LIVRE V
scènes d'inhumanité. Ils désapprouvaient le mal, mais ils craignaient de le blâmer hautement, peu touchés de l'honneur, de la gloire et du repos futur de leur patrie, pourvu que personnellement ils ne fussent exposés à au-
> cune inquiétude. Je voudrais, bon père, sacri-
> fier ma vie pour remédier à ces maux. Je me destinais au sacerdoce ; mais le sacerdoce est
• impuissant auprès d'hommes pervertis et pré- ■> venus dès le berceau : si Dieu daignait jeter
• les yeux sur moi pour procurer une éducation
• chrétienne aux enfans du peuple à qui la con- •> tagion du crime laisse à peine le choix de la
• vertu ! mon père! je bénirais son saint nom, » et je me dévouerais avec bonheur à une mission, i que le Sauveur du monde a préconisée par ■ ces paroles : Laissez venir les petits enfans » à moi. •>
On voit ici comment les grands cœurs s'inspirent, d'où naissent l'héroïsme et les sublimes pensées. L'àme du soldat se remplit d'ardeur et s'exalte à la vue du danger de sa patrie ; l'âme de l'homme sage et vertueux s'enrlamme à la vue du désordre moral : les profondes convictions produisent les magnanimes dévouemens ; et les siècles d'héroïsme furent surtout des siècles de foi ou de grandes passions.
Qu'ils sont petits, ces froids sceptiques qui se roulent perpétuellement dans le cercle étroit de l'intérêt particulier, dans la petitesse du moi jhunatn/learégolsme, ils l'appellent prudence : leur insensibilité, ils l'appellent courage : stoï-
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ques , en effet , quand il ne s'agit que de voir souffrir les autres, ils sont les plus pusillanimes des hommes , quand le moindre mal personnel les atteint.
M. de Saint-ITilaire attendri par ce qu'il venait d'entendre, cherchait à connaître les inclinations de la grâce dans le discours d'Alphonse ; il lui répondit :
« Mon fils chéri, je vous l'ai déjà dit : Dieu « donne à chacun son esprit d utilité : et c'est » conformément à cette maxime que je vous ai » dirigé dans vos études et dans vos travaux. " Vous rendre capahle de répondre aux vues de
- la IYovidence, fut le devoir et le soin de vos » instituteurs; il n'y a que la vertu qui puisse
• aujourd'hui vous déterminer à obéir à sa voix, » sans chercher d'autre bonheur que celui de » faire la volonté de votre père céleste.
- L'enseignement est un second sacerdoce ,
• mon fils chéri , et si Dieu inflige des peines » terribles au misérable qui scandalise un seul
• petit enfant, quelle récompense magnifique
• ne réserve-t-il pas à celui qui consacre sa vie
• à édifier, à instruire la multitude des enfans » abandonnés.
» La raison qui commande les devoirs à
• l'homme, est simple ; elle est tout entière dans » cette voix intérieure que le méchant étouffe,
- et que l'honnête homme écoute avec une reli-
• gieuse attention comme la voix même de » Dieu CO-
I Loquar ad e <r ejut.
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■ Allons, mon fils chéri, rappelez- vous le sacrifice du jeune Isaac, il portait lui-même le
•■ bois sur lequel il devait être immolé. Les bé-
» nédictions du ciel accompagnent toujours l'homme qu'anime une intention pure. Qui
» peut mesurer le bien que vous ferez ?
» Ne vous laissez jamais décourager par le
» spectacle hideux de la corruption ; le Fils de
• Dieu ne serait pas venu parmi nous, et il n'eût « pas perpétué son divin ministère, s'il n'y eût >< eu que des vertus sur la terre. Les enfans se
• livrent à des excès souvent par imitation plutôt « que par méchanceté : sous des apparences de « perversité, quelquefois ils cachent d'heureuses ■ dispositions qui n'attendent que les soins d'un - bon maître pour se développer ; et d'ailleurs » quelle que soit la réalité du mal, n'oubliez ja-
• mais que Dieu peut des pierres mêmes faire •■ sortir des enfans d'Abraham. »
M. de Saint-Hilaire et Alphonse passèrent quelques jours ensemble pour consulter le Seigneur dans la retraite, et pour se préparer à aller annoncer à la famille patriarchale dans le sein de laquelle était né Alphonse, son changement de résolution. Il fallait bien s'assurer de sa vocation , avant de faire aucune démarche extérieure.
Alors ftorissait l'Institut des écoles chrétiennes. Le directeur de cet ordre religieux avait des rapports fréquens avec le séminaire de Sainl-Sulpice; Alphonse avait eu occasion de faire la connaissance de quelques-uns des frères, leurs vertus
\hU ALPIIONSE.
l'avaient pénétré de respect et d'admiration. Ces bons frères se répandaient dans toutes les parties du royaume : les villes les plus populeuses appréciaient le bienfait de leur enseignement ; il n'y avait rien dans le monde que l'on pût comparer à leur zèle, si ce n'est le dévouement des tilles de la charité. L'abbé de La Salle, ce génie si fécond, cet homme si grand et si modeste, ce tendre ami de l'enfance, est le fondateur de ces écoles destinées à servir de rempart contre le vice et d'appui à la vertu. Sa grande àme s'est rencontrée dans les régions de l'éternité près de celle de saint Vincent de Paul : à jamais réunis , ces deux héros de l'humanité, marchant d'un pas égal sur deux lignes parallèles, traverseront majestueusement les siècles élcrnels, et les siècles éternels rayonneront de l'éclat de leur gloire. Les hommes auront effacé de leur esprit les noms des conquérans, des orateurs , des philosophes, qu'ils continueront encore de chanter dans leurs cantiques de joie les bienfaits de saint Vincent de Paul et de l'abbé de La Salle : s'il est de l'ingratitude parmi les individus, l'humanité entière ne fut jamais ingrate ! aussi long-temps qu'il y aura des pauvres à vêtir , des ignorans à instruire , la mémoire de saint Vincent de Paul , de l'abbé de La Salle seront en bénédiction ; partout on s'inclinera devant leurs noms vénérés ! Pilles de la charité, revètez-vous de la livrée de saint Vincent , et parcourez le monde entier , traversez les mers , pénétrez dans les pays les plus sauvages , il n'est point de pays barbare
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pour vous 1 partout on saluera votre arrivée avec transport. Entrez dans les sombres cachots du désespoir, et les sourds gémissemens de la douleur se changeront en un doux murmure de bénédictions ; approchez du lit du moribond , et là une douce espérance brillera sur la figure la plus bave ; allez au milieu des hommes gangrenés et furieux , et l'ange du Seigneur vous y garde , comme il gardait autrefois le jeune Daniel dans la fosse aux lions. Allez , filles de saint Vincent de Paul , jusque sur les champs de bataille ; montrez que la charité est plus suave , mais qu'elle n'est ni moins généreuse ni moins dévouée que la bravoure même sous le feu des batteries ! L'œil n'est pas moins ravi de vous y voir qu'il ne le fut autrefois de voir les trois Israélites miraculeusement conservés dans la fournaise ardente. Lorsque Dieu , avant de conduire les enfans de Jacob dans la Terre promise , voulut punir un peuple inhumain , il envoya un ange placer un signe sur les maisons qui devaient être épargnées. Filles de saint Vincent, vierges issues de Jessé , marchez vers le ciel , sans effroi à travers les dangers ; votre nom est le signe du salut que l'ange du Seigneur a placé sur votre front.
Et vous , Frères des écoles chrétiennes , généreux soldats de Jésus- Christ , allez renouveler le miracle le plus précieux à l'humanité , celui que le Sauveur invoquait comme preuve de la divinité de sa mission : allez èvangêliser le$ pauvres, allez leur porter les trésors de la sainte
doctrine. Travaillez avec sécurité , votre œuvre a passé par le creuset des épreuves ; votre fondateur a semé dans les larmes , recueillez dans la joie : la pierre angulaire de votre institut porte l'empreinte caractéristique de tous les durables monumens du Christianisme. Elle porte l'empreinte de la croix (1)! marchez donc pleins de confiance et d'ardeur, jetez vous dans l'arène, nobles athlètes ! entendez la voix du ciel qui vous convie aux combats du Seigneur, marchez sous l'étendard de la victoire , de la victoire que la vertu remporte sur le vice , que la civilisation remporte sur la barbarie ; marchez , frères des écoles chrétiennes , poursuivez vos pacifiques conquêtes ! Et nous , témoins des prodiges de votre zèle, de la sainteté de votre enseignement, de la sublimité de votre mission , de l'utilité de vos travaux , de l'héroïsme de votre désintéressement , nous chanterons un hymne magnifique en votre louange , un hymne d'amour et de gratitude : nous redirons , et fut-il jamais un plus bel hymne : Les pauvres sont évattgélise's. Entendez une voix plus majestueuse et plus imposante : entendez les acclamations de toute l'humanité , les mille échos de la voix des peuples redire avec attendrissement : Les pauvres sont évau g élises.
L'abbé de La Salle avait donné un solide fondement à son institution : son règlement était un modèle si accompli de prudence que la cour
(1) In hoc Signo linces.