‹ Alphonse, ou, Puissance de la vertuChapitre 66 sur 139 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

le cœur des cnfans le germe de toutes les vertus,mais ce germe est étouffé par des mains aveugles ou iniques.

L'enfance est l'âge de la commisération, de la bonté, et non celui de la haine et de la colère : l'enfant plaint naturellement le malheureux qu'il voit souffrir, et sa nature est dépravée , quand il cherche sa joie dans les peines qu'il cause à autrui. Cette dépravation est le résultat d'une influence délétère de la société. L'enfant qui resterait dans sa native ignorance serait moins pervers. Il n'est si méchant que parce qu'il a appris le mal. Il reçoit avec la vie, le sentiment inné du bien et du mal naturel, mais il n'a que des idées fantastiques , des devoirs positifs et des relations sociales; plus tard il appréciera et remplira ses devoirs selon les mérites de l'enseignement ou la nature des impressions de l'enfance. Les mauvaises actions partent des erreurs ou des fausses notions qu'on lui a données ; la vérité des senlimens et la justesse des idées sont dans une mutuelle et invincible dépendance l'une de l'autre. Ce qui fausse le jugement des hommes, ce qui les rend durs , inhumains , ce n'est pas l'ignorance , c'est l'erreur : l'erreur corrompt la conscience, elle-même le plus intègre de tous les juges. Et la fausseté de conscience ne rend-elle pas l'homme capable de tous les excès? Elle le rend capable de donner au vice les honneurs qui ne sont dus qu'à la vertu, et découvrir la vertu de tous les opprobres du vice. Et par suite de ces erreurs, il fut un temps sur la terre duquel

ISS ALPHONSE.

Bossuet a pu dire : Tout était Dieu , excepté Dieu Iw'-même. Maintenant à quoi attribuer cette corruption et cette affreuse grossièreté dont je suis le triste témoin? à l'erreur, aux fausses notions que l'on a données à ces malheureuses populations. L'effet de l'erreur est de placer l'infamie à la place de la vertu , comme autrefois on vit les idoles mises à la place de Dieu. L'ignorance qui vient, naturellement , et qui n'est que l'absence de lumières et d'instruction, est au moins compatible avec la probité et les bonnes mœurs; mais l'erreur qui e.st le résultat d'une instruction qui a faussé le jugement et effacé les sentimens de la bienveillance ou de la compassion naturelle, est incompatible avec l'honneur, avec l'humanité, avec l'ordre social. L'ignorance ne détruit pas la vigueur des sociétés naissantes, l'erreur précipite la décrépitude des vieilles sociétés. Laissez fermenter le levain ; enlevez à l'honnête homme la seule consolation qui lui reste, à l'homme pervers le seul frein qui puisse retenir l'emportement de ses passions ; effacez de leur esprit l'idée de l'éternité des peines et de l'éternité du bonheur, étouffez la seule voix assez puissante pour soumettre tous les hommes au joug pénible du devoir et de l'intégrité ; et entendez de loin les horribles craquemens d'une société qui se disloque. Les hommes élevés ont des besoins de luxe, des habitudes de mollesse et de volupté qui les intéressent à la conservation de l'ordre social; les hommes du peuple ont peu d'intérêts à ménager, parce qu'ils

Page 1