LIVRE IV
en jeu par tant et do si différentes passions, bornons-nous à étudier le caractère de leurs talens dans les œuvres classiques du génie. Alphonse réussissait parfaitement à analyser et môme à composer un discours ; doué d'une exquise sensibilité, pouvait il rester indifférent aux beautés de l'éloquence, de la diction, de la poésie? Son sage instituteur ayant eu soin de développer et d'activer sa pensée plutôt que de la surcharger de toutes les pensées des autres, son esprit n'était ni fatigué ni affaibli par un travail d'érudition ; son àme avait conservé sa vigueur native, et de celte vitale énergie s'alliant à ce vague instinct, à ce sentiment indéfini qu'apporte dans le cœur de l'adolescent une foule de sensations douces et nouvelles , jaillissait le feu du génie. Bien ne peut égaler l'ardeur avec laquelle il se mil à cultiver les langues des poètes : le grec, le latin, l'harmonieux espagnol. Avec quel ravissement il développait les peintures si pittoresques , si naturelles et si animées d'Homère ; les vers de Virgile toujours si beaux, si vrais, si touchans , si purs, et par fois si profonds. Dans la lecture des Bucoliques ou des Géorgiques, ses condisciples étaient arrêtés à chaque mot : la nomenclature des arts el des instrumcns aratoires, des plantes et des moissons, leur paraissait sèche , aride et d'une difficulté insurmontable : Alphonse s'était instruit dans les champs de tous ces objets, et leurs noms lui étaient familiers; leur fréquent retour et la manière dont ils étaient placés dans les vers de Virgile réveillaient dans son esprit
mille souvenirs délicieux, mille riantes images ; et il surpassait tous les autres élèves par sa facilité à apprendre et à traduire ces chefs-d'œuvre du poète latin où sont si délicieusement peintes les joies et les travaux champêtres.
La lecture des prosateurs lui était-elle moins utile et moins agréable? M. de St.-llilaire s'y était pris de loin pour lui donner un goût pur et sain : en fixant le jugement de son élève sur les objets les plus simples, il lui avait doucement fourni un tact assez fin pour sentir les beautés naturelles des choses , et les faire servir de terme de comparaison aux ouvrages des hommes.
Les anciens puisaient leurs inspirations dans la nature ; au milieu d'eux , Alphonse se trouvait comme dans son élément : cette antique simplicité , cette abondance des choses que l'on trouve dans les ouvrages, cette majesté d'images, cette fraîcheur de tableaux, cette vérité de peinture , cette naïveté de senlimens , cette profondeur d'observations, n'échappaient pas à la perspicacité d'Alphonse.
Il avait connu, par expérience, les premiers traits du cœur de l'homme, il en continuait l'étude dans la lecture de Tacite : cet historien moraliste semble n'avoir écrit que pour les tètes pensantes : les faits de l'histoire sous sa plume se convertissent en maximes ; les batailles gagnées, les triomphes des partis sont représentés moins comme les causes de révolutions futures , que comme l'expression et la traduction d'une révolution déjà faite dans les esprits et dans les