LIVRE VI
préparaient les cœurs à la confiance , el le faisaient frémir de fureur, en lui présageant les victoires du saint zèle sur la corruption.
L'homme devient la proie facile du vice et de l'enfer quand les maximes saintes de la vertu ne sont pas gravées dans son cœur dès les premières années de sa vie. Le seul moyen de le garantir de la contagion du mal , c'est de le bien élever ; et s'il y a tant de désordre dans le monde , il faut , en grande partie , l'attribuer à la mauvaise éducation que l'on donne aux enfans. Chaque idée fausse, que reçoit un enfant , deviendra pour l'homme le germe d'un vice , d'une aberration. Les idées de justice et d'honn&teté, les principes innés de la morale constituent la conscience humaine , ces idées et ces principes sont développés par un sage enseignement. La grâce et la lumière de la religion les fortifient. Mais ils sont souvent combattus par les maximes d'un téméraire enseignement, parles préjugés, par l'intérêt et par de basses inclinations ; alors la sainte voix de la nature n'a plus de force . elle est facilement étouffée par le bruit tumultueux et confus des passions ; elle se tait : et son silence n'est qu'une absence de vie morale et intellectuelle. Plus les principes innés de justice et de vertu s'effacent dans le cœur d'un homme , plus cet homme devient indifférent ; pourrait- il devenir quelque chose de plus abject !
Le pire de tous les caractères , c'est de n'en point avoir, a dit un savant moraliste. Il y a dans cette proposition une grande profondeur
et une grande vérité. Ce qui forme le caractère', c'est l'attachement à des principes nettement déterminés. L'homme qui n'a aucun principe , n'a aucun caractère Cet homme est bien vil , mais il est bien dangereux. Quel frein pouvezvous lui opposer ? La loi. Mais la loi est semblable à un filet ; le lion en brise le tissu , et le reptile passe à travers les mailles.
La Religion confirme et sanctionne toutes les maximes saintes , pures , vraies. La pratique de ces maximes est quelquefois difficile. Dieu soutient sa fragile créature , il lui vient en aide, et le secours qu'il lui accorde s'appelle grâce ; il envoie ces secours gratuitement , néanmoins il les donne de préférence aux cœurs soumis (1). La pratique des maximes fausses , au contraire, est facile ; car ces maximes ont été généralement accréditées en faveur de l'orgueil ou des sens ; et elles suivent la pente douce de nos inclinations. Mais un juge intérieur, incorruptible, inexorable , nous découvre les illusions de ces maximes , et nous avertit de l'iniquité de nos actes. Cet avertissement accompagné d'un sentiment de crainte et de secrète désapprobation s'appelle remords. Peut-il être heureux l'homme pressé par l'aiguillon des remords , l'homme en ilé>accord avec lui - même , qui obéit à des J penchans qu'il condamne ? Mais quelle humiliation ! subir une condamnation ? et la subir de son propre jugement ! Vest-il aucun moyen de
(1) Hntnilibus autem dat gratiam.
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surprendre ce juge sévère , ou de composer avec lui ? Ainsi sarment les passions contre les vives attaques de la conscience. L'intérêt des passions, réuni à l'insuffisance de l'esprit humain , est la cause de cette multiplicité d'opinions qui divisent les hommes. Et l'expression de leurs systèmes philosophiques est plus encore le thermomètre de leur moralité que de leurs connaissances. Voyez le goût , la sorte de fureur avec laquelle les hommes savourent , pendant leurs phases de corruption , les principes de l'impiété. Quand le souflle du vice fait vaciller les lumières de la conscience au gré des passions , l'homme n'a plus aucun guide. Les siècles de l'idolâtrie constatent suffisamment la marche d'une effrayante logique dans les principes négatifs du mal , et le besoin que le monde moral avait de régénération. A qui appartenait- il d'opérer cette universelle régénération ? A qui eût-elle appartenu dans le monde matériel ? Et si vous ne reconnaissez qu'un droit , qu'un pouvoir exclusif pour l'ordre matériel , pourquoi refusez-vous de le reconnaître pour l'ordre moral ? Si ce droit , si ce pouvoir n'appartiennent pas exclusivement à Dieu , à qui l'attribuerez- vous? Prenez garde et n'avilissez pas l'humanité en la pliant sous un autre joug que celui de son maître souverain.
Quelle autre voix que celle de Dieu peut vous donner une garantie contre l'erreur? Et pourquoi vous soumettre à une voix qui peut vous tromper ?
Dieu ne livre pas les âmes humaines en le
créant , à une ignorance absolue ; elles sortent de ses mains pourvues dune connaissance suffisante pour discerner le bien et le mal moral ; et le remords qui est la lumière de l'ignorant n'a point fait de progrès avec les siècles ; il fut aussi vif dans le cœur de Caïn qu'il pourrait l'être aujourd'hui dans le cœur d'un parricide. Donc cette lumière du remords , an moins , est innée dans le cœur des hommes ; cependant les passions , les erreurs reçues dans l'enfance , la stupidité des usages et des coutumes absurdes , des lois vicieuses parviennent , non à l'éteindre tout-à-fait , mais à l'obscurcir au point de faire méconnaître à la raison humaine plusieurs vérités de morale qui nous paraissent de la dernière évidence.
On ne peut pas , pour prouver celte proposition , citer le nom des individus ; on ne peut même pas citer celui des peuples, tant le nombre en est grand , qui ont abandonné les premiers principes de l'équité naturelle. Faisons rémunération des plus éclairés et des plus célèbres, seulement pour rappeler le souvenir des injustices-, des cruautés , et des révoltantes absurdités qui ont déshonoré leurs lois, leurs usages et leur culte.
Les Chaldéens , les Egyptiens, les Grecs et les Romains ont-ils , dans leurs codes, toujours respecté les principes essentiels et primitifs du droit naturel ?
L.es Chinois et les Indiens ont- ils rendu la morale plus parfaite parmi eux qu'elle n'était il y a (h'ux mille ans?