‹ Alphonse, ou, Puissance de la vertuChapitre 59 sur 139 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

collège , il ne s'enorgueillit point de tant de louanges. Il trouvait qu'il était si naturel de parler avec précision des choses que l'on connaissait, et de faire passer dans son langage la chaleur de son àme. Emile et René, qui avaient participé aux bienfaits de celte même éducation, le suivaient de près : je ne ferais pas paraître ici leur nom, m je n'avais à raconter un trait assez singulier qui les réunit tous trois dans une même action. Le bruit se répandit dans le collège que le prince, héritier présomptif de la couronne, devait bientôt honorer l'établissement de sa présence. L'enthousiasme et la joie éclatent de toutes parts : il s'agit de faire des démonstrations qui puissent porter jusqu'au cœur du prince l'expression de la gratitude et du bonheur quil causait : les harangues ne furent point oubliées : mais qui sera chargé de les prononcer? On obtient du respectable directeur la permission de choisir l'orateur par voie d'élection : l'espérance et la crainte font palpiter le cœur des célébrités collégiennes : les bulletins sont jetés dans l'urne : les suffrages rendirent un hommage éclatant aux trois élèves de M. de Saint-Hilaire : Alphonse , Emile et René furent tous trois proclamés au milieu des témoignages de la satisfaction générale, pour adresser le compliment au prince. La manière dont ils s'acquittèrent de leur mission fit honneur au collège et augmenta sa réputation. La gloire de ces trois orateurs resplendissait brillante sur tous les paisibles habitans de cette sainte retraite, qifembellissenl encore et les pré-

cieux souvenirs et les gracieuses images du jour où la majesté royale s'y dévoila.

Le prince fut ravi de la touchante naïveté et de la majestueuse simplicité avec laquelle ces trois élèves lui exprimèrent les vœux, le bonheur de leurs condisciples et de leurs maîtres, et leur vive reconnaissance.

Après avoir pris quelques informations sur la position de leur fortune et de leur famille , il leur montra une munificence digne de son cœur royal : et leur fit annoncer qu'il fournirait aux frais des cours d'études qu'il leur restait à faire pour atteindre la carrière à laquelle ils étaient destinés.

Cette libéralité du prince arriva d'autant plus heureusement pour Alphonse qu'il se trouvait privé de la plus grande partie des secours qu'il avait eus jusqu'à ce jour. M. de X.... venait de mourir en odeur de sainteté... Les bonnes œuvres et des actes multipliés de mortification avaient couronné ses dernières années et effacé le scandale des égaremens de sa jeunesse ; les pauvres le pleurèrent long-temps : les larmes données à la vertu sont comme la rosée du ciel , elles font croître des fruits et des parfums même sur les tombeaux : la mémoire de M. de X... fut en bénédiction dans toute la paroisse ; et le souvenir de sa sainteté et de ses bonnes œuvres s'y répandit comme un baume précieux. M- de Saint-Hilaire en entrant dans le sanctuaire, avait partagé tout son patrimoine entre les pauvres et sa famille. Ayant des goûts simples et modestes, et

des désirs bornés, il ne connaissait d autre trésor que celui de la divine charité qui nous apprend à nous dépouiller.

Alphonse , au collège , était un exemple frappant de retenue , de modestie , d'application , de prudence et de bonté : complaisant pour ses condisciples, pénétré d'un religieux respect pour ses maîtres ; il était chéri des uns et des autres , et tous pensaient que ses rares vertus l'appelaient naturellement à l'état ecclésiastique : sa constante humilité ne pouvait dérober à leur connaissance le succès avec lequel il avait suivi les cours de mathématiques , de physique et de philosophie. Le sanctuaire, humilié par nos troubles et par les désastres dévorans de la révolution , réparait lentement ses pertes ; la douleur de l'Eglise ne pouvait être comparable qu'à celle de Kachel qui pleurait ses enfans et qui ne voulait pas être consolée, parce qu'ils n'étaient plus. Alphonse étaitil appelé à adoucir son ineffable douleur , à essuyer quelques-unes de ses larmes inépuisables comme les eaux de la mer : il faisait au moins concevoir les plus hautes espérances, et luimême pensait avec bonheur à cette vocation sublime.

« Seigneur , s'écriait-il dans ses extatiques

■ transports , vous êtes mon seul héritage .votre amour est le seul bien que je désire.

■ Dieu ! quand connaîtrai-je votre beauté ! cha- - que jour les trésors de vos miséricordes s'of- » frent à mon àme ravie ! votre tendresse pour • les hommes est égale à votre sainteté : et ,

» tempérant l'éclat de votre majesté par mille

•> témoignagnes de bonté , vous tenez vos ser-

» viteurs dans une respectueuse confiance qui

■> leur fait délicieusement sentir et leur faiblesse

» présente et la grandeur de leur future des-

- tinée. Dieu éternel , plus je vous adore, moins

- je vous comprends, et moins je vous comprends, » plus je vous aime. Voire essence, c'est la sain-

- teté : mais votre sainteté c'est l'amour , c'est

• la charité , c'est une mer sans fonds % sans

• bords , sans limites , dans l'immensité de la- ■ quelle l'âme aime à se plonger comme dans un » abîme de bonheur. Quelle sera la gloire et la

- félicité de mon âme , si vous m'appelez à être » votre disciple ! ô Dieu, puissiez- vous me

- destiner à mourir pour vous témoigner mon » amour ! •

Ce cœur embrasé n'était accessible qu'aux senlimens les plus héroïques : mais la maturité de la réflexion modérait tous ses mouvemens , et assujettissait ses résolutions aux règles de la prudence. M. de St.-Hilaire lui avait appris à agir en tout avec le plus grand discernement ; et à ne pas toujours confondre les désirs avec les dispositions , le goût avec la vocation.

On ne doit pas porter une main profane à l'arche sainte même pour la soutenir : Alphonse tremblait à l'approche du sanctuaire : il mesurait , avec effroi , d'un œil profond et rapide , toute l'étendue des devoirs du sacerdoce. L'homme seul peut-il en supporter le poids,' peut-il s'y présenter s'il n'est appelé comme Aaron ?

peut-il s'élancer vers la montagne sainte si les anges du ciel ne sont envoyés pour guider et assurer sa marche ?

Le sacerdoce est de tous les états celui dans lequel on peut faire le plus de bien , concourir le plus efficacement au bonheur des hommes , et le mieux assurer sa propre sanctification ; mais il est aussi celui qui exige la vocation la plus pure, la plus désintéressée et la plus certaine.

- Si la chute du premier des anges , disait

- Alphonse, eut tant d'éclat même dans le ciel » où tout est sainteté , quel funeste retentisse- » ment n'aura pas sur la (erre la chute du dernier

• des prêtres. Dieu ! le prêtre , par la subli- « mité de ses fonctions et de son caractère in-

■ délébile , est tout pénétré de votre majesté divine , et s'il tombe , il la traîne avec lui dans la fange : les peuples ne peuvent, dans leur

■ conviction , séparer votre gloire de la pureté « de vos ministres et de la puissance que vous

■ leur avez donnée. La dignité du prêtre est

• bien grande ; mais sa prévarication est bien

- funeste ! Vous obéissez à sa parole , Seigneur, >< et chaque jour à sa voix vous descendez sur nos

■ autels. Qui suis-je , grand Dieu ! pour sonder « la profondeur des mystères de votre bonté » infinie ? ma raison s'anéantit devant votre in-

• telligcnce suprême. La vie ne doit être qu'une

■ abnégation prolongée : l'homme peut-il aulre-

■ ment répondre à l'amour de son Dieu ? Tariez, •• Seigneur , et puisse votre serviteur entendre » votre langage : il consultera , il écoutera la

» voix de vos ministres pour découvrir vos - desseins éternels. »

La manière dont M. de St. -Hilaire remplissait les fonctions de son ministère, avait fait une vive impression sur le cœur d'Alphonse. Ce vénérable pasteur associait la plus douce indulgence à la plus austère vertu ; le respect qu'inspirait sa sainteté était tempéré par les charmes de sa douceur. Constamment occupé du bonheur et de la sanctification de ses paroissiens, il sollicitait le bien quand il ne pouvait le faire par lui-même, et il était rare que ses prières n<> portassent pas leur fruit , tant il était pur aux yeux de Dieu , tant il était prudent et modeste auprès des hommes. Les fidèles qui composaient son troupeau estimaient moins la richesse que la vertu. Entraînés par l'autorité des exemples plus encore que par la sagesse des enseignemens du bon pasteur , ils mettaient leur félicité dans le sentiment de l'amour divin et de la charité fraternelle qui les unissait. Une piété pure et sincère , grandissaut dans tous les cœurs , transmettait aux générations naissantes et l'innocence et le bonheur.

Alphonse avait pu juger par lui-même, com- 'bien est grande et salutaire l'influence d'un bon pasteur dans une paroisse composée de pauvres, mais de bonnes gens : il n'est plus de misère quand la concorde et l'égalité régnent dans les cours, et c'est- là l'œuvre d'un bon curé.

Il se sentait d'autant plus d'attrait pour ce ministère saint , qu'il avait une plus tendre

vénération , une plus vive reconnaissance pour l'aimable pasteur qui avait guidé ses premiers pas dans la vie ; il résolut de répandre son âme dans celle de son père adoplif , et de suivre , avec une aveugle docilité , les conseils d'un ministre dont il connaissait la sagesse.

En homme délicat, avant d'accepter une bourse pour le grand séminaire , il demanda à ses supérieurs la permission de s'entretenir avec M. de St.-Hilaire sur le choix d'un état.

La profonde sagesse de ce vertueux ecclésiastique leur était connue : la déférence si légitime de leur élève pour ce respectable vieillard , le sentiment honnête de la reconnaissance qui inspirait Alphcnse , le motif si louable qui l'animait , le généreux désintéressement dont il fit preuve , ajoutèrent encore à l'estime et l'affection que lui portaient déjà ses vertueux maîtres.

Alphonse avait obtenu bien des succès dans le cours de ses études ; il en était redevable aux premiers soins de M. de St.-Hilaire : depuis long-temps, il n'avait pas vu son généreux bienfaiteur. Oh ! avec quels tressaillemensil approche du presbytère où fut nourrie son enfance ? quelle touchante vue ? quelle source délicieuse de sentimens et de souvenirs? Le bon pasteur, qui priait dans le temple , fut averti de l'arrivée d'Alphonse , par les exclamations de joie dont tout le voisinage retentissait. Il se rend de l'église au presbytère ; et le maître et l'élève , séparés par la distance des années , mais rapprochés par une communauté de vertu et de piété, identifiés

l'un à l'autre par une longue habitude d'une tendre confiance et par l'étroite union de leurs âmes , furent émus jusqu'aux larmes en se revoyant dans un lieu encore tout rempli des gracieuses , des vivantes images de leur commune félicité.

M. de St.-IIilaire ne se lassait pas de donner des preuves de bonté à son disciple. Après les premiers mouvemens d'effusion et de tendresse , Alphonse , s'adressant à M. de St.-Hilaire , lui dit :

Alphonse. — Mon père , celui qui lit au fond de mon cœur connaît le désir que j'ai de marcher sur vos traces et de profiter de vos leçons.

Servir Dieu , nous disiez-vous , est le premier de nos devoirs ; c'est aussi le plus grand de nos intérêts.

Je viens apprendre de vous , mon père , ce qu'il faut que je fasse pour servir mon Dieu.

M. de St.-Hilaire. — Mon fils, aimer Dieu de tout son cœur : voilà le premier , le plus grand des commandemens. Et ce sentiment de l'amour est un guide infaillible. Si vous aime/ bien Dieu de tout votre cœur , il vous sera toujours facile de lui obéir dans tout ce qu'il vous commandera pour son service.

sflph. — Dans l'impuissance où je suis de connaître sa volonté par mes propres lumières , je suis venu , mon père , recourir à vos prières et à vos conseils.

M. de St.-llil. — Fort bien , Alphonse : le moyen le plus sur de parvenir à connaître les

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