‹ Alphonse, ou, Puissance de la vertuChapitre 28 sur 139 · livre ir · texte numérisé non relu

livre ir

théorie les rapports des sens entre eux ou leurs rapports avec les objets environnans, dans quelles étranges et bizarres erreurs ne tomberait-il pas' Sans chercher des preuves de cette proposition dans des discussions de détails, bornons- nous à une observation sur un seul des sens , celui de la vue, le plus exposé de tous, il est vrai, à s'égarer : son domaine est si étendu , son action si prompte et si rapide, il embrasse tant d'objets à la fois ; enfin il y a pour ce sens tant de causes multipliées d'une même sensation, qu'il faut la plus grande attention pour le préserver de l'erreur. Par exemple, l'objet vu se peint dans l'âme avec une dimension déterminée par la grandeur de l'angle formé par les rayons visuels. Mais un petit objet vu de près, un gros objet vu de loin -, forment un angle d'une égale grandeur : voilà pourquoi la lune ne paraît pas plus grosse que le cadran fixé au clocher. Deux arbres , différens de hauteur, vus à des distances différentes, peuvent paraître égaux : le plus grand même, vu de plus loin, peut nous paraître le plus petit; l'œil nous trompe donc sans cesse en nous représentant comme très-petits les plus grands objets ; et ses jugemens ou rapports ont sans cesse besoin d'être rectifiés : or, je le demande , à quoi servirait la science spéculative et purement abstraite, pour rectifier les erreurs et les innombrables illusions du sens de la vue , pour les rectifier, dis-jc, sans difficulté, sans embarras, sans lenteur et avec une rapidité qui puisse laisser le libre

exercice à un sens qui mesure en moins d'une seconde toute l'étendue de l'horizon ?

L'intelligence humaine , appuyée du secours exclusif des principes abstraits de la spéculation, non-seulement ne fut pas parvenue à rectifier, dans les circonstances demandées, les erreurs de la vue; mais il est vraisemblable que dans une multitude de cas elle n'eût jamais apprécié la nature de ces erreurs , et qu'elle eût persévéré dans ses faux jugemens , avec une opiniâtreté d'autant plus invincible quelle eût cru plus évident le motif apparent de ses jugemens.

L'ouïe a aussi ses aberrations. Tous les autres sens ont les leurs. La vue, l'ouïe , les autres sens suivent bien les infaillibles lois de la nature, -et ils ne nous trompent jamais sur leurs sensations; mais comme diverses causes produisent une même sensation, l'ame pourrait rarement parvenir à la connaissance de la cause spéciale (1) de

(I) Pour que la vue jouisse de la sensation de voir un objet, il n'est pas nécessaire que cet olijet existe réellement, il suffit que les organes de la vue soient placés dans uno position identique à celle où les placerait te contact des rayons visuels s'ils étaient mis en jeu par la présence de l'objet

même. On conçoit la possibilité au moins de cette identique position. Donc l'eeil peut voir un objet qui n'existe pas ; c'està-dire, donc il peut être affecté tout à fait, comme il le serait par la présence même de l'objet: on pourrait appliquer c< raisonnement aux autres sens; et cette induction, poussée dans ses dernières limites, conduit directement et nécessairement au Byslème laineux de BarcWai , qui en était arrivé à dire que sans la révélation . il n'aurait aucune preuve de l'existence dee corps

Page 1