LIVRE IV
presque toutes les rhétoriques , et transportez au corps social la partie qui peut lui convenir ; car nos soldats sont des hommes à peu près d'une trempe égale à ceux qui vivent dans nos villes ; ne croyez pas que leur enrôlement dans la milice les métamorphose soudainement , et les fasse pour ainsi dire changer de nature ; au fond soldat ou citoyen , c'est bien toujours le même homme.
« Qu'est-ce qu'une armée ?
•• C'est un corps animé d'une infini! é de passions différentes , qu'un homme habile fait
• mouvoir pour la défense de la patrie ; c'est » une troupe d'hommes armés, qui suivent aveu -
glément les ordres d'un chef, dont ils ne sa-
■ vent pas les intentions ; c'est une multitude » d'âmes, pour la plupart viles et mercenaires ,
• qui sans songer à leur propre réputation, tra- » vaillent à celle des rois et des conquérans ;
■ c'est un assemblage confus de libertins qu'il faut assujettir à l'obéissance ; de lâches , qu'il
• faut mener au combat ; de téméraires , qu'il » faut retenir ; d'impatiens, qu'il faut accoutu- » mer à la confiance. ■
Il est vrai , ce n'est ici que le vulgaire : mais de quoi se compose le vulgaire? De la généralité des individus. Voici donc qu'il faut déjà choisir; et ce n'est que par exception que vous trouvez des hommes dans la société. Et encore quels hommes ! Vous en trouvez beaucoup dont vous louez Ihabileté; en trouvez-vous beaucoup
dont vous puissiez louer l'intégrité? Je pose une question : lecteur, décidez-la.
Ainsi, dans la société en général, qu'a-t-on à observer? Les ressorts adroits de quelques habiles. Au collège, au contraire, dans un âge où la nature a conservé toute l'énergie de son impulsion, où les calculs de l'intérêt n'ont pas encore neutralisé la force de ses inspirations, chaque individu a son propre sentiment, et ce qui est le plus juste a toujours la pluralité des suffrages. L'esprit de justice ou la finesse du tact est si bien reconnue dans cet âge, que tout le monde convient qu'un élève est toujours mieux jugé par ses pairs que par ses maîtres.
Alphonse sans doute n'était pas bien placé pour la variété des observations , mais mieux qu'ailleurs il pouvait observer la nature ; et ce n'est qu'en l'observant qu'on apprend à la bien connaître. Je ne veux point ici faire un cours de métaphysique ou de morale, j'indique seulement l'ordre et les progrès de nos observations.
Après avoir connu les hommes par les qualilé.s essentielles à L'espèce humaine , il est facile de trouver la cause de leurs différences.
Cherchons le point où commencent à naître les passions, et nous y trouverons le til qui nous guidera dans les obscurs labyrinthes , dans les profonds abîmes du cœur humain : mais oette étude ne pourrait se faire qu'au milieu de la sociéié, et Alphonse-est encore au collège.
En attendant que nous puissions comparer avec lui les divers caractères des hommes mis