LIVRE II
Il serait surloul difficile de décrire l'effet que produisit cette mesure sur l'esprit encore tout neuf d'Alphonse. Il ne pouvait pas comprendre comment on blâmait des efforts si nobles , si généreux et si utiles ; il ne pouvait pas comprendre , comment et par quel motif on empêchait la continuation d'une œuvre qui concourrait si efficacement à la félicité et à l'amélioration publique.
« Quel intérêt, disait-il, peut- on avoir à tenir dans l'igno-
)) rance toute la jeunesse de cette paroisse ? Est-ce un criai»'
de savoir lire ? Est-il interdit au fils du pauvre paysan
d'être bien élevé ? Ne sont-ils pas accablés par leurs re-
» mords , les hommes qui viennent d'arracher aux soins de
» notre père commun nos infortunés amis ? Ces hommes
» disaient d'un air sévère cl impitoyable : « Vous irez dans
i) une autre école!... » Mais où trouveront-ils un maître si
n bon , si compatissant , si charitable ? Où trouveront-ils
» celte autre école ? 11 n'en existe pas dans notre paroisse
» trop pauvre, dit-on , pour qu'un instituteur puisse s'\
maintenir. M. de Sl.-Hilaire ne se bornait pas à nous
■ instruire ; il nous inspirait l'amour de la vertu ; il nous
comblait même de bienfaits temporels ! Moi , par exemple,
je partageais son pain ; il fournissait des vètemens à
d'autres : il nous tenait compte de notre travail comme si
i) nous eussions employé notre temps pour lui. O mon Dieu !
que je suis malheureux !.. Quelle confusion , quel dé-
sordre dans tuas idées ! lusqu'ici je n'avais vu punir
u que le crime. Mais qu'avaient fait mes camarades , mes
;i m is . pour qu'on les privât inhumainement du seul appui
qu'ils pouvaient avoir ? Est-il possible qu'on arrache ainsi
le pauvre et l'indigent au seul bienfaiteur qu'il ait pu ren-
>• contrer dans le monde? Ah ! loin d'avoir fait du mal , mes
» jeunes amis n'en concevaient même pas la pensée. Ce bon
M. de St.-Hilaire lui-même, par quelle faute s'esl-il attire
le malheur qui l'a frappé? car le plus grand des malheurs
pour lui , c'est de ne pouvoir pas multiplier ses bienfaits '■
\\i c quel calme et quelle majesté , mais aussi avec quel
zèle il prenait noire parti el défendait nos intérêts! — Ce
m n'est point une école organisée , disait-il, que je tiens i< i :
je ne cherche qu'un délassement agréable dans le plaisii
de rendre quelques services à des enfans, dont l'innocence
» et la beauté devraient vous désarmer. D'ailleurs ils sont
» si pauvres, si pauvres, qu'ils sont dans l'impossibilité de u fréquenter une autre école ; pour les décider à consacrer » une partie de leur journée à l'étude , il faut non-sculc- " nient travaillera leur instruction , mais il faut encore aider » à leur subsistance. — Et ces hommes à langage sévère , " inexorable , répondaient : Tous les hommes sont égaux » devant la loi : on ne peut pas faire d'exception. Tous les m hommes sont égaux devant la loi !... Je crois qu'il voulait ' dire que sans la loi tous les hommes seraient égaux, et » que sans elle nous aurions eu le droit de recevoir de l'ins- » ii m i mu ; car c'était bien , disaient-ils , au nom de la loi » qu'ils nous chassaient de la seule école qui fût ouverte » pour nous , taudis que toutes les écoles du royaume étaient » ouvertes aux enfans comblés des dons de la fortune. Par » quelle fatalité , quelques pièces d'or ou d'argent mcllenl- » elles une si grande différence entre des hommes que la na- ■i lure a rendus semblables ? Je vois bien que dans toute so- « ciélé il faut que L'on se soumette au malheur nécessaire de » la différence des conditions : il faut des hommes qui com- ■> mandent et d'autres qui obéissent. Dans une armée, il » faut des chefs et des soldats ; mais le commandement ap- » partient au plus brave, au plus habile, ou , à mérite égal , a au plus ancien et non au plus riche. Si je consulte celle i voix que je porte au fond de mon cœur , celle voix qui <> m'approuve quand je fais bien , qui me condamne quand ■ je lais mal, elle nie dira que l'on doit éloigner les ignorans ■} des fonctions publiques : en effet, les ressorts qui donnent » do la consistance , de la régularité et de la vie à un gou- » vernement , à un royaume, à une province, a une ville , n à un simple bourg , sont bien plus délicats et bien plus » compliqués que Les rouages qui donnent de la régularité au a mouvement d'une montre. Il faut aux guides de l'humanité a une vue plus perçante , un sens mieux exercé qu'aux di- )> recteurs des arts et de L'industrie. Eh bien ! ne frémirai l- » on pas dans le monde en voyant un homme , qui ne sait ,) que manier la bêche , entreprendre , de ses mains lourdes •i et inhabiles , d'exercer son inexpérience sur les objets des .) arts, les chefs-d'œuvre, par exemple, d'Appcllc ou de < Vaucanson ! Quoi ! on tremble sur le sort d'êtres inanimés ,, ci inutiles presque à noire bonheur , et lorsque le chef- » d'oeuvre du Créateur , L'homme , est livré comme une proie ., en pâture à des mailres ignorans et vicieux , on reste iro- /» passible sur son sorl !
,i .Mais, si un ignorant n'est pas plus propre qu'un aveugle « a servir de guide aux peuples , l'homme vicieux scra-t-il » mieux placé à leur tèic ?
» Vins uYi bon ! vicieux serait habile , plus je le redou-
» IcraU : il aurait mille moyens , quand il y trouverait «on