LIVRE VII
et pénétrer , de leur chaleur vivifiante , le sol qu'ils fécondent. Un grand nombre de villes ambitionnait le bonheur de posséder des frères ; de toutes parts , on adressait les plus pressantes sollicitations au supérieur général.
Ces démonstrations d'une faveur aussi prononcée, jetèrent l'inquiétude parmi les partisans des écoles établies.
Il y avait à cette époque une sorte d'engouement universel pour la méthode mutuelle qui tour à tour devint l'objet de louanges extravagantes . et d'attaques injustes et furieuses. Dès que l'esprit de parti s'empare d'une question , on doit s'attendre à ne plus la voir traitée qu'avec une coupable exagération. Cette méthode fut découverte en Angleterre en 1798 par Joseph Lancaster. L'abbé de La Salle avait bien long-temps auparavant mis en pratique un mode d'enseignement dans lequel on trouve les principaux avantages de l'enseignement mutuel , et qui très-certainement n'offre pas le grave inconvénient que Napoléon Landais signale dans le système lancaslvien. La plupart de ces écoles (1), ûit-i\, ressemblent à de véritables machines qui se meuvent avec assez d'ordre sous l'impulsion d'un premier moteur, mais qui sont privées de toute autre animation que celle d'un mouvement mécanique. C'est surtout pour la direction intellectuelle et morale que se fait sentir
(I) De l'Éducation et de l'Instruction en France, édition in-8o,de 1839, p. 207.
cette sécheresse d'action , cette froideur antivital.
Le meilleur de tous les modes d'enseignement est celui qui réunit le double avantage d'obtenir le plus grand résultat moral, et de faire participer le plus grand nombre possible d'enfans au bienfait de l'instruction ; celui dans lequel l'instituteur exerce une action individuelle tout en favorisant ces mutuels secours que se portent les enfans pour s'instruire par eux mêmes , et dans lequel il peut le mieux observer leurs dispositions, leurs progrès, leur vocation, leur caractère, sans arrêter et sans gêner l'élan de cette douce et pleine confiance que l'élève doit à son maître. La meilleure école est celle où l'enfant croit retrouver, sous la parole du maître, l'autorité paternelle embellie par les charmes de l'art et de la science ; et où l'on développe les facultés affectives ou morales avec autant de soin que les facultés intellectuelles : autrement on exerce l'esprit, mais le cœur des enfans reste sans chaleur, c'est cependant du cœur que sort celte force expansive qui constitue le vrai talent (1).
Il jf a trois principales méthodes d'enseignement : l'individuelle, la simultanée, la mutuelle.
La méthode individuelle consiste à donner séparément les leçons à chaque élève.
Dans la méthode simultanée, l'instituteur dirige à la fois plusieurs élèves.
L'ingénieux mécanisme de la méthode mutuelle
\) Peclus est quoi dis^ertum facit.
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consiste dans l'instruction des enfans par euxmèines sous la surveillance d'un seul individu.
Le mode des écoles chrétiennes participe des trois méthodes.
Voyez le bon frère dans son école, il intervient souvent à part auprès de l'un ou de l'autre de ses élèves : il leur donne dans un moment une leçon commune, et dans certaines circonstances il s'aide de l'action de quelques-uns de ses élèves qui font momentanément l'office des moniteurs , de régens ou de préfets.
Ces vertueux frères, ces hommes modestes sont amis Ju silence et de la solitude; ils ne remplissent pas l'univers du bruit de leurs noms; mais ils font fleurir la vertu au sein des villes la rendent aimable parleurs leçons et la sanctionnent par leurs exemples.
Etourdi par le tumulte des affaires ou absorbé par l'avidité du plaisir, le siècle fait à peine attention au bon frère, il le juge avec préoccupation ; et le frère, apôtre et martyr de la lumière qu'il propage . vit heureux d'être oublié . pourvu qu'on lui permette de remplir sa tâche de régénération.
Mais vouloir imposer la justice, et la tolérance à tous les hommes, exiger d'eux qu'ils renoncent à une aveugle prévention, et qu'ils examinent avant déjuger, serait une prétention inouie! Qui l'a jamais obtenue jusqu'à ce jour? Les affaires humaines sont réglées bien plus souvent par les exigences de l'orgueil, de l'amour propre ou de 1 intérêt , que par les lumières de la raison : et
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quelque soit noire zèle pour la réforme du monde, nous ne devons pas espérer qu'elles prennent un autre cours. Le juste trouvera donc toujours l'infaillible moyen d'assurer son salut (1) par l'exercice de la patience et de la résignation.
Mais, sans nous livrer à des rétlexions dont nous proclamons l'inutilité pour plusieurs même de ceux qui en reconnaîtraient la valeur, renfermons-nous dans la vérité historique. Elle nous apprendra que la persécution de bien des hommes portait un caraclère d'iniquité, tel qu'il serait impossible de lui assigner une autre cause que le spectacle du bien que faisaient les frères, et de la tendre affection qu'ils inspiraient à leurs enfans. La haine des persécuteurs s'allumait au foyer de l'amour. La rosée céleste, qui rafraîchit les hommes , sert bien à embraser les feux de l'enfer !
Cependant Alphonse jouissait en paix à Laon, du fruit de ses travaux, dirigeant une école nombreuse où régnait la plus parfaite discipline , et vivant tranquille comme le pilote dans un paisible port après un long et périlleux voyage. Mais le repos sied mal au disciple de Jésus-Christ I Le prince des ténèbres regardait en frémissant les biens immenses que faisaient à la morale des peuples ces nouveaux instituteurs ; et les ennemis de la religion leur suscitaient mille embar-
(1) Beati qui persocutionem patiuntur propter jutli- (iam, yuoniain ipsorum est regnum cœlorum.
(Discours sur la monUignc. Sainl Malliieu.)