons et simples villageois , un de ces hommes superbes qui avait puisé toutes ses connaissances à l'école d'une sombre et désolante philosophie, qui ne croyait à rien , qui ne craignait rien , et qui cependant près d'Alphonse mourant était agité de mille frayeurs ; en voyant la mort de si près , atteindre et tant de vertu et tant de jeunesse, il ne pouvait pas jouir de l'horrible tranquillité que lui promettaient ses principes de néant.