‹ Alphonse, ou, Puissance de la vertuChapitre 90 sur 139 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

enfance , des premières idées qu'on lui donnera.

Maintenant parlez-lui de religion sans la pratiquer , il arrivera de deux choses l'une :

Ou il croira que l'importance que vous attachez à la religion est une importance factice , et alors tous vos discours deviendront pour le moins inutiles ; ou il croira ce que vous lui dites bon pour son âge et non pour le vôtre , et il sera naturel qu'arrivé à l'âge viril , il se hâte d'abandonner une puérile pratique. Voyez les hommes que vous formez ! Heureux quand un enfant n'a pas en bon logicien secoué plutôt le joug de la religion , en se déclarant à lui-même que ee qui n'est pas nécessaire à tous les âges , n'est indispensable à aucun : voyez les gamins de Paris et des autres lieux.

Il faut que la conduite de l'instituteur soit toujours nette dans l'esprit de son élève, toujours conforme à son enseignement : il ne faut pas de longs discours , il faut de nobles exemples pour enseigner la morale.

Autrement votre jeune élève assistera à vos leçons , comme autrefois les jeunes idolâtres aux spectacles lorsque nos saints mystères étaient représentés sur la scène. Il prendra votre chaire pour un théâtre ; vous pour un comédien ! Quelle école grand Dieu ! et quels hommes en doivent sortir !

Les hommes habitent la même terre ; mais combien ils diffèrent entre eux ! pourquoi les uns passent-ils leur vie dans l'exercice de la vertu , et les autres dans les excès de la

débauche ou de la perfidie ! Pourrait-on les prendre pour frères ?

De nos jours encore on rencontre des philosophes d'un génie médiocre (1), dévorés d'orgueil et d'ambition qui, croyant arriver à la gloire par la voie facile de l'audace , attaquent tous les principes de morale , enlèvent sa base à la conscience , et ne laissent aucun frein au débordement des passions , ni même la terreur au crime , ni même l'espoir à la vertu. Le vice se répand sur la terre avec l'impétuosité d'un torrent dont on vient de briser les digues ; l'homme religieux lutte péniblement contre la violence du mal , semblable à l'intrépide nautonnier qui, malgré les vents contraires , s'expose au milieu des vagues furieuses pour voler au secours d'un esquif naufragé.

Je ne sais si les hommes pusillanimes qui renferment , dans le cercle commode de la théorie , tout leur amour pour la vertu , ne sont pas aussi nuisibles à la société que ceux qui en sapent les fondemens.

Je ne veux point m'ériger en moraliste austère ; mais j'ai vu du mal , j'ai entendu des plaintes. Pourrais- je rester indifférent au sort

(1) En attribuant la médiocrité aux philosophes impies, je pense à ce fameux axii'nnc « I ■ - Bacon : Un peu de philosophie éloiyne de la relit/ion , beaucoup y ramène. Si le génie d'ailleurs était l'apanage «les philosophes impies , l'essaim de ces philosophes ne sciait ni si nombreux, ni si bourdonnant. Qu'onl-ils donc pour eux? Ce n'est pas la tjloire du génie ; c'est peut-être celle de la verlu !....

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